Éditorial

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Les pays les moins avancés avancent-ils ?

Les pays les moins avancés (PMA) connaissent aujourd’hui encore des conditions de vie sociales, économiques, voire politiques qui démontrent clairement l’urgence de leur développement. Telle a été l’objet de la quatrième Conférence des Nations unies sur les PMA qui a été tenue du 9 au 13 mai 2011 à Istanbul. En adoptant comme objectif un développement accéléré permettant à, au moins, une moitié des 48 PMA de quitter cette catégorie1 au cours de la prochaine décennie, la Conférence a fait preuve d’une grande ambition, sachant qu’au cours de la dernière décennie seuls trois pays ont réussi à atteindre ce but. Pour réaliser ce projet, les participants se sont engagés, sur la période 2011-2020, à œuvrer pour que ces pays puissent connaître une « croissance économique soutenue, équitable et partagée d’au moins 7 % par an », à les aider à renforcer leurs moyens humains, à réduire leur vulnérabilité aux différents chocs économiques et autres, à accroître leurs ressources financières et à assurer une bonne « gouvernance » pour les conduire sur le chemin du développement. L’ampleur de l’effort demandé traduit bien les désillusions qui caractérisent les dernières décennies. C’est le bilan de celles-ci, qui a constitué le point de départ des travaux de cette Conférence, que nous souhaitons évoquer ici, car il est révélateur, non seulement des difficultés structurelles et conjoncturelles que connaissent les moins avancés, mais également, plus généralement, l’ensemble des pays périphériques2. L’essor spectaculaire de quelques-uns, les pays émergents, ne serait-il que l’arbre qui cache une forêt ?
Depuis le début des années 1980, les structures de production des PMA semblent suivre deux trajectoires bien différentes. Pour les distinguer, il est nécessaire de séparer PMA africaines (Haïti étant rattaché à ce groupe) et PMA asiatiques. Cette distinction reste grossière, chacun des pays appartenant à ces deux groupes a sa propre spécificité de sorte que chacune des trajectoires présentées relève plus d’une tendance globale partagée plus ou moins par chacun que comme des stratégies de développement différentes mises en œuvre par tous les pays de chaque catégorie. Le tableau ci dessous renseigne ces deux tendances.

La tendance au maintien, voire à une légère augmentation, du rapport de la valeur ajoutée du secteur manufacturier au PIB, que l’on constate pour les PMA asiatiques3, mais également dans les pays en développement hors PMA4, s’oppose au déclin de celle-ci dans les PMA africains5. Bien sûr, nous l’avons dit, ces deux catégories ne sont pas homogènes ; ainsi les PMA asiatiques comprennent à la fois des pays où la production manufacturière se développe rapidement (cas du Cambodge, de 6,2 % du PIB en 1980 à 16,9 en 2009, par exemple) et des pays où celle-ci seulement se maintient (cas du Bangladesh, de 17 à 17,9 %). Les activités manufacturières retenues ici présentent l’avantage de ne pas comprendre les activités du bâtiment et les industries extractives, ce qui permet de mieux préciser ces différentes tendances d’évolution. Les PMA asiatiques ont pu compter sur le maintien, voir le développement, d’un embryon d’activités manufacturières, alors que les PMA africaines ont davantage joué la carte d’une spécialisation dans des activités primaires de producteur et exportateur de produits bruts.
Là n’est pas la seule différence. Le niveau de l’intégration au marché mondial les distingue également. En utilisant une mesure banale de ce degré d’intégration sous la forme du rapport entre les exportations et le PIB, il est aisé de voir que celui-ci s’accroît dans les PMA africaines. Ainsi, en 2000, la part moyenne des exportations dans le PIB de l’ensemble de ces pays s’élevait à 22,5 %, alors qu’en 2009, cette part se monte à 27,5 %. Il est donc permis de penser que ces pays connaissent une plus grande insertion de leurs économies dans les courants commerciaux mondiaux. Les PMA asiatiques, à l’opposé, voient ce degré d’intégration stagner ; il représentait une moyenne de 20 % en 2000 et demeure inchangé à ce même niveau en 20096.
Il est donc permis de mieux distinguer ces deux trajectoires. La croissance des PMA asiatiques sera davantage liée à l’expansion de ce secteur manufacturier aujourd’hui peu développé. On retrouve ici l’idée d’un rôle moteur joué par l’industrie pour transformer l’économie et la société de ces pays. À l’opposé la croissance des PMA africains va reposer sur une insertion accrue dans la division internationale du travail comme exportateur de produits bruts, avec pour conséquence une certaine désindustrialisation. Leur croissance dépend donc à la fois de la bonne santé des industries étrangères qui transforment ces produits et des variations des prix de ces produits sur les marchés internationaux. Les PMA asiatiques tentent de modifier leur place dans cette division internationale du travail alors que les africains la subissent.
