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Article 7 : Ouvrages et Publications reçus Comptes-rendus rapides

dimanche 13 septembre 2015

Ouvrages et Publications reçus
Comptes-rendus rapides

Aujourd’hui l’Afrique, revue de l’AFASPA, numéro126, décembre 2012
La revue consacre le dossier de ce numéro au Mali. Il convient avant tout de signaler que ce dossier a été réalisé et publié avant les 11 et 12 janvier 2013, dates du début de l’intervention française dans ce pays.
L’éditorial de Francis Arzalier (« La tragédie malienne ») dresse en quelques mots l’ampleur du désastre qui frappe ce pays : dépecé de sa partie nord, devant faire face à l’exode de 150 000 réfugiés, un État en déliquescence, un destin plus que jamais entre les mains des puissances occidentales. Une évocation de l’histoire du Mali fait suite à cet éditorial. Amadou Seydou Traore y rappelle le rôle de Modibo Keita dans l’orientation du pays dans une voie originale de développement ainsi que dans l’édification d’un État malien (« Les espoirs de l’indépendance, Modibo Keita, 1960-1968 »), le renversement par coup d’État de ce Président et la répression qui frappa les hommes de progrès à partir de ce 19 novembre 1968 (« La nuit des soudards, 1968-1991 »). Aujourd’hui l’Afrique complète cette évocation en rappelant les intérêts économiques des grandes puissances dans cette région sahélienne (« Hydrocarbures au Mali, un enjeu international ») et l’importance qu’elle a pu avoir déjà avant l’indépendance pour la puissance coloniale dans son projet d’Organisation Commune des Régions Sahariennes (« Les projets sahariens de la France en 1960 : l’OCRS, une tentative de mainmise française sur le Sahara »).
Le problème malien est fort compliqué. Aujourd’hui l’Afrique rend compte de cette complexité par plusieurs analyses qui portent sur différents aspects de la question. Ibrahima Sène (« Le désastre malien, les conséquences pour la région ») présente l’enchaînement des faits de l’année 2012 en prenant pour point de départ les projets économiques et politiques des États-Unis (sécuriser les approvisionnements en hydrocarbures, remodeler le Moyen-Orient) et de la France (promouvoir l’Union des Peuples ayant en partage la Méditerranée, défendre les intérêts des entreprises françaises), que déstabilisent les « Printemps arabes ». L’importance de la « question Touareg » et l’engagement de la CEDEAO puis de l’Union africaine deviennent ainsi les éléments clés des actions diplomatiques de la seconde partie de l’année 2012. Cette approche peut être complétée par l’article qu’Eugénie Dossa-Quenum consacre à la violence du nouvel ordre économique et politique imposé à l’Afrique (« Un nouvel ordre néocolonial brutal et sanglant est en cours en Afrique »). Mohamed Khalfaoui, ancien officier de l’Armée nationale populaire algérienne, (« le MUJAO, mouvement islamiste ou sous-traitant terroriste ? », article publié par El Watan, le 3 septembre 2012) fait état des ambiguïtés et compromissions qui marquent les différents mouvements de la mouvance islamique qui ont pris le pouvoir au Nord Mali. À travers les projets de l’un d’eux, le MUJAO, l’ombre d’autres conflits, ici le Sahara ex espagnol et l’opposition de l’Algérie et du Maroc à ce sujet, se profile.
Le désastre malien peut aussi être rapproché des tensions ethniques que connaissent différents pays africains. Adam Igor, en évoquant les incidents de Gaoua au Burkina Fasso, fait le lien entre de telles tensions et l’affaiblissement de l’État qui manque à accomplir son devoir d’assurer une justice impartiale et indépendante (« Contagions ethnicistes au Burkina. Restaurer l’autorité de l’État »). Achille Mbembe, dans un entretien publié par la revue sénégalaise Enquêtes (« Identité, séparatisme et manipulations en Afrique »), associe l’affaiblissement des États africains, porteur d’un risque d’éclatement, à des visées extérieures. Il appelle, pour y résister, à l’émergence d’une véritable unité africaine, portée par « une contre-élite, porteuse d’un projet de transformation radicale du continent ».
