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Article 1 : L’émergence de nouveaux espaces économiques mondiaux

dimanche 13 septembre 2015

L’émergence de nouveaux espaces économiques mondiaux : comment comprendre l’évolution des relations centre-périphérie ?

Kléber Ghimire

Résumé :
Un déclin économique réel des pays industrialisés, d’une part, et la montée en puissance des pays émergents, d’autre part, font que les interprétations intellectuelles marxistes ou tiers-mondistes du monde économique, fondées sur un centre historique unique et ses périphéries figées et immuables, doivent être revues. Cet article cherche à expliquer comment le capitalisme moderne n’a pas de patrie et comment certaines zones périphériques avec une importante base matérielle et démographique n’ont jamais été entièrement détruites. L’article aussi cherche à montrer comment la ligne de raisonnement développée par la plupart des spécialistes sur les pays émergents selon laquelle il y aurait un déplacement net du centre de gravité de l’économie mondiale vers les pays émergents reste hâtive et largement circonscrite. Dans l’ensemble, il n’y a ni décomposition du centre historique ni emprise totale du pouvoir par les nouveaux arrivants. Somme toute, une nouvelle conception de multipolarité des centres dans les espaces économiques mondiaux devrait être émise et confrontée à la réalité.

Introduction

En 1700, la Chine et l’Inde ont été les deux premières économies mondiales du fait de leur part du PIB mondial (voir tableau 1). Diverses études prospectives montrent que d’ici quelques décennies ce sont ces deux pays qui s’imposeront sur la scène économique internationale. Selon l’OCDE, occupant la deuxième place depuis 2010, la Chine deviendra la première économie mondiale dès 20162. L’Inde, dixième économie mondiale en 2011, est aussi considérée comme une puissance montante et devrait se classer parmi les trois premières économies du monde en 20303. Un rapport récent d’économistes américains suggère que l’Inde, stimulée par des investissements dans les nouvelles infrastructures, des gains de productivité et des dynamiques démographiques, pourrait
devenir la première puissance économique mondiale en 2050, devançant même la Chine et les États-Unis4.
Outre la Chine et l’Inde, plusieurs pays émergents cherchent aujourd’hui à se hisser au rang des principales économies mondiales (tableau 2). En 2011, le Brésil est devenu la 6ème économie mondiale juste derrière la France, devançant la Grande Bretagne, autrefois première puissance impériale. La Russie se situe au neuvième rang et les autres pays émergents comme la Turquie, l’Afrique du Sud, entre autres, affirment leur prééminence régionale ainsi qu’internationale, par exemple, en tant que membres du G20. Dotés d’importantes richesses naturelles et démographiques sur leurs vastes territoires, les pays émergents occupent une part considérable du PIB mondial. Ils ont atteint les taux de croissance du PIB les plus élevés au cours de la dernière décennie et, selon certaines projections, ce dynamisme restera relativement soutenu dans les décennies à venir (tableau 3). Il convient aussi de rappeler que les pays émergents détiennent d’importantes réserves de devises étrangères, pour la plupart en dollars (tableau 4), ce qui leur permet d’établir un rapport de force considérable vis-à-vis des pays industrialisés. Les pays émergents sont amenés à jouer un rôle grandissant au sein des institutions et instances financières et monétaires régionales et internationales comme pour la stabilisation des marchés mondiaux ; les États-Unis, ainsi que certains États européens, se trouvent maintenant dans une position de débiteurs vis-à-vis des pays émergents, plus particulièrement la Chine ; un certain nombre d’entreprises industrielles et commerciales, parfois fleurons nationaux des pays développés, sont tombées (partiellement ou en totalité) aux mains d’investisseurs originaires des pays émergents, permettant ainsi à ces derniers d’accéder à de nouveaux marchés et aux technologies plus avancées.
De l’autre côté, la faiblesse économique des pays développés est, ces dernières années, plus que patente : croissance faible (voir négative), déficits budgétaires, dettes publiques, crise des activités industrielles, chômage, taux d’épargne bas, stagnation démographique. En 2011, l’Europe et les États-Unis ont représenté 40 % du PIB mondial5. Certaines estimations indiquent que leur part dans le PIB mondial tombera au niveau de 18 à 21 % en 2050 (tableau 1). L’ironie de l’histoire est, qu’en 1700, ces deux régions conjointement représentaient 22 % du PIB mondial.
Sommes-nous en train d’assister à des transformations structurelles accélérées dans l’économie mondiale et dans les rapports de force existants ? Naturellement, une analyse sérieuse des changements économiques sous l’angle des sciences sociales exige qu’une certaine prudence soit maintenue sur l’interprétation de données fondées sur des projections. Néanmoins, les données disponibles ainsi que les tendances actuelles de la production, de la répartition et de la consommation des richesses mondiales et les rééquilibres politiques internationaux de plus en plus en faveur des pays émergents indiquent que la hiérarchie économique internationale devient largement diffuse et changeante, mais comment expliquer cela ?
Depuis la fin du XVIIIème siècle, on s’est communément habitué à prendre l’Europe avec l’Amérique du nord comme le centre du monde. Ce centre s’impose comme une source prééminente de connaissances, d’innovations et de technologies modernes. Avec des armes supérieures et des conquêtes violentes, il parvient à monopoliser l’ensemble des ressources naturelles, contrôlant jusqu’à 84 % de la planète en 19146. Pour donner une certaine stabilité au système, il cherche à promouvoir à travers le monde une nouvelle doctrine de la liberté individuelle, des droits de propriété, des normes juridiques, des monnaies et institutions internationales.
