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Article 6 : Les pays émergents, une chance pour les pays périphériques ?

dimanche 13 septembre 2015

Les pays émergents : une chance pour les pays périphériques ?

Patrice Allard

Parler d’émergence n’est pas chose nouvelle, pourtant ce n’est que récemment que l’expression BRICS1 est apparue, annonciatrice de boulever-sements conséquents de l’économie mondiale. L’émergence de grands pays du Sud en croissance économique rapide2 s’est accompagnée de l’essor des échanges Sud-Sud sous toutes leurs formes, qu’il s’agisse d’échanges commerciaux, de flux d’investissements directs à l’étranger (IDE) ou de coopération. Cette nouvelle phase de l’actuelle mondialisation est aussi marquée par la multiplication de réseaux internationaux d’entre-prises d’une même région ou sous-région, constituant de véritables chaînes d’approvi-sionnement pour la réalisation de produits finis. Des entreprises, situées dans les pays périphériques de ces régions ou sous-régions, ont profité de cette nouvelle opportunité, certaines pouvant devenir les vecteurs d’une transmission partielle de cette croissance à leurs économies d’origine. Ceci n’a pas pourtant empêché le développement contrarié de nombreux autres pays en voie de développement (PVD), le blocage de certains dans une position de pays à revenu intermédiaire ou l’enlisement dans une pauvreté paralysante des pays les moins avancés (PMA). Une hétérogénéité croissante du Tiers-monde est donc également caractéristique de cette nouvelle phase.
Cette situation nouvelle est-elle une chance pour les pays périphériques ? Cette question est soulevée par la CNUCED dans son Rapport 2011 sur les PMA3. Il nous a semblé utile de présenter dans les lignes qui vont suivre les réponses et analyses des experts de l’Organisation contenues dans ce Rapport. Celles-ci s’inscrivent dans trois scénarios possibles. Le premier, « le vol d’oies sauvages », est basé sur l’expérience des vagues d’industrialisation qui, parties du Japon, ont permis l’apparition des nouveaux pays industrialisés (NPI), avant que de s’étendre dans l’Asie de l’Est. Le second, « les nouveaux modèles centre-périphérie », repose sur la perpétuation des rapports de domination exercés par les pays avancés sur les moins développés, les pays émergents adoptant aujourd’hui une place dans la division internationale du travail et un comportement voisin de celui des vieux pays capitalistes industrialisés. Le troisième, « les pôles de croissance », repose sur l’attente d’une transmission de la croissance des « émergents » aux pays du Sud du fait des effets d’entraînement exercés par leurs pôles industriels dynamiques sur leur environnement, suivant en cela les analyses de François Perroux. Nous nous proposons de suivre chacune de ces pistes dans l’optique d’un possible développement des pays périphériques qui ne sont pas comptés aujourd’hui parmi les pays émergents.

Une reproduction des rapports Centres-Périphéries ?

L’essor actuel des échanges Sud-Sud repose principalement sur l’effet de la croissance rapide de quelques grands pays du Sud, devenus pays émergents, la Chine et l’Inde étant les plus importants. Le tableau I ci-dessous rend compte de cette concentration du commerce en 2009.

Cette concentration des échanges induit des asymétries fortes entre les économies émergentes et celles des autres PVD. Que ces asymétries soient économiques (portant sur les dimensions, sur le pouvoir de négociation, etc.), technologiques, financières ou politiques, elles sont de même nature que celles établies entre les pays du Nord et ceux du Sud. Il est donc craint que celles-ci ne reproduisent les mêmes effets de domination. Les pays du Sud non émergents se verraient imposer une position spécifique dans la division internationale du travail conforme aux besoins des plus puissants : fournisseurs de produits bruts à transformer par les industries de ces derniers et acheteurs de leurs produits manufacturés.
Cette crainte est manifestement fondée. L’essor des échanges des PVD entre eux s’accompagne d’une modification notable de la structure par produits de ces échanges. Les pays émergents tendent ainsi à se doter, dans leurs échanges avec les autres PVD d’une structure d’échange typique de pays industriels, importateurs de produits bruts minéraux ou agricoles et de produits énergétiques (pétrole) et exportateurs de produits manufacturés, ce qui implique le maintien des spécialisations de leurs partenaires. Le cas des échanges entre PMA et pays émergents est révélateur.
Le tableau II ci-dessous, en saisissant l’évolution de la part de l’énergie et des produits manufacturés dans les échanges des PMA et de quelques pays émergents, illustre bien la spécialisation qui se met en place.