Hors de ce dossier, la revue poursuit sa chronique de l’actualité africaine, ici pour le quatrième trimestre 2012 et consacre un article (Pierre Sidy, « Djibouti de nouveau dans la tourmente. La fuite en avant jusqu’à quand ? ») à la situation qui règne à Djibouti. Jean-Claude Rabeherifara complète cette actualité en présentant l’intolérable répression dont ont été victimes les mineurs sud-africains des mines de Marikana.
Tant pour la question du Mali que pour le suivi de l’actualité africaine, la revue apporte des analyses toujours originales et intéressantes qui en font une source précieuse de lecture de notre monde contemporain.

GRESEA échos, « Cartographie des trusts de la pharma », Revue du Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative, n°71, troisième trimestre 2012.
Ce numéro dresse un bilan très éclairant de l’industrie pharmaceutique dans le monde actuel. Dans son éditorial (« Clients de tous les pays, soignez-vous ! »), Erik Ridberg, en précisant les caractéristiques spécifiques des marchés des médicaments, dégage des interrogations capitales pour comprendre l’insolente bonne santé des grands laboratoires pharmaceutiques internationaux. Le vieillissement des populations tout comme le mode de vie post industriel devenu plus pathogène expliquent l’accroissement continu des besoins de santé, d’autant plus difficile à maîtriser que le « client » est complètement captif du fait qu’il n’est en rien maître de son état de malade, pas plus que du choix des thérapies qui lui seront appliquées. L’importance des rôles exercés par les institutions publiques de sécurité sociale devrait conduire à faire de ce marché le lieu de rencontre entre un petit nombre de producteurs de substances et des institutions publiques, garantes de l’accès de tous à ces substances, et bénéficiant d’une position de « chefs de file » dans l’ensemble des acheteurs, ce qui devrait leur assurer une place d’acheteur quasi unique. En bonne logique économique, ce genre de situation voisine d’un monopsone devrait donner à ces institutions publiques les plus grands pouvoirs d’action, leur permettant d’imposer aux producteurs les conditions d’une réponse socialement acceptable aux besoins des malades. Le dossier, établi par Henri Houben, montre qu’il n’en est rien.
Avec une demande en constante augmentation et des taux de profit atteignant un niveau double de celui des autres industries, les laboratoires pharmaceutiques démontrent que ce sont eux qui détiennent l’essentiel des pouvoirs économiques sur ces marchés. Il reste, bien sûr, à expliquer comment nous en sommes arrivés là, ce qui est l’objet même du dossier.
Le très rapide mouvement de concentration à partir de la fin des années 1980 est un point de départ essentiel mais n’explique pas tout. Encore faut-il que le petit nombre de grands trusts issus de ce mouvement parvienne à constituer un cartel et à jouir ainsi des pouvoirs d’un monopole. Encore faut-il également que ce monopole dispose des moyens de contrer la venue éventuelle de nouveaux compétiteurs. La description précise des moyens et stratégies déployés par ces trusts pour faire face aux génériques et aux producteurs de ceux-ci permet à Henri Houben (« La constitution d’un monopole ») de dresser un superbe catalogue de « barrières à l’entrée ». Enfin il est aussi nécessaire que l’action des pouvoirs publics n’entrave pas directement les pouvoirs de monopole de ces trusts. Ici intervient la capacité de ces grands laboratoires pharmaceutiques à constituer des lobbies dont, par de nombreux exemples, Henri Houben (« Quand big Pharma s’emmêle dans la politique ») montre l’efficacité.