Pour son fonctionnement, comme cherche à le démontrer la tradition intellectuelle humaniste marxiste, ce centre a besoin non seulement de ressources naturelles abondantes à portée de main, mais aussi de main-d’œuvre bon marché et de consommateurs dans des régions périphériques afin d’absorber une partie de ses produits industriels et commerciaux7. Bien que la colonisation directe touche à sa fin dans plusieurs parties du monde dans les années 1950 et 1960, les pays nouvellement indépendants ne parviennent à développer, ni une agriculture autocentrée, ni une industrialisation vigoureuse et autonome. Bien au contraire, ces pays se trouvent réduits à l’exportation des produits primaires pour le centre avec des prix médiocres et fréquemment fluctuants. Ajouté à cela, le centre n’est guère disposé à partager le savoir-faire et la technologie qu’il possède. Il n’est pas disposé non plus à ouvrir son marché intérieur pour les produits issus des périphéries. Dans l’ensemble, il arrive à garder un avantage certain en dotation de droits, en forces et en informations8. Bref, une relation hiérarchique et inégalitaire se construit et s’élargit entre le centre modernisé et capitaliste, d’un côté, et une périphérie sous-développée et dépendante, de l’autre.
Cependant, la structure et le fonctionnement de l’économie internationale ne sont pas fixes. Dans les années 1980, les tigres asiatiques ont connu un décollage économique considérable. La Turquie, le Mexique, la Corée et récemment le Chili sont devenus membres de l’OCDE. Certains auteurs déjà dans les années 1960 ont reconnu la position spécifique des pays régionalement puissants dans le système économique mondial : le Brésil, par exemple, reste à la fois « relais » du centre capitaliste et maintient ses propres périphéries9. L’explication linéaire et causale des relations entre le centre et les périphéries ne correspond donc que partiellement. L’arrivée en force de la Chine et d’autres pays émergents sur la scène économique internationale depuis les années 1990 rend cette observation encore plus précaire.
Immanuel Wallerstein évoque au début des années 2000 la notion de « semi-périphérie » pour désigner le cas des pays émergents. Il écrit :
« Certains États, où il existe un équilibre relatif entre les produits centraux et les produits périphériques, peuvent être qualifiés de “semi-périphériques” ». Ils ont des caractéristiques politiques spécifiques. On ne peut pas parler, en revanche, de procès de production semi-périphériques10 ».
Toutefois, dans la lignée de sa pensée du « système-monde », Wallerstein estime que le cœur de l’activité productive doit se concentrer au centre ; il y a un flux permanent de plus-value des produits des périphéries vers le centre ; la division internationale du travail est réglée d’avance par le centre et ce dernier demeure notamment monopolistique et soutenu par le parrainage d’États forts11. Quant aux pays semi-périphériques, Wallerstein cherche à mettre en évidence la continuité du système capitaliste clairement stratifié, reléguant la semi-périphérie dans une situation de dépouillement perpétuelle sous tutelle d’un centre foncièrement inébranlable. Voici quelques uns de ses arguments :
— les pays semi-périphériques « n’ont en général pas la capacité d’agir sur la division axiale du travail »12 ;
— le capital accumulé se déplace vers le centre13 ;
— les pays semi-périphériques ont essentiellement une fonction de « distribution » des produits du centre et des pays des périphéries14 ;
— la délocalisation des entreprises du centre non seulement provoque une hausse du chômage dans les pays industriels, mais aussi « fragilise la demande effective mondiale »15.
Traité de façon mécanique, une analyse de cette nature reste très insuffisante pour pouvoir saisir l’importance des enjeux de l’évolution récente concernant la place et le rôle des pays émergents dans le système économique mondial. Contrairement à ce qui est énoncé par Wallerstein, ces pays démontrent une capacité considérable à agir économiquement et politiquement sur la scène internationale. Évidemment, une grande partie du capital continue d’être canalisée vers le centre, cette concentration n’est plus intégrale : la part des pays émergents dans le PIB mondial augmente régulièrement et ils arrivent même à amasser une grande réserve de devises étrangères, comme nous l’avons noté auparavant. De même, leur rôle ne se limite plus au niveau de la « distribution des produits » puisqu’ils produisent eux-mêmes un grand nombre de produits et de biens consommés dans le monde entier. Enfin, la délocalisation provoque certes des coûts économiques et sociaux dans les pays industrialisés, ceci ne fragilise pas « la demande effective mondiale » car de nouveaux travailleurs et consommateurs apparaissent dans les pays émergents.
On aura l’occasion de revenir sur ces divers aspects plus tard, notamment dans l’analyse spécifique concernant la Chine et l’Inde. Notons tout de même ici qu’une interprétation intellectuelle du monde économique fondée sur un centre historique unique et ses périphéries géographiques fixes et continues semble être largement désuète. D’ailleurs l’histoire n’est jamais totalement figée. Dans ce sens, la création et la dynamique d’un centre de pouvoir économique et politique varient et évoluent constamment. Puis, les rapports de force peuvent parfois être changés, soit à l’intérieur du centre, soit en faveur de ses périphéries. Comment comprendre le monde d’aujourd’hui caractérisé par la montée en puissance de certains pays jadis considérés comme au bas de l’échelle du pouvoir économique et des rapports de force ? Le découpage du globe entre un centre économique en Occident et le reste de la surface mondiale considéré comme une périphérie homogène doit être revu. Il est indispensable d’entreprendre une nouvelle approche théorique pour pouvoir interroger l’ensemble de ces évolutions récentes qui témoignent de considérables mutations dans l’organisation et le contrôle des activités économiques et dans la structuration de la hiérarchie des relations centre-périphérie.
Dans cette perspective, trois arguments essentiels définissent l’objet de cet article : le premier, le capitalisme moderne n’a pas de patrie ; le deuxième, certaines périphéries n’ont jamais été entièrement étouffées ; le troisième, une nouvelle théorie de multipolarité des centres doit être conçue et mise en discussion.