La diminution de la part des produits manufacturés dans les exportations des PMA vers les pays émergents est significative, tout comme l’est l’accroissement de celle des combustibles, le cas du Brésil, producteur et exportateur de produits bruts, étant, bien sûr, particulier. Un constat analogue peut être fait à partir de la composition des importations des PMA provenant de ces pays émergents. Le modèle du partenaire moins développé spécialisé dans la production et l’exportation de matières premières, échangées contre des produits manufacturés, se dessine assez nettement et ne transforme en rien la place attribuée à ces PMA dans la division internationale du travail.
La tendance au renforcement des spécialisations héritées des rapports pays développés-pays sous-développés, du fait du commerce émergents-PVD, est confirmée par l’orientation des investissements directs à l’étranger (IDE) adressés par ces pays émergents aux autres PVD. Les flux d’IDE Sud-Sud sont, comme les échanges commerciaux, concentrés sur les investissements venus quelques pays émergents, la Chine et l’Inde qui sont les plus importants, mais également le Brésil, l’Afrique du Sud, la Turquie. La place des investissements dans le secteur des ressources naturelles et dans les infrastructures reste prépondérante, de l’ordre de 27 milliards de dollars en 2003 (77 % du total), de 32,5 milliards (52 % du total) en 2008 et 16,5 milliards (45 % du total) en 2010 pour les seuls projets d’investissement créant des capacités de production de ressources naturelles dans les PMA, par exemple. Dans le cas du pétrole brut, cette orientation s’inscrit dans un contexte de compétition effrénée pour l’accès à de nouveaux gisements menée par les grandes entreprises pétrolières occidentales et leurs homologues des pays émergents afin d’obtenir la sécurité de leurs approvisionnement énergétique. Les PVD restent donc enfermés dans le piège d’une production peu diversifiée et tributaires des fluctuations des prix de quelques produits, en un mot l’un des pièges du sous-développement. Dans cette optique, leur développement n’est aidé par l’émergence de quelques pays qu’en ce que la croissance rapide de ces derniers induit la tendance haussière des prix de ces ressources naturelles et, par voie de conséquence, des recettes à l’exportation des seuls PVD producteurs des ressources concernées, à la condition toutefois qu’ils puissent capter et mobiliser ces recettes supplémentaires pour financer leur développement. Encore faut-il remarquer, en prenant l’exemple du pétrole, que seuls les pays en développement exportateurs de pétrole y trouvent l’avantage d’une amélioration de leurs termes de l’échange, les autres PVD subissant au contraire le poids d’une énergie plus coûteuse. Si nous ajoutons que les PVD exportateurs de pétrole peuvent aussi être importateurs de produits alimentaires de base dont les prix sont également orientés à la hausse, il devient clair que se reproduit là une situation de dépendance des PVD, peu propice à leur développement.
Ce jugement mérite d’être tempéré par quelques remarques. D’une part tous les PVD non émergents ne se trouvent pas dans la même situation de pays spécialisés dans des activités agricoles ou extractives. Des PVD, bénéficiant de l’entrée de certaines de leurs entreprises industrielles dans des réseaux institués par des firmes de pays émergents ou d’une demande augmentée pour leurs produits manufacturés, voient leurs industries prospérer et leurs exportations se diversifier, de sorte que le commerce Sud-Sud de produits manufacturés connaît un rapide accroissement. Une telle perspective est encourageante mais ne signifie pas pour autant que ces pays ne tendent pas à rester enfermés dans une position de pays producteurs de biens manufacturés de faible valeur fabriqués par une main d’œuvre bon marché.
D’autre part, on assiste à une certaine diversification des IDE Sud-Sud. L’exemple des investissements chinois en Zambie4 est significatif. Au départ orientés vers les activités d’extraction et de traitement de minerais, ces investissements tendent à se diversifier, en s’intéressant à l’agriculture, à l’énergie, aux activités manufacturières (dont les textiles), aux transports et communications, à la construction, au commerce de gros et de détail et au tourisme. La mise en place de deux zones économiques spéciales5 en Zambie contribue sans doute fortement à cette diversification. Cette diversification des activités, permise ou encouragée par les IDE chinois, peut être perçue comme une première étape de l’industrialisation, ouvrant la voie à une seconde étape que constituerait l’articulation de ces différentes activités. L’exemple des investissements chinois en Zambie n’est pas unique. Les IDE brésiliens également ne se limitent pas aux ressources naturelles mais concernent également l’agriculture, la production de biocarburants et les télécommunications, cependant que ceux de l’Afrique du Sud, dirigés principalement vers l’Afrique australe et souvent vers les seules industries extractives, s’intéressent maintenant aux activités manufacturières « légères », aux technologies de l’information et de la communication et aux services bancaires et financiers. Ces tendances récentes, si elles pouvaient conduire à une diversification et une modernisation des activités des PVD accueillant ces investissements, remettraient complètement en cause une analyse en terme de rapports Centres-Périphéries des relations nouées entre pays émergents et pays en développement non émergents, à la condition que la venue de filiales de firmes étrangères, issue de ces IDE, ne soit pas la source d’une concurrence insupportable pour les activités nationales existantes dans le pays d’accueil. Dans ce dernier cas, il n’y aurait qu’une simple substitution de producteurs locaux à producteurs contrôlés du dehors.