Ce précieux travail permet également de démystifier les discours de ces firmes justifiant leur exceptionnelle rentabilité. Non ! il n’est pas vrai de dire que ces profits rémunèrent les risques importants encourus par ces laboratoires dans leurs activités de recherche. L’existence de risque suppose des gagnants et des perdants, ce que ne montre pas la bonne santé de tous ces grands laboratoires. Il n’est pas vrai non plus de dire que ces profits élevés sont l’unique moyen de financer des recherches coûteuses ; en moyenne la moitié des profits rémunèrent les actionnaires et, sur la période 2000-2009, les sommes consacrées à la recherche dépensées par ces grandes firmes (547 milliards de dollars) restent inférieures à celles consacrées aux acquisitions et fusions d’autres de ces firmes (690 milliards). Il est vrai que faire l’acquisition d’un autre laboratoire assure l’achat des brevets détenus par ce dernier et constitue ainsi une recherche aboutie !
À un moment où l’attention des médias se tourne sur ces grands groupes pharmaceutiques à l’occasion d’inquiétants scandales, cette étude exemplaire d’Henri Houben apportent un éclairage essentiel pour comprendre les logiques, économiques comme sociales, à l’œuvre dans ce secteur.

GRESEA échos, « Congo », revue du Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative, n°72, quatrième trimestre 2012.
Un dossier parfaitement synthétique pour présenter les différentes facettes de la difficulté du développement en République démocratique du Congo. Et pourtant ce pays obtient des résultats qui, s’ils montrent la lenteur des progrès, témoignent pourtant de leur existence (Raf Custers, « le Congo : progrès sabotés »). Encore faut-il reconnaître l’ampleur des conditions défavorables que rencontre ce pays.
Tout d’abord les conditions formulées par les institutions internationales pour accorder des prêts et aides au Congo s’opposent à la politique volontariste de développement appuyée sur l’action de l’État. Comme le signale l’éditorial d’Erik Rydberg et Raf Custers (« Kongo, Kohérent Kaos »), la politique gouvernementale d’accroissement des participations de l’État au capital des entreprises minières, afin de pouvoir transformer le haut cours actuel des produits miniers en moyens supplémentaires de financement du développement, se heurte à l’exigence de désengagement de l’État dans l’économie émise par ces institutions pour mettre en place de nouveaux crédits. Plus grave est la situation qui prévaut dans l’est du pays, c’est-à-dire l’état d’insurrection que créée le mouvement M23 au Kivu, avec le soutien à peine masqué du Rwanda. Une des principales zones minières du pays se transforme ainsi en zone de non-droit, tant les mobiles politiques des forces engagées là se confondent avec des intérêts mafieux (Raf Custers, « Désintégrer le Congo ? Rwanda + M23 »). Entre ingérence étrangère et occupation par des prédateurs organisés, une partie non négligeable des richesses minières du pays échappe à tout contrôle, ce qui constitue une perte sèche pour le Congo. Il s’y ajoute la situation désastreuse des populations de ces régions et les migrations internes qu’elle provoque. Les tentatives de la communauté internationale pour faire cesser cette agression, l’imposition aux entreprises engagées dans ce commerce de minerais de faire preuve « de diligence raisonnable » en ce qui concerne l’origine des minerais qu’elles achètent, sont peu efficaces, comme le montrent Raf Custers (« Dérapage de la diligence ») ainsi que Eryk Rydberg et Romain Gelin (« La transparence, ce n’est pas vraiment transparent »).
Les accusations de non-respect des droits démocratiques, proférées à l’encontre du régime du Président Joseph Kabila constituent une seconde dimension de la question congolaise. S’agit-il de violations caractérisées des droits civiques dans le but de maintenir un pouvoir nécessairement « fort », ou bien le tort du gouvernement actuel du premier ministre Augustin Matata Pongo n’est-il que d’entraver la réalisation d’un projet occidental (intégration économique de la région des Grands lacs) ? Raf Custers (« le Congo : progrès sabotés ») et Lila Bourcy (« Françafrique entre passé et … passé ») ne manquent pas d’apporter des réponses à cette interrogation. Au-delà de ces accusations se dessine l’image trompeuse du Congo en voie de rejoindre la liste des États faillis, ce qui permet, comme le montrent l’éditorial d’Erik Rydberg et de Raf Custers, de passer sous silence les efforts de reconstruction de l’État menés dans ce pays par ses actuels dirigeants.