Cette évolution différente des structures productives affecte également les performances de ces deux groupes de PMA dans les différentes phases conjoncturelles de la période 1980-2010. Cette période a connu deux décennies successives (1980-2000) décevantes pour les pays périphériques tant les politiques d’ajustement structurel du « consensus de Washington » ont lourdement pesé sur ces pays. Les années allant de 2000 à 2007 ont été celles d’une forte activité bénéficiant à la fois aux PMA et aux autres pays en développement, ouvrant de nouveaux espoirs. Depuis 2008 la situation de crise venue du Nord se fait sentir, bien que dans une mesure moindre que ce qui pouvait être craint. Le tableau 2 ci-dessous renseigne les performances de ces deux groupes de PMA.
Les meilleures performances des PMA asiatiques dans chacune des différentes phases de conjoncture ne font ici aucun doute. Le Rapport 2011 sur les PMA de la CNUCED apporte plusieurs explications à cette différence. D’une part en moyenne la pression démographique, qui est prise en compte dans le PIB par habitant, est moins forte dans les PMA asiatiques, plus avancés dans la transition démographique que chez leurs homologues africains. Le taux moyen d’accroissement naturel des premiers passe de 2,35 % en 1990 à 1,67 % en 2008 contre respectivement 2,88 % en 1990 et 2,7 en 2008 pour les seconds. D’autre part, le poids de l’industrie manufacturière dans les économies des PMA asiatiques a permis une certaine diversification des productions et des exportations de ces pays. Les PMA africains, à l’inverse, connaissent une forte dépendance de leurs exportations et d’une part importante de leur production à un nombre limité de produits et de marchés internationaux, ce qui accroît leur sensibilité aux fluctuations de ceux-ci. Comme cela est le cas pour tous les pays ainsi spécialisés le renchérissement d’un produit brut, par exemple le pétrole, stimule l’activité de ceux qui disposent de gisements mais pénalisent ceux qui, spécialisés sur un autre produit, doivent importer leur énergie.

Le renversement de la tendance à la hausse du prix d’un tel produit a des effets inverses. Cependant il convient également de remarquer que la hausse des prix de l’énergie et des produits alimentaires affecte aussi les PMA asiatiques. Enfin, les PMA asiatiques ont pu bénéficier des effets d’entraînement créés par la croissance accélérée des économies indienne et chinoise. Cela ne peut manquer de se vérifier pour deux de ces PMA asiatiques, le Bhoutan et le Népal, très liés à l’économie indienne7. La situation d’autres de ces PMA est plus complexe, leur commerce d’exportation étant orienté vers les pays des Centres alors que la Chine ou les nouveaux pays industrialisés pèsent lourd dans leurs importations8. Il y a ainsi une grande hétérogénéité en matière d’orientation du commerce extérieur des pays de ce groupe, ce qui rend une analyse de l’action éventuelle d’effets d’entraînement assez délicate.
Les années 2008-2010 s’inscrivent dans une phase conjoncturelle négative. Cependant, nombre d’observateurs ont constaté que l’impact de la crise mondiale a été moindre dans les PMA, comme d’ailleurs dans un grand nombre de pays en développement, qu’il n’était permis de le redouter, la transmission de celle-ci ne s’opérant, principalement, qu’à partir du commerce extérieur de ces pays. Faut-il admettre que la dépendance des PMA à la conjoncture des pays développés est devenue moins importante ?
Plusieurs éléments permettraient de voir dans cette moindre transmission en partie le résultat d’une situation conjoncturelle heureuse. Le premier d’entre eux concerne les transferts de revenu provenant des travailleurs émigrés originaires de ces PMA. L’ampleur des départs de ces travailleurs migrants au cours des dix dernières années se traduit presque mécaniquement par une augmentation des envois de fonds vers leur pays d’origine. Ainsi la Banque mondiale9 relève pour l’année 2008 le départ depuis les PMA de 22 millions de personnes (2,9 % de la population totale de ces pays), alors qu’au cours des dix dernières années, les envois de fonds augmentaient au rythme moyen de 17 % par an, s’élevant en 2010 aux environs de 26 milliards de dollars. Dans la conjoncture défavorable de ces dernières années le flux de ces transferts de revenu ne s’est donc pas réduit10 et a donc joué un rôle anti-récessif. Le second élément concerne les flux financiers reçus par les PMA au cours de ces mêmes années. Globalement, l’ensemble des PMA a vu ces apports financiers, qu’ils soient d’origine publique ou privée, passer de 34 milliards de dollars en 2007 à 47 milliards en 2009, soit de l’ordre de 9 % du PIB de l’ensemble en 2009 contre 8,2 % en 2007. Ainsi les pays développés, membres du CAD ont-ils porté leurs aides de 32,5 milliards de dollars en 2007 à 39,6 milliards en 2009, conformément à la stratégie commune anti-crise mise en œuvre par ces pays. Là encore, cette augmentation des flux financiers reçus par les PMA, en soutenant la consommation ou en permettant la réalisation d’investissements nouveaux a joué aussi un rôle anti-récessif.
Peut-on considérer qu’au cours des dernières décennies, et tout particulièrement durant les années « heureuses » de 2000 à 2007 et les années de crise depuis 2008, les PMA ont avancé sur la voie du développement ? En ne regardant que l’évolution de leur PIB ou de leur PIB par habitant, la réponse pourrait être positive. Et pourtant !