Le capitalisme moderne n’a pas de patrie

Malgré son enracinement dans la modernité européenne, le capitalisme d’aujourd’hui n’a pas de patrie circonscrite. Tout d’abord, l’histoire du capitalisme est jalonnée de crises internes16 (surproductions, concurrences, instabilités financières, récessions), ce qui fait que sa stabilité n’est pas constante, affectant le centre comme la périphérie. Parfois le capitalisme arrive à produire de nouveaux rebonds soutenus par des investissements institutionnels et des innovations technologiques (par exemple le développement des technologies de l’information et de la communication dans les années 1980-1990)17, mais une immuabilité même du système n’est jamais acquise. Vu sous cet angle, parler d’un centre capitaliste permanent n’a pas de sens.
Avant tout et par-dessous tout, ce qu’il faut souligner c’est la propension du capitalisme à s’élargir et à chercher à produire une éternelle accumulation. Marx a souligné que, l’accumulation étant sa propriété fondamentale, le capitalisme est nécessairement destiné à fonctionner pour une « reproduction sur une échelle de plus en plus grande »18. Le mouvement d’extension du capitalisme dans ces derniers temps est lié, comme noté couramment dans la littérature concernant les relations entre Nord-Sud, tout d’abord à la recherche de main-d’œuvre bon marché et de matières premières. À cela, il convient de rajouter la disponibilité du capital dans certaines zones périphériques. Par exemple, la bourse chinoise (constituée des bourses de Shanghai, Shenzhen et Hongkong) est la deuxième dans le monde (après le Wall Street) avec une capitalisation, en 2012, près de 750 mille milliards de dollars et les bourses indienne, brésilienne, russe, turque et sud-africaine, dans leur totalité, disposent de 478 mille milliards de dollars19. Pour de nombreuses grandes entreprises des pays industrialisés, ces zones périphériques représentent une nouvelle source du financement des projets d’investissement ou de spéculation les plus profitables. Cet aspect n’a pas été suffisamment mis en évidence dans le débat centre-périphérie.
La disponibilité d’un nombre croissant de consommateurs dans les pays émergents est une autre raison qui explique pourquoi le capitalisme cherche à se reproduire dans ces zones périphériques. De plus en plus de produits de consommation sont fabriqués dans ces zones périphériques pour le marché national et pas seulement pour l’exportation. Prenons l’exemple des voitures : le nombre de voitures achetées dans les pays émergents a fortement augmenté ces dernières années, tandis que leur vente ne cesse de patiner dans les pays industriels (tableau 5). En 2011, plus de 18,4 millions de voitures ont été vendues en Chine, bien plus qu’aux États-Unis, au Japon ou en Allemagne. L’Inde et le Brésil sont situés au 6ème et au 7ème rang avec une vente totale de 3,9 et 3,6 millions de voitures, respectivement. Il n’est pas surprenant, de fait, que les constructeurs automobiles d’Europe, des États-Unis et du Japon cherchent à développer les activités de productions et de ventes de véhicules dans les pays émergents.
En effet, si l’on regarde de plus près, on remarque que la plupart des compagnies automobiles ont procédé à de multiples implantations à travers le monde. La marque Renault, par exemple, est fabriquée à l’étranger notamment au Brésil, en Russie, en Roumanie et en Turquie et envisage actuellement l’expansion de ses activités de construction, de recherche et d’extension de filiales en Corée du sud, en Inde et en Chine. Au premier semestre 2012, le marché français a compté seulement pour 21,2 % de son chiffre d’affaires20. À cet égard, le cas de Total est encore plus parlant. Le deuxième groupe français par son poids en termes de capitalisation boursière (89,2 milliards d’euros en novembre 201221), plus de 98 % de son chiffre d’affaires est réalisé à l’étranger, puisque le marché national a représenté seulement 0,4 % pour le pétrole et 1,5 % pour le gaz22. Aujourd’hui le groupe mène des activités de production de pétrole et de gaz dans 30 pays et il est présent dans divers projets industriels, chimiques et commerciaux dans plus de 130 pays23.
Dans cette démarche d’internationalisation, ces entreprises cherchent non seulement à générer le maximum de gains et de profits à l’étranger, mais ne sont nullement préparées à rapatrier les bénéfices réalisées dans leurs pays d’origine. Pis encore, elles cherchent même à ne pas payer leurs impôts, ou à ne les payer seulement que sur le chiffre d’affaires réalisés à l’intérieur du pays. Voici encore l’exemple de Total : malgré 8,3 milliards d’euros de profits en 2009 et plus de 10 milliards d’euros en 2010, le groupe pétrolier n’a pas versé d’impôts en France en citant la perte de bénéfices dans certains domaines de ses activités ou en utilisant la provision réglementaire de la déductibilité des crédits impôts-recherche dans l’Hexagone24. L’entreprise a de multiples moyens de pressions : manipulation des hommes politiques, menace de fermeture des activités économiques nationales, ou chantage à la délocalisation du siège social, etc.25.
Ce que l’on voit actuellement est un processus d’élargissement persistant de production et de diffusion des produits et des services à l’échelle mondiale. Les grandes entreprises qui sont derrière ces activités n’ont guère besoin de se limiter à leurs pays d’origine pour pouvoir fonctionner, pour développer leurs activités et pour en retirer les bénéfices essentiels. Incontestablement, pour un certain nombre de ces entreprises, leur pays d’origine reste un marché captif non-négligeable, mais les dynamiques économiques dans la plupart des pays industrialisés sont telles que le « centre historique » progressivement s’affaiblit. Cette dynamique est aussi le résultat de défaillance au niveau politique : adhésion à la doctrine du libéralisme oblige, les pouvoirs publics dans ces pays ont peu de contrôle sur les puissants agents économiques.