Deux articles situés hors de ce dossier élargissent le regard porté sur les difficultés rencontrées par les pays périphériques pour connaître un développement. Le premier, Wladimir Caller, « Or, mercure, sang au Pérou », fournit un exemple des comportements que peuvent adopter certaines entreprises minières pour s’assurer un accès à un gisement. Le second concerne la fuite des capitaux en Afrique. Romain Gelin (« Afrique et fuite des capitaux ») montre, à travers la complicité des banques et des firmes transnationales, les principaux rouages de cette fuite et en mesure les conséquences : hors la fuite des capitaux, sur la période 1970-2008, l’ensemble des pays africains auraient dégagé des excédents en balance des paiements et n’auraient donc pas connu de « crise de la dette ».
Ce numéro de la revue est précieux pour la compréhension des relations Centres-Périphéries aujourd’hui. Les exemples donnés et leur analyse en fournissent une image concrète et précise.

Cahiers de sociologie économique et culturelle, revue de l’Institut de Sociologie économique et culturelle, n°51, Le Havre, octobre 2012
Dans cette livraison de la revue, trois articles abordent des champs très différents.
Philippe Blache (« Scénario entrepreneurial et réseaux diversifiés de coopération dans les vallées industrialisées de Biella ») porte le regard sur la permanence d’un esprit d’entreprise efficace et tourné vers l’innovation dans la région de Biella (nord du Piémont italien, dans des activités textiles qui sont pourtant touchées par la désindustrialisation, dans la plupart des pays européens). L’auteur trouve une réponse dans la permanence d’une coopération entre entrepreneurs (plutôt qu’une compétition), respectueuse des choix individuels de chacun. Cette coopération opère à travers des réseaux locaux, constitués dans le cadre institutionnel de la Chambre de commerce, de l’unité de district etc., qui, confrontés à l’incertitude touchant les industries textiles dans les années 1970 et 1980 ont renforcé la perspective communautaire d’un développement du territoire s’appuyant sur un important savoir-faire transmis d’une génération à l’autre. Après 1990, la crise du textile s’accompagne d’une externalisation des activités qui amène la région de Biella à se convertir dans des activités du textile de haute valeur ajoutée et à devenir un pôle de recherche industrielle interactif. Dans cette seconde phase, les réseaux locaux ne disparaissent pas, ils tendent même à se renforcer par des alliances rendant possible une mutualisation des risques (pratique de joint-venture). La mondialisation leur ajoute simplement des réseaux élargis à l’extérieur que les industriels de Biella contrôlent grâce à des pratiques de « co-traitance » où, si des morceaux de la production sont délégués, la maîtrise de celle-ci dans son ensemble reste entre leurs mains. Le maintien de cette coopération dans des années de conjoncture difficile implique un renoncement à des bénéfices exclusifs, une confiance interpersonnelle et une conscience des risques pris (y compris celui de trahison), ce qui n’est possible que dans un environnement social bien particulier que nous fait découvrir l’auteur. Selon celui-ci, ces industriels partagent le but de conserver un héritage de compétences acquises à Biella et le sentiment d’un devoir, celui du travail bien fait, celui de l’honneur de perpétuer ainsi une réputation familiale établie depuis plusieurs générations. Dans un contexte où nombreuses sont les régions d’Europe amenées à convertir ou rénover certaines de leurs activités, cet exemple donne de nombreux éléments de réflexion.