Le « vol d’oies sauvages » et le développement du Sud

Comme nous l’avons signalé, ce modèle de développement correspond au processus d’industrialisation de pays de l’Asie de l’Est à partir de la fin des années 1960. Son schéma est à peu près le suivant. Un pays avancé, le Japon, suit une politique industrielle visant à passer successivement à des activités de niveau technologique de plus en plus élevé. L’essor d’une nouvelle production exigeant plus de technologie s’accompagne du délaissement de productions de moindre contenu technique et de la relocalisation de celles-ci dans des pays pouvant bénéficier de conditions favorables, par exemple une main d’œuvre nombreuse et bon marché. Ces pays profitent alors d’une situation heureuse en recevant à la fois des activités industrielles nouvelles, des transferts de technologie, des apports de capitaux sous forme d’IDE par exemple, et d’un débouché important constitué à la fois de leurs propres marchés intérieurs et de celui du pays avancé qui a abandonné ces productions. Lorsque le pays avancé développe des activités industrielles de niveau technologique encore plus élevé et poursuit la relocalisation d’autres de ses activités et lorsque les pays en voie d’industrialisation de premier rang, à nouveau bénéficiaires de ces transferts, pratiquent la même politique en relocalisant également certaines de leurs activités, alors devient possible l’industrialisation de nouveaux pays constituant un second rang de pays s’industrialisant.
La question posée ici revient donc à savoir si ce processus, bien circonscrit dans le temps et l’espace, peut se renouveler aujourd’hui dans le contexte d’une économie mondialisée. L’élément moteur de celui-ci est technologique. Il implique tout d’abord un pays initiateur du mouvement qui puisse rapidement accéder à des technologies sans cesse plus avancées pour mener sa stratégie industrielle. Le cas du Japon, dans les années 1950 et 60, est sans doute ici particulier. Il a été un pays « en retard », capable d’effectuer de manière accélérée un « rattrapage technologique », c’est-à-dire de bénéficier de transferts de techniques venant de pays plus avancés (États-Unis) et de pouvoir ensuite les dépasser, dans les conditions de compétence de sa main d’œuvre et d’avancement de la recherche scientifique et de la recherche appliquée du moment. Il n’est en rien évident que les pays émergents d’aujourd’hui réunissent ces conditions ou que les pays plus avancés acceptent de jouer à leur égard le même rôle que le Japon a joué envers ceux devenus depuis des NPI.
Il est également nécessaire que des pays non émergents puissent recevoir des transferts de technologie et les mettre en œuvre. Cela implique que les entreprises qui détiennent ces technologies acceptent de les partager avec d’autres, d’aider ces dernières à les maîtriser et donc que les premières trouvent intérêt à agir ainsi. Cela implique également que les entreprises qui les reçoivent disposent de la compétence permettant de les assimiler ou que les niveaux de compétence des personnels de ces deux genres d’entreprises soient assez proches pour que cette assimilation soit aisée6. Sur ce dernier point les entreprises des pays émergents, lorsqu’elles mettent en œuvre des technologies dites « intermédiaires », semblent plus accessibles pour des partenaires situés dans des pays en développement que ne le sont des technologies complexes mises en œuvre sans la moindre intention de transfert en compensant le manque de compétence locale par l’emploi d’un personnel qualifié expatrié.
Si la question de la technologie est centrale dans la réalisation de ce processus d’industrialisation, l’action de l’État n’en est pas moins essentielle. Le « vol d’oies sauvages » s’est accompagné au Japon d’une politique industrielle volontariste, fixant des objectifs et disposant de moyens de les atteindre. Pour les pays bénéficiant de la relocalisation d’activités précédemment situées au Japon, des politiques de même nature ont été pratiquées. En effet le succès du lancement d’activités nouvelles, demandant la maîtrise de technologies plus élaborées, a imposé des aides publiques, une certaine protection et l’accompagnement d’autres actions de l’État en matière de recherche, de formation de la main d’œuvre, etc. Il est permis de se demander si, dans le contexte actuel de mise à l’écart de l’État au profit d’une régulation assurée par la seule concurrence exercée sur de libres marchés, de telles politiques industrielles seraient possibles. Les normes actuelles imposées aux pays périphériques dans le cadre des échanges internationaux ou des investissements à l’étranger, tout comme les conditions qui accompagnent l’octroi d’aides ou de crédits, les interdiraient.