Sans entrer dans l’examen des difficultés particulières que pose aujourd’hui un développement basé sur l’industrialisation ou à partir d’une production primaire tournée vers l’exportation, il n’est par sûr que la croissance obtenue par ces PMA dans une économie de libres marchés mondialisés au cours de la dernière décennie ne rende leur développement plus aisé aujourd’hui qu’il ne l’était au début des années 2000. Ainsi en est-il des flux d’investissements directs à l’étranger (IDE) entrants dans les PMA. En plus d’un apport en devises, ceux-ci constituent à leur arrivée une contribution importante à l’investissement intérieur et cette contribution est d’autant plus importante que, bien qu’ils ne représentent qu’une très faible part du total mondial, le montant des IDE reçus par ces pays a connu au cours des « années heureuses » une forte progression, passant de 4,1 milliards de dollars en 2000 à 32,4 en 2008 (une année record !) et ne fléchit que faiblement entre 2008 et 2010 (26,4 milliards en 2010). Leurs effets sont divers. Ils ont contribué en créant de nouvelles capacités de production utiles à la croissance des économies qui les ont accueillis sans toutefois induire des créations d’emploi significatives. Le taux moyen de chômage passe, dans l’ensemble des PMA, de 6,1 % en 2000 à 5,7 % en 2007 pour remonter faiblement jusqu’à 5,8 % en 2010 et donc n’a que peu d’incidence sur la pauvreté (près de 80 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour). Par ailleurs ces IDE ont pour contrepartie les rapatriements de bénéfices résultant de ceux-ci. Ainsi en 2008, si les entrées d’IDE ont, comme nous l’avons vu, représenté 32,4 milliards de dollars, les sorties d’IDE comptaient pour 3,4 milliards et surtout les rapatriements de profit pour 22,2 milliards. Ainsi, si les IDE permettent de constituer rapidement un stock de capital, ils réduisent ensuite la capacité d’accumulation des PMA d’accueil qui doivent puiser sur leur épargne nationale et sur leurs réserves de devises pour les rémunérer.
Le phénomène actuel de mondialisation s’est accompagné d’accumulation de déséquilibres économiques. Les excédents et déficits des balances extérieures conduisent, pour les pays déficitaires, à devoir mener des politiques restrictives ou à accroître leur endettement. Face à cela, il est bien difficile de penser que les PMA soient aujourd’hui mieux prémunis contre cet obstacle à leur développement qu’ils ne l’étaient auparavant. Globalement déficitaire, le taux de couverture (exportations/importations) de leur commerce de marchandises était de 83 % en 2000 et atteint 91,5 % en 2010 (avec un « pic » en 2007 où il atteint 102,5 %). Il y aurait donc ici un progrès. Mais dans le même temps le taux de couverture de leur commerce de services s’est dégradé, passant de 53,5 % à 37,0 %. De sorte que dans l’ensemble le taux de couverture global ne progresse que peu, de 64,5 % en 2000 à 76,5 % en 2010 et, le volume de leurs échanges augmentant, n’empêche nullement leur déficit extérieur sur les biens et services de croître de 13,1 milliards de dollars en 2000 à 54,8 milliards en 2010.
Qu’il s’agisse du manque de créations d’emploi, du déséquilibre des balances extérieures ou des effets des IDE, nous devons bien reconnaître que la croissance obtenue par ces pays au cours des années « heureuses » n’a pas empêché la persistance de nombreux obstacles à leur développement. Ceci est confirmé lorsque l’attention est portée à leurs performances en matière de « rattrapage » des économies plus avancées. En se rapportant au tableau 2 et en attribuant la valeur 100 au PIB réel moyen par habitant des pays en développement hors PMA, il est aisé de voir que le PIB moyen par habitant de ces PMA représente 21 % du premier en 1990 (23,5 pour les PMA africains et 17 % pour les PMA asiatiques). Vingt ans après, en 2010, ce PIB par habitant des PMA ne représente plus que 16,5 % de celui des pays en développement (16 % pour les PMA africains et 17 % pour les asiatiques). Ainsi faut-il ajouter un nouvel obstacle au développement que rencontrent les PMA : la mondialisation loin de les réduire comme cela était attendu, a accentué les écarts, tout comme elle creuse les inégalités au sein de chacun d’eux.
Ce ne sont pas les pays les moins avancés d’entre les pays en développement qui concernent le dossier de ce numéro consacré à l’émergence, mais les plus avancés d’entre eux. Ce dossier soulève des questions qui concernent à la fois le statut de ces pays émergents (faut-il encore les considérer comme des pays en développement ?) et la nature du phénomène d’émergence. Dans ce dossier, des analyses sont proposées, mais cela n’achève en rien les débats soulevés. En construisant ce dossier, le comité éditorial de la revue n’avait pas d’autres intentions que d’instruire ces débats et de susciter de nouvelles réflexions. C’est ce à quoi nous invitons nos lecteurs, en restant à leur écoute et en ouvrant les lignes de nos prochains numéros à de telles réflexions.