Joël Casséus (« Accumulation primitive, racialisation des rapports sociaux et domination extérieure en Haïti ») explore la pertinence du concept d’accumulation primitive appliqué au cas haïtien. Les trois caractéristiques d’une définition de ce concept marxiste, accumulation d’un capital initial, libération d’une force de travail n’ayant plus que son travail pour vivre et mise en place d’une législation plaçant le travailleur libre en état de dominé permettent une lecture de l’histoire économique qui rend compréhensible le sous-développement actuel de ce pays. L’auteur distingue deux périodes historiques. La première, celle qui fait suite à l’indépendance, bien qu’apportant une confiscation des terres des riches planteurs blancs (surtout au profit des « gens de couleur », les anciens esclaves affranchis avant 1804) et une libération des esclaves noirs, ne réunit pas les trois conditions de l’accumulation primitive. La capacité d’accumuler un capital initial sera réduite par l’engagement pris en 1825 de dédommager les propriétaires fonciers de la période coloniale. La fin de l’esclavage a transformé la classe servile soit en salariat agricole non libre, chacun de ces esclaves libérés restant attaché aux plantations qui les avaient connus esclaves par les codes ruraux établis après l’indépendance, soit en petits paysans indépendants. La seconde période, celle de la domination américaine à partir de 1860, a bien libéré de la main d’œuvre, par la modernisation des grandes plantations (désormais aux mains des grandes firmes américaines) et l’expropriation des petits agriculteurs (par l’agrandissement de ces plantations). Elle n’a pas permis pourtant la constitution d’un capital initial, l’essentiel du surplus étant capté par l’économie dominante. Ainsi, faute de d’avoir pu réunir les trois conditions de départ d’une transformation capitaliste, Haïti a perpétué une position de pays périphérique.
Jérôme Tourbeaux (« L’incidence du plurilinguisme sur les situations d’emploi et sur les trajectoires socioprofessionnelles en France ») étudie les liens établis entre la pratique d’une ou plusieurs langues et l’intégration économique et sociale des individus dans la France contemporaine. La (les) langue(s) parlée(s) joue(nt) un rôle particulier dans un pays d’immigration : la langue du pays est à la fois un moteur d’intégration et une frontière pour ceux qui ne la parlent pas. Dans le cas français, la reconnaissance (depuis 2001) de la langue de France et des langues parlées en France (régionales et langues des migrants) créée une situation particulière de « plurilinguisme à langue dominante unique ». Dans ces conditions spécifiques, l’étude des relations entre emploi et évolution professionnelle implique trois groupes de personnes de nationalité française, les monolingues, les personnes parlant également une (ou plus) langue régionale et celles parlant une langue de migrant. Dans cette étude, l’auteur montre que le plurilinguisme n’est pas une entrave à l’intégration professionnelle, les différences ainsi créées sont de peu d’importance par rapport aux déterminants habituels que sont le niveau d’étude et l’origine sociale. Il montre également la correspondance profonde, dans des situations conflictuelles, entre l’identité linguistique et l’identité sociale, la connaissance d’une langue régionale ou de migrants renforçant le sentiment d’appartenance à un groupe spécifique.
Comme à l’accoutumée, les cahiers de sociologie économique et culturelle explorent une large diversité de thèmes qui ne peuvent manquer de surprendre et d’intéresser le lecteur. La richesse d’une telle diversité se retrouve dans la toujours intéressante « chronique musicale » d’Édith Weber.

Recherches internationales, « Les gauches latino américaines au pouvoir », n°93, janvier-mars 2012
Dans sa présentation du dossier de ce numéro, Thomas Posado rappelle l’histoire récente des pays de ce continent et les conditions particulières qui ont permis l’arrivée au pouvoir, par des voies démocratiques, de gouvernements de gauche dont il souligne l’hétérogénéité. Comment juger des différentes actions menées par ceux-ci ? Michel Rogalski (« Quelles politiques de gauche pour l’Amérique latine ? ») évoque la faible pertinence de nos grilles de lecture européennes pour juger des expériences nouvelles, en cours depuis les années 2000. Il souligne les différents enjeux : relations avec les États-Unis, recherche d’une plus grande égalité de ressources, mise en place de formes de démocratie réelle, établissement d’un État « développementaliste » qui devront permettre de juger des succès et des échecs de ces gouvernements et qui seront traités dans la suite du dossier.