Pays émergents, pays en développement et pôles de croissance

Que le regard se porte sur Bangalore (Inde) ou sur les villes industrielles chinoises en rapide expansion, l’existence de pôles de croissance dans les pays émergents ne fait guère de doute. Leurs effets bénéfiques sur la transformation et la croissance accélérées des économies indienne ou chinoise sont reconnus. Peut-on attendre de tels pôles une transmission de ces effets positifs à d’autres économies hors de la sphère des pays émergents ?
François Perroux fonde son approche des pôles de croissance sur le fait que : « la croissance n’apparaît pas partout à la fois ; elle se manifeste en des points ou pôles de croissance, avec des intensités variables ; elle se répand par divers canaux et avec des effets terminaux variables pour l’ensemble de l’économie »7. Un pôle de crois-sance est ainsi une unité motrice située dans un milieu déterminé, c’est-à-dire une firme ou un ensemble de firmes capable(s) d’exercer des forces économiques transformant ce milieu. Les effets d’entraînement qu’une unité motrice exerce résultent de l’importance des flux commerciaux établis avec des entreprises clientes ou fournisseurs (unités entraînées ou induites), des prix et des anticipations qu’elle leur impose. Les actions de leadership (ou de domination) et le rôle de modèle joué par l’unité motrice transforme profondément le tissu économique et social par la diffusion du progrès technique, les changements sociaux induits et la transformation des comportements (modification des propensions à consommer, à épargner) qui accompagne cette modernisation. Ces effets d’entraînement ne sont en rien irréversibles et, dans d’autres circonstances ou dans un autre milieu, peuvent devenir des effets de stoppage. L’action de l’unité motrice paralyse alors la transformation des unités entraînées, ce qui laisse entendre que le milieu déterminé dans lequel s’exercent ces actions ne permet pas leur existence.
Ce milieu déterminé n’est pas, pour François Perroux, un espace abstrait mais un milieu spatial concret. L’unité motrice modifie la localisation spatiale des unités entraînées et exerce ainsi un effet d’agglomération territorial. L’éloignement de la zone centrale conduit à une dilution des effets d’entraînement, ce qui justifie cette concentration au sein d’un territoire déterminé. La montée en puissance de l’unité motrice, par l’augmentation de sa dimension économique, peut conduire à l’élargissement de la taille de ce territoire comme de son rayonnement. Ce territoire est donc déterminé dans l’espace et le temps. Par ailleurs l’existence d’effets d’entraînement implique, au départ, que, dans ce milieu déterminé, l’unité motrice et les unités induites prennent des décisions, adoptent des plans compatibles entre eux, donc que ce milieu déterminé soit organisé au plan économique et institutionnel pour permettre cette compatibilité.
Le modèle de la « croissance polarisé » trouve des exemples de son application dans le rôle joué, à certaines époques, par la Ruhr ou la région de Silésie en Allemagne, la région des Midlands en Angleterre dans la diffusion de l’industrialisation et la croissance rapide de ces économies. Des forces de même nature sont en œuvre pour permettre la croissance rapide des pays émergents et la célérité de leur modernisation. Ces mêmes forces sont-elles capables d’agir entre des pays émergents, jouant le rôle d’unités motrices, et des pays en développement, jouant celui d’unités entraînées ?