Certaines périphéries n’ont jamais été entièrement étouffées

Bien que le capitalisme moderne se soit enraciné durablement au centre (c’est-à-dire en Europe et en Amérique du nord) et ait renforcé progressivement sa suprématie à l’échelle mondiale, certaines zones périphéries n’ont jamais pu être entièrement étouffées, surtout celles qui ont été fondées sur de grandes civilisations avec certaines bases philosophiques et matérielles autonomes. Regardons un peu la Chine et l’Inde. Antérieurement à leur assujettissement au colonialisme européen au XIXème siècle, l’enseignement et les réflexions transcendantes avec des applications concrètes ont été soutenus par l’État, dans ces deux pays. On observe l’essor des grandes villes avec d’importantes activités de production et d’échange. Les marchés et les foires se développent dans les campagnes. Le commerce à longue distance prospère. Ces deux pays possèdent une technologie relativement avancée dans plusieurs domaines : agriculture, grands projets de construction, manufactures, armements. Selon Goody, en Chine comme en Inde « le capitalisme était déjà bien implanté, de même que la mécanisation ou même l’industrialisation », « bien avant l’Angleterre ou les autres pays d’Europe »26.
Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que ces deux pays possèdent non seulement des acquis historiques considérables, mais aussi qu’ils connaissent également une certaine continuité. C’est précisément dans ce sens que Braudel souligne la portée « de longue durée » des grandes civilisations avec « des traits distinctifs et originaux »27. Cette racine historique doit être mieux appréhendée en analysant l’émergence de ces deux géants asiatiques sur la scène économique et politique internationale. Leur mentalité collective de savoir-faire, de rationalité économique, d’investissement et de commerce ne date pas d’aujourd’hui28. Cette mentalité collective s’appuie sur l’idée que ce sont de grandes nations avec un héritage culturel riche et spécifique qui repose sur des valeurs et des croyances, des normes morales et des conceptions sociales. Ne faut-il pas aussi noter que ce sont des nations qui ont très mal supporté la domination étrangère ?
L’explication de la montée en puissance économique mondiale de ces deux pays vient, pour une grande partie, de leurs capacités internes. Ils possèdent d’importantes ressources naturelles, parfois stratégiques mêmes. Par exemple, la Chine produit environ 95 % des terres rares indispensables à la production de nouvelles technologies : véhicules électriques, écrans plats, téléphones portables, photovoltaïque, lasers et nanotechnologies29. Ces ressources naturelles demeurent le fondement essentiel de leurs activités productives. Certes, leur besoin international de produits énergétiques et de minerais a considérablement augmenté, mais ce ne sont pas de petits pays sans aucune ressource naturelle propre qui se lancent dans les projets d’expansion économique mondiale comme l’Angleterre au XIXème siècle ou le Japon depuis les années 1960. Il faut aussi ajouter à cela la richesse démographique de la Chine et de l’Inde, une richesse jadis considérée dans la littérature des relations économiques et politiques internationales comme un fardeau pour le décollage économique de ces pays, mais qui se transforme de plus en plus en outil d’autonomie économique essentiel.
Plus particulièrement, la Chine et l’Inde disposent d’une capacité de production et de consommation interne considérable. Leurs activités industrielles et économiques sont associées à la fois aux exportations et aux consommations nationales. Une analyse qui consistait à dire : « À la périphérie, les exportations primaires constituent pratiquement le moteur unique de la croissance, les importations portent sur des produits manufacturés de consommation30 » n’a guère de validité aujourd’hui. L’argument selon lequel les pays émergents en général ont « une forte dépendance à l’égard des investissements occidentaux31 » n’est pas toujours valide non plus. À cet égard, un certain nombre de données sont présentées dans le tableau 6. Pour résumer succinctement, en 2009, le flux d’investissements directs étrangers (IDE) a constitué seulement, respectivement, 1,6 % et 2,5 % du PIB en Chine et en Inde. La consommation intérieure est de plus en plus le moteur de la croissance chinoise et indienne. Elle s’établie en 2011 au niveau de 52 % du PIB en Chine et 70 % du PIB en Inde. Ce phénomène est étroitement lié à l’émergence de la classe moyenne32 comme force économique majeure : elle comptait dès 2008 plus de 430 millions de personnes en Chine et 240 millions de personnes en Inde. C’est ce développement d’une classe moyenne relativement aisée et large qui explique la vente d’un nombre vertigineux de véhicules en Chine, une évolution qu’on observe progressivement en Inde également, comme signalé plus haut. L’accès aux téléphones portables, aux télévisions et à internet augmente très rapidement et des marques occidentales d’habillement et d’aliments sont devenues « des marques familières33 ». En effet, selon une estimation de l’OCDE, la classe moyenne dans son ensemble dans le monde compte 1.8 milliards de personnes en 2009 et pourrait être de 4.9 milliards de personnes en 2030 et presque 85 % de cette croissance viendrait de l’Asie, notamment de la Chine, de l’Inde et des pays du sud-est asiatique34. Ces prévisions sont optimistes, mais elles confirment tout de même une réelle tendance générale à la hausse.