Pour Franck Gaudichaud (« Le bilan social des gauches en Amérique latine ») souligne l’inachèvement des politiques en cours, mesurées par leurs actuels résultats. La lutte contre la pauvreté a connu des succès indéniables mais sans que les inégalités se soient réduites de manière significative, ce qui implique des politiques fiscales, salariales, de sécurité sociale, allant au delà des politiques de transfert actuellement en œuvre dans la plupart des cas. De même il est difficile de voir émerger un véritable projet de société en rupture avec le passé lorsque les progrès économiques restent tributaires d’une croissance extravertie. L’auteur conclut sur la fragilité de ces expériences en rappelant la fin de l’expérience du Président Lugo, au Paraguay, destitué par un « coup d’État institutionnel ». Pablo Stefanoni (« Gauche, démocratie et gouvernements populaires : plusieurs ponts et quelques précipices ») montre en quoi le clivage gauche/droite, qui nous est si familier en Europe, est bien mal adapté pour classer les formes hétérogènes de gouvernement apparus en Amérique latine. La radicalité du conflit élites conservatrices — victimes des politiques d’ajustement structurel et de la mondialisation (ou plutôt dans le cas de l’Amérique latine de l’emprise économique nord-américaine) comme l’émergence des luttes conduites par les populations indigènes encore enfermées sous une forme de domination de type colonial impose des lignes de fracture nouvelles qui se traduisent par l’effondrement électoral des partis traditionnels ou des changements radicaux tel celui du péronisme argentin, libéral sous Menen, devenu anti-libéral sous Kirschner.
Luiz Carlos Bresser-Pereira et Daniela Theuer (« L’État développementaliste est-il de retour ?) définissent, à partir des politiques économiques menées par les différents gouvernements progressistes latino-américains, un rôle nouveau joué par l’État en matière de politiques de développement. Ils parlent d’un nouveau développementalisme qui peut concerner les pays ayant déjà connu les débuts d’une industrialisation capitaliste. Par opposition à l’ancien développementalisme comme au libéralisme, l’État recouvrerait l’exercice de ses responsabilités en matière de développement et de progrès social ainsi que de certains leviers d’action (établissement d’une stratégie de développement, planification limitée à quelques secteurs d’activité, fixation du taux de change et action sur les taux d’intérêt et le niveau des salaires) mais dans le cadre d’une économie ouverte. À travers principalement l’expérience du Brésil, un nouveau modèle de développement serait ainsi en train de se construire. Cette vision n’est pas partagée par Alexis Saludjian (« Intégration économique sud-américaine : un bilan critique de deux décennies, 1990-2010 »). Si, au cours des vingt dernières années, le mouvement d’intégration régionale s’est poursuivi, de manière pluri ou bilatérale, les résultats obtenus demeurent décevants, les flux d’échange entre pays latino-américains restant réduits. Selon cet auteur, l’approche libérale demeure l’esprit des institutions régionales malgré les changements politiques internes pour certains d’entre eux. Le poids des systèmes financiers comme la place de ces pays dans la division internationale du travail en seraient les causes.
Jean-Jacques Kourliandski (« L’Amérique latine en dérive diplomatique, de la périphérie vers le centre, 2003-2012 ») fait le constat d’une rupture significative dans les relations diplomatiques des pays de ce continent dont il fixe le début à 2003, l’année de Cancun. L’arrivée au pouvoir de nouveaux gouvernants progressistes dans certains pays latino-américains les a divisé en trois blocs que l’auteur désigne sous les noms de bloc de l’ALBA, d’alliance (libérale) du Pacifique et du Brésil qui, en position intermédiaire entre ces deux premiers blocs, constitue à lui-seul le troisième. Cependant l’auteur souligne également des orientations nouvelles communes à toutes les diplomaties de ces pays, quel que soit leur bloc d’appartenance, qui se sont ainsi retrouvées presque toutes soutenant le véto du Chili et du Mexique contre l’aventure américaine en Irak, au Conseil de sécurité des Nations unies, en 2003, tout comme pour condamner, en 2009, le coup d’État au Honduras. Une certaine convergence des principes de politique étrangère de tous les pays d’Amérique latine, autour du respect absolu des souverainetés, d’une universalisation des prises de décision dans les relations internationales, serait en train de naître.