L’existence d’entreprises dynamiques, de grande taille, ayant accès à des technologies « intermédiaires » ou même avancées dans les pays émergents est avérée et leur capacité à devenir des unités motrices au profit d’unités induites situées dans des pays en développement non émergents ne fait guère de doute. Les effets d’entraînement qui en résultant pourraient être importants. Les techniques mises en œuvre par de telles unités motrices seraient d’un accès plus facile pour des unités induites de pays moins développés en raison, comme le reconnaît la CNUCED, « de conditions climatiques et de situations sociales analogues, d’une plus grande proximité culturelle et de niveaux de développement plus comparables entre les deux parties »8. Il en est de même des biens de consommation développés dans les pays émergents qui, adaptés à des acheteurs à pouvoir d’achat réduit, pourraient générer des flux commerciaux conséquents entre unité motrice et unités entraînées. Ces potentialités favorables au développement des non-émergents n’efface pas la seconde condition de leur existence, celle de s’exercer dans un « milieu déterminé ».
L’établissement de relations économiques entre entreprises en forme de réseau qui caractérise la mondialisation actuelle créée une réalité économique bien différente de celle que connaissait Perroux. Cela conduit à de nouveaux questionnements. Si le réseau permet de nouer des liens commerciaux entre entreprises de plusieurs pays distincts, il est permis de se demander si des effets d’entraînement peuvent résulter de ces liens. Ces relations sont d’une part hiérarchisées entre un « cœur du réseau » qui en constitue la raison d’être et une « périphérie » d’entreprises affiliées, étroitement spécialisées dans l’exécution d’une tâche particulière. En admettant que l’unité motrice puisse se trouver dans ce cœur de réseau, la spécialisation étroite des affiliées pouvant constituer des unités induites se prête, dans une certaine mesure, à ce que la croissance de la première « tire » la croissance des autres mais difficilement à ce que cette croissance se transforme en développement9. De plus les asymétries renforcent le pouvoir du premier et tendent à établir leurs liens sur le modèle des relations entre sous-traitant et donneur d’ordres, avec pour effet un partage très inégalitaire des avantages tirés du réseau et pour conséquence le risque de voir les affiliées (unités induites) enfermées dans une production très fragmentaire où seul est recherché l’accroissement de la productivité d’une main d’œuvre sous-payée.
En ce qui concerne le « milieu déterminé » dans lequel il se constitue, le réseau pose d’autres questions. Il semble s’affranchir des distances. La facilité de circulation de l’information, le faible coût des transports containerisés et les facilités douanières accordées à la circulation des marchandises le justifieraient. Ainsi les effets d’agglomération spatiale et de dilution des effets d’entraînement n’auraient plus cours. Cela semble erroné en raison de la grande variété des coûts de transport d’une région à l’autre et de l’insuffisance des infrastructures des pays en développement. Le succès des zones économiques spéciales justifie largement cette critique.