L’explication concernant l’équilibre et la vigueur des économies chinoise et indienne vient, d’autre part, de leur capacité à s’intégrer dans les dynamiques régionales. La Chine depuis son ouverture économique dès la fin des années 1970 cherche à mobiliser la « Grande Chine » (Hong Kong, Taiwan, Macao) et les pays limitrophes en Asie du sud-est avec une substantielle diaspora chinoise afin de recueillir davantage d’investissements et de technologies modernes et de s’assurer de nouveaux débouchés commerciaux. En effet, pour certains auteurs, ce sont ces rapprochements régionaux qui ont permis à la Chine de créer une base essentielle de développement économique dans les années 1980 et 199035, avant même l’arrivée des flux de capitaux occidentaux. L’envoi de fonds en Chine par la diaspora chinoise, forte de 50 millions de personnes reste considérable, s’élevant à 62 milliards de dollars en 2009 (tableau 6).
De la même façon, la « Grande Inde » est une réalité économique et culturelle largement patente. La présence de la population d’origine indienne se trouve presque partout dans la région : Myanmar, Bhutan, Népal, Sri Lanka, Maldives. Associée souvent à des activités marchandes, cette communauté assure l’essentiel du lien entre la commercialisation des produits industriels fabriqués en Inde et les consommateurs des pays limitrophes. Parfois elle aide au développement (ou au sous-développement selon le contexte) des industries nationales dans ces pays. Les avantages économiques, culturels et géopolitiques s’écoulant de la diaspora dans son ensemble, constituée de 27 millions à travers le monde, sont énormes pour l’Inde : le pays a, par exemple, reçu 64 milliards de dollars en 2009 (proportionnellement encore plus que la Chine) (tableau 6).
Qui plus est, l’Inde joue un rôle de premier plan dans la consolidation du bloc économique et commercial régional : l’Association d’Asie du sud pour la coopération économique (SAARC). Un appui stable sur la région lui est vital pour continuer de pérenniser son accès aux matières premières, aux marchés protégés et au renforcement de son poids politique international. Les pays avoisinant de leur côté arrivent-ils aussi à retirer quelques bénéfices de la puissance économique et commerciale indienne, y compris le développement de la haute technologie dans les secteurs de l’informatiques, des communications et de l’industrie spatiale et son influence grandissante sur les institutions économiques internationales (les institutions de Bretton Woods, le G20, les banques régionales, etc.) ? On peut en douter très sérieusement. Toutefois, l’Inde maintient ses relations régionales avec une certaine diplomatie et une politique de coopération économique, même avec une aide publique au développement pour un certain nombre de ces pays. Une chose est certaine : la croissance économique est forte et généralisée dans la région : Bangladesh 6.7%, Bhutan 8.4%, Maldives 7.5 %, Népal 3.9 %, Sri Lanka 8.3 %36. La difficulté est de savoir dans quelle mesure ce dynamisme régional peut être attribué à l’essor économique indien.
Non seulement la Chine et l’Inde, mais aussi la plupart des pays émergents attestent d’une capacité économique interne considérable grâce à l’abondance des richesses naturelles et au marché interne ou régional. Cela dit, le phénomène n’est pas homogène. La Chine et l’Inde se modernisent très rapidement en absorbant la technologie occidentale et en développant des nouvelles technologies. La Russie vit pour une grande partie avec l’acquis technologique de la période soviétique. Le Brésil a mis l’accent sur l’autonomie industrielle depuis 1960 avec des résultats prometteurs dans les industries manufacturières, les productions agricoles et les bioénergies. Quant à la Turquie et à l’Afrique du Sud, bien que l’importance de l’autonomie nationale soit reconnue, elles cherchent essentiellement à améliorer l’environnement global pour encourager davantage les investissements étrangers, pour en retirer d’importantes retombées économiques et technologiques. D’une manière générale, les dépenses intérieures brutes de recherche et développement (R+D) en pourcentage du PIB se sont sensiblement accru dans tous les pays émergents, spécialement en Chine, suivie par la Russie et la Turquie37. Il est aussi bon de remarquer que les pays émergents tendent à intensifier une collaboration économique renforcée dans leurs régions respectives, soit entre pays émergents ou entre pays du Sud. Là encore des variations existent, parfois significatives, entre les pays émergents quant à la capacité de mettre en œuvre ces différentes propositions. Ils s’efforcent néanmoins de mobiliser de nouvelles forces afin de réduire la dépendance étrangère perpétuelle qui s’est construite au cours de leur histoire.