Ce dossier est complété par l’article que Jean Ortiz et Marielle Nicolas consacre à l’actualité de la pensée de Che Guevara en Amérique du Sud (« La pensée du Che et les processus actuels d’émancipation en Amérique latine ») ainsi que par l’éditorial que Michel Rogalski consacre à l’opposition entre démocratie et « bonne gouvernance » (« La démocratie et ses plafonds de verre »). Hors du dossier, deux articles d’actualité sont consacrés au cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie (Abdelatif Rebah, « L’Algérie 50 ans après : le développement national contrarié ») et aux résultats et débats du sommet de l’OTAN, à Chicago en mai 2012 (Jacques Le Dauphin, « Une OTAN rénovée pour quels objectifs »).

Alternatives Sud, « État des résistances dans le Sud, Asie », Centre tricontinental et éd. Syllepse, Vol. 19-2012/4, Louvain-la-Neuve, décembre 2012
Comme le souligne Aurélie Leroy dans son éditorial (« Les faces cachées des modèles civils d’Asie »), l’exercice qui consiste à dresser un état des luttes conduites au nom de la démocratie reste difficile pour au moins deux raisons. La première concerne la très grande diversité des formes de gouvernement, des contextes historiques et culturels ainsi que des forces politiques en œuvre. De cette hétérogénéité naît une impossibilité d’user de comparaisons. En effet, quel point commun peut-on trouver entre une Indonésie où la gauche institutionnelle n’existe plus après son éradication à la suite du massacre des militants communistes de 1965-66 et un Viet Nam ou une Chine où le pouvoir est détenu par des partis communistes ? Cette question redouble lorsqu’est prise en compte la diversité des sociétés, société de castes comme au Népal, société fragmentée par l’existence de différentes ethnies comme au Sri Lanka ou l’influence politique et économique exercée par les nations des Centres. Le seul trait commun repose alors sur l’objectif de ces diverses luttes : les libertés civiques et sociales caractéristiques d’une démocratie.
La seconde difficulté repose sur la délicate identification des acteurs de ces luttes : institutions politiques ou syndicales, organisations non gouvernementales ou mouvements sociaux plus ou moins spontanés ; la liste de ces forces actives pourrait être longue et les résumer dans un concept de société civile impose une définition de celui-ci. Comme l’évoque Aurélie Leroy, cette définition n’est pas simple. Elle relève trois conceptions distinctes. La première est romantique et voit en la société civile une force morale irréprochable constituée de tous les démocrates. La seconde définit cette société comme un contre pouvoir en opposition à l’État qui incarne le pouvoir. La dernière place dans la société civile toutes les forces de changement orientées vers la démocratie. Une difficulté importante tient alors en l’homogénéité formellement nécessaire du concept et de l’hétérogénéité souvent constatée dans une réalité où la société dans son ensemble est traversée par des groupes distincts aux intérêts parfois opposés, ou dans la réalité d’une société dominée, traversée par des forces internes et externes dont les intérêts n’en sont pas moins opposés.
Il reste à souligner, par delà ces difficultés, la somme importante d’informations réunies dans les 233 pages de la revue. Au moyen de 23 articles courts, la situation de 24 pays fait l’objet d’une présentation éclairante, ce qui fait de ce numéro une véritable « mine » pour qui veut être informé sur l’actualité politique de ce continent. Traitant à la fois de pays « dont on ne parle jamais dans les médias » comme de pays qui, à l’inverse, sont au cœur de l’actualité, tel l’article qu’Anna Larson consacre à l’Afghanistan (« Afghanistan : complexité des rapports entre la société et l’État »), les différents auteurs (universitaires, chercheurs ou militants) dressent des synthèses intéressantes et agréable à lire des différentes situations politiques rencontrées sur le continent asiatique, ainsi que des conflits qui le traversent.

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