Ce « milieu déterminé » est, comme nous l’avons signalé, un espace « organisé », condition nécessaire à l’apparition d’effets d’entraînement. En ce sens les espaces régionaux organisés semblent plus aptes à offrir un milieu favorable. Organisés pour rendre possible une intégration économique, ils sont susceptibles de connaître la mise en œuvre simultanée de deux dynamiques, une dynamique de pôles de croissance et une dynamique d’intégration par laquelle la croissance est stimulée par un accroissement de la dimension des marchés qui se prête à l’obtention d’économies d’échelle et à la création de flux commerciaux intra-sectoriels. Ainsi les organisations économiques régionales, instituées entre pays du Sud pourraient-elles constituer un milieu favorable, surtout s’il leur était possible de se doter de dispositifs institutionnels favorisant de tels effets d’entraînement. Cependant plusieurs difficultés sont également à craindre. La première résulte du cas fréquent de l’appartenance d’un pays en développement à plusieurs organisations régionales, consécutive à la multiplication du nombre de ces organisations. La seconde provient du très inégal niveau de développement des infrastructures des pays du Sud, émergents ou non émergents. L’amélioration de ces infrastructures pourrait donc constituer une condition préalable à l’existence d’un milieu propice. La troisième repose sur l’inégal niveau de développement des pays du Sud. La présence d’un pays émergent au sein d’une organisation régionale est une chance pour les pays non émergents qui appartiennent à celle-ci, par la possibilité de voir apparaître une ou des unités motrices. Cette opportunité comprend également le risque de voir ce pays émergent devenu puissance régionale être source d’effets de domination, ce qui reviendrait à la reproduction de rapports de type Centre-Périphérie analysée précédemment.
À travers les différents schémas cités ci-dessus, l’émergence de certains pays du Sud pourrait conduire à la transmission de la croissance économique de ceux-ci à d’autres pays en développement. La période actuelle de mondialisation deviendrait ainsi propice à l’ouverture d’une voie vers l’industrialisation et le développement, non à quelques pays heureux, mais à une « vague » de transformations de nombreux PVD. Cette possibilité existe mais, nous l’avons vu, rencontre des obstacles et peut n’être qu’un leurre cachant la reproduction de rapports centre-périphérie au seul bénéfice des quelques nouveaux élus émergents. Peut-être faut-il chercher dans un autre champ que celui de l’économie d’autres raisons d’espérer que l’émergence de certains puissent être une nouvelle chance pour les pays du Sud ? Le fait que ces pays émergents soient issus de ce Sud, en partagent encore certaines caractéristiques et se heurtent à des difficultés communes face aux pays des Centres rend possible la réactivation de vieilles solidarités dans le but de créer un nouvel ordre international dans lequel l’objectif du développement pourrait être placé au dessus de ceux du libre commerce et de la circulation sans entrave des capitaux.
Ce changement de rapport de force politique impliquerait des liens nouveaux entre émergents et non émergents. Les coopérations mises en place entre ces deux types de pays en sont peut-être des signes annonciateurs. Les programmes d’aide et d’assistance au développement, proposés par la Chine, l’Inde, le Brésil à des partenaires moins avancés, non seulement prennent de l’ampleur mais surtout se distinguent de ceux mis en place par les pays développés. Ils sont fondés « sur les principes d’égalité, de solidarité, d’intérêt mutuel et de non ingérence10 ». Il s’ajoute à cela le fait que, dans certains cas, ces programmes ne comportent pas de conditionnalité, accordant au bénéficiaire de l’aide de nouvelles marges de manœuvre pour mener les politiques de son choix. Il est bien trop tôt pour juger qu’un nouvel esprit est né et qu’il peut contribuer à des relations internationales pouvant apporter un souffle nouveau au développement de nombreux pays.

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