Ubiquité des centres

Dans la discussion précédente, nous avons vu comment une analyse jugeant l’Occident comme le centre omnipotent et le reste du monde comme des périphéries invariables demeure incomplète pour saisir les rapports internationaux actuels du pouvoir économique et politique. Depuis quelques temps, un certain nombre de grandes tendances et l’influence de nouvelles puissances à l’échelle mondiale sont évoqués dans les études et les débats concernant les pays émergents. L’essentiel de l’idée défendue ici est que le centre de gravité de l’économie mondiale est en train de « se déplacer » vers les pays émergents, plus particulièrement vers l’Asie38. Certaines études prospectives qualifient cette évolution comme « un changement séismique » pour l’économie et pour les structures de pouvoir dans le monde entier39. En effet, ce courant de pensée qui conduit à traiter l’Occident en termes d’unité historique et géographique désavantagée voire fléchissante s’était déjà fait connaître dès le début 1990 avec la thèse de « l’effacement de l’Occident40 » de Samuel Huntington.
Une observation de ce genre nous paraît hâtive et péremptoire. Assurément, le vieux centre montre des faiblesses dans sa capacité à dominer de façon emphatique et unilatérale. Pour autant, il est erroné de penser qu’il est entièrement dénué de tout pouvoir économique. Sans doute, l’Occident n’est plus le centre qu’il était ; il reste, tout de même, un des principaux vecteurs d’accumulation et de puissance économique mondiale. Ses capacités à rester en lice sont toujours innombrables : grandes universités, puissantes firmes internationales, devises internationales, marchés internationaux de capitaux, effectif de ses consommateurs, technologies de pointes, y compris dans le domaine de l’armement moderne.
L’objet et l’énoncé de notre argument dans cet article est simplement ceci : le centre historique de modernité industrielle et libérale décline graduellement, mais il reste un foyer important du capitalisme pour un temps à venir considérable, tandis que de nouveaux centres de production, de création, d’accumulation et de consommation émergent vigoureusement. Ce que l’on voit en somme, ce n’est pas un « déplacement » du centre, mais une diversification du centre. D’ailleurs, les pays émergents eux-mêmes n’ont guère un centre unifié. Chacun de ces pays cherche actuellement à élargir la base essentielle de son activité de production et de consommation d’abord à l’intérieur du pays et ensuite dans sa région. Dans cette démarche, une nouvelle relation centre-périphérie se créée entre les pays émergents et leurs voisins. Toutefois, l’organisation et le fonctionnement du système capitaliste sont tels que l’étendue délimitée par les frontières nationales ou régionales ne suffit pas pour pouvoir fabriquer et vendre une plus grande quantité de marchandises et pour dégager des gains substantiels, d’où la tendance vers l’élargissement transnationale voire internationale de l’influence de ces pays. Pour tout dire, la hiérarchie du pouvoir est plus que brouillée. Le vieux centre continue de maintenir sa présence en forme de puissance relative partout dans le monde, y compris dans les pays émergents, tandis que ces derniers cherchent à investir et à acheter des entreprises en Occident. Ils prêtent mêmes d’importantes sommes, prises sur leurs réserves de devises étrangères, à un certain nombre de pays industrialisés. Dans une certaine mesure, le vieux centre ainsi devient partiellement la périphérie de ces nouveaux centres.
Comment saisir, cerner ces différentes transmutations en économie et politique internationales ? Une démarche conceptuelle réfléchie est plus qu’indispensable. Cette démarche doit obligatoirement être maniable et moins dogmatique afin de permettre de comprendre les traits fondamentaux de ces évolutions à l’intérieur du système et son articulation à divers lieux. À notre sens, le capitalisme peut parfaitement vivre sans hiérarchie verticale, ni patrie particulière, comme indiqué plus haut. Il peut aussi vivre avec diverses subdivisions de son centre sans pour autant compromettre ses propriétés essentielles. Dans cette dialectique, il est manifeste que certaines zones périphériques peuvent prendre plus d’autonomie ou se métamorphoser en pôles dominants, alors que le centre historique lui-même s’affaiblit et disparaît éventuellement en tant qu’axe essentiel.
Faut-il alors attendre de nouvelles instabilités et tensions imprévues ? Sans doute. D’innombrables conflits latents sont déjà à l’horizon. Les taux de change, le statut dominant du dollar et la gouvernance des institutions financières constituent d’importants sujets de dissensions entre les pays industrialisés, notamment les USA et les pays émergents. Les compétitions sont intenses entre divers pôles du pouvoir au centre autour de l’accès aux ressources naturelles, principalement les hydrocarbures et les minerais, et de l’accès aux marchés des armes. Les projets de commerce et d’investissement internationaux relèvent de plus en plus d’épreuves de force et de coups tordus. On peut se demander si un conflit majeur ne se dessine pas en mer de Chine avec divers pays du vieux centre, notamment les États-Unis en arrière plan, pour freiner les ambitions économiques, politiques et territoriales chinoises ?
Il est aisé de voir que ces différents conflits ne sont nullement limités aux rapports entre le vieux centre et les pays émergents. On constate d’ores et déjà des rivalités entre ces derniers en termes de zones d’influence et d’intérêts économiques. La compétition reste bien vive en Asie Centrale entre la Russie, la Turquie et la Chine. L’Inde et la Chine, outre leurs vieilles tensions territoriales et diplomatiques, entrent parfois en concurrence dans la région asiatique pour sécuriser l’accès aux ressources naturelles (par exemple l’exploitation du gaz et du pétrole birman) et sur la vente des produits manufacturés. Ces deux voisins se disputent également les marchés mondiaux des produits informatiques. En Afrique, l’Afrique du Sud se trouve en concurrence directe avec la Chine, l’Inde et dans une moindre mesure avec le Brésil. Par ailleurs, l’exportation massive de produits manufacturés chinois est un sujet de friction commun et continu entre la Chine et les autres pays émergents, notamment le Brésil, la Turquie et l’Inde. Malgré ces conflits, les pays émergents forment un front commun pour dénoncer la domination du centre historique. Ils cherchent à développer davantage de coopérations économiques et commerciales réciproques. Les rencontres et accords collectifs et bilatéraux ont été multipliés ces dernières années. Les échanges commerciaux entre les pays émergents sont déjà significatifs. Prenons les exemples de la Chine et de l’Inde. Le volume annuel des échanges commerciaux entre la Chine et les pays émergents pour la période 2011/2012 s’élève à 80,0 milliards de dollars avec la Russie41, 75,6 milliards de dollars avec l’Inde42, 56,0 milliards de dollars avec le Brésil43, 26,0 milliards de dollars avec l’Afrique du Sud44 et 24,0 milliards de dollars avec la Turquie45. De même, le volume des échanges entre l’Inde et les pays émergents demeure considérable : 75,6 milliards de dollars avec la Chine46, 14,7 milliards de dollars avec l’Afrique du Sud47 et 10,0 milliards de dollars avec le Brésil48, 6,4 milliards de dollars avec la Russie49 et 4,4 milliards de dollars avec la Turquie50.
Décrire et s’efforcer d’expliquer la multipolarité du centre doit en conséquence prendre en compte à la fois le caractère obligatoire des conflits et le processus de partage du pouvoir et des ressources entres plusieurs têtes puissantes et concurrentielles. Des accords et des collaborations divulgués ou latents peuvent exister non seulement entre les pôles du centre dans des affaires stratégiques et à long terme, mais aussi au niveau des coopérations et des alliances concrètes d’entreprises liées à la production et distribution de biens et services économiques spécifiques. Pour un certain nombre de ces entreprises, les instabilités boursières et les crises économiques ponctuelles sont une aubaine, tandis que pour d’autres, les stabilités économiques sont souhaitables (par exemple, pour maintenir le prix du pétrole et des matières premières de façon plus régulière). De toute manière, dans une période de libéralisation financière, d’investissements et de fusions-acquisitions, les puissantes entreprises ont la possibilité de nouer en toute liberté les relations économiques et commerciales les plus profitables avec d’autres entreprises de diverses tailles ou de diverses origines géographiques. Parfois l’origine géographique et l’identité nationale des entreprises ne sont guère affichées, sauf quand les consommateurs nationaux pèsent sur leurs chiffres d’affaires globaux ou que l’intervention de l’État est perçue comme décisive pour pouvoir développer leurs activités à l’étranger. Presque toutes les entreprises quelle que soit leur taille, venant des différents pôles centraux, ont plus au moins le même comportement, défini par les lois de la rentabilité. Adossées solidement à leurs marchés nationaux et régionaux, fréquemment très dynamiques, les grandes entreprises des nouveaux pôles sont très sollicitées pour des alliances stratégiques et des joint ventures. De ce fait, elles acquièrent davantage d’autonomie dans leur choix de collaborations, d’investissements, de rachats d’entreprises, etc. En tout état de cause, une domination directe du capital étranger des entreprises des périphéries les réduisant systématiquement à une position de subordination ou de lumpen collaborateurs n’est plus la réalité d’aujourd’hui dans la plupart de ces pays. Les grandes tendances actuelles sont marquées par une évolution nette vers le développement de rapports de pouvoir économique polycentrique et vers le rééquilibrage hiérarchique des relations entre le vieux centre et ses anciennes périphéries.

Conclusion

Les observations critiques que nous venons de faire sur les nouveaux agencements du pouvoir économique et des politiques nationales et internationales montrent que les enjeux théoriques, méthodologiques et empiriques d’analyse centre-périphérie sont considérables. Délimiter l’Europe et l’Amérique du nord en tant que centre universel est extrêmement daté. Une phase historique se termine, marquée par l’émergence de plusieurs espaces centraux de pouvoir. Entrainée par ses propres dialectiques, le vieux centre n’est plus en mesure d’imposer sa loi, tandis que les nouveaux pôles prennent de plus en plus d’autonomie et de force en matières financières, technologiques, de production et de débouchés commerciaux. En revanche, il n’y a ni « décomposition » du centre historique, ni emprise totale du pouvoir par les nouveaux arrivants, de sorte que nous avons pensé utile d’invoquer une nouvelle théorie de la multipolarité du centre. Cette théorie permet de concevoir les relations centre-périphérie comme des phénomènes largement changeants et évolutifs. Elle permet notamment de comprendre qu’étant donné la nature du capitalisme qui cherche à s’élargir continuellement, les zones géographiques avec d’importantes activités productives ou un nombre grandissant de nouveaux consommateurs disposent naturellement de la capacité à progressivement rehausser leur statut économique et renforcer leurs rapports de force et leur position dans la hiérarchie mondiale existante et évolutive du pouvoir.
Cependant, y a-t-il une rupture sociétale à l’échelle mondiale ? La réponse que tente de fournir cet article est évidemment partielle, voire antinomique. D’une part, malgré le rééquilibrage substantiel du pouvoir au centre, en ce qui concerne la logique même du fonctionnement économique fondé sur la croissance, sur la valeur d’échange et sur les profits, ne change point. On peut dire que le pouvoir du capital et des rapports d’exploitation s’étend encore, y compris dans les régions relativement reculées. Les travailleurs dans les pays représentatifs de ces nouveaux centres sont soumis à la production de plus-values, de manière parfois parfaitement brutale. En même temps, les ouvriers du vieux centre voient leurs emplois délocalisés vers les nouveaux centres économiquement plus dynamiques. La seule « récompense » pour ces derniers travailleurs est que, grâce au travail à bas salaires de leurs homologues étrangers, beaucoup de produits de consommation deviennent relativement abordables. Ceci n’est pas négligeable vu leur pouvoir d’achat en baisse.
D’autre part, les contradictions et les rapports de force entre le centre historique et les nouveaux arrivants ne sont pas similaires à ce qu’ils étaient il y a deux cents ans, voire il y a vingt ans, comme souligné plus haut. Il ne s’agit pas d’enjoliver la montée en puissance des pays émergents, mais le centre et la hiérarchie du pouvoir deviennent distinctement horizontaux et répartis en plusieurs pôles. Ces nouveaux pôles cherchent à la fois à collaborer et à défier le vieux centre. Leur influence économique et politique est grandissante dans les différentes parties du monde, souvent au détriment des intérêts du centre historique. Ces évolutions donnent aux pays pauvres dans le Sud de nouvelles marges de manœuvre pour les négociations avec les divers pôles centraux. Ces pays parviennent, par exemple, à satisfaire à coût moins élevé leur besoin de technologies moyennes : machines, véhicules, fournitures électriques, etc. Ils arrivent même à obtenir d’importants prêts à long terme, évitant ainsi les lourdes conditionnalités des institutions financières ou des puissants pays occidentaux. La Chine, par exemple, prête presque 20 milliards de dollars aux pays africains, c’est-à-dire plus que la Banque mondiale51. En Amérique latine, elle a prêté ces dernières années 75 milliards de dollars, plus que la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement et la Banque américaine d’import-export52. De ce point de vue, il y a plus qu’un changement de décor et de lieux dans les relations centre-périphérique construites précédemment.
Enfin, et surtout, là où il y a plus qu’un changement de décor et de lieux, c’est la déconcentration graduelle des richesses mondiales sous le contrôle du centre historique, qui bénéficiait naguère de presque 80 % de la richesse planétaire alors qu’il ne représentait que 20 % de la population mondiale, au profit de la grande majorité de l’humanité. Mais peut-on réellement imaginer qu’avec l’émergence de nouveaux espaces économiques puissants, 80 % de la richesse circulera d’ici peu de temps dans les zones habitées par 80 % de la population mondiale ? Ceci aménera-t-il, en parallèle, d’importantes améliorations dans l’ensemble du corps social : emplois, bonnes conditions de travail, de logement, de santé, d’éducation, de protection sociale, de la qualité de vie, comparables à celles qui ont pu être acquises dans le vieux centre ? Quel sera le spectre des inégalités sociales, des dégradations de l’environnement et des revendications identitaires ? L’ensemble de ces questions demandent de nouvelles réflexions considérablement plus ouvertes et plus approfondies. Au reste, qui vivra verra.

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