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Edito n° 171 : Les pays périphériques face au changement climatique

lundi 16 novembre 2015

Le cinquième rapport du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (GIEC), publié en 2014, apporte un lot de mauvaises nouvelles, confirmant l’hypothèse d’un possible changement climatique important. Ce rapport relève la hausse continue des émissions de gaz à effet de serre (GES), qui, par leur lien avec le climat, devrait conduire à une augmentation moyenne des températures de quatre degrés en 2100, bien au dessus de la barre des deux degrés au delà de laquelle, suivant les travaux de ce même GIEC, ce réchauffement produirait des effets irréversibles. Si ce changement climatique est bien de nature anthropique, ce que confirmerait ce cinquième rapport, le simple respect de la barre des deux degrés en 2100 imposerait de sévères limitations des émissions de GES, évaluées à une réduction de 14 % en 2030 et 55 % en 2050, à partir de leur niveau de l’année 2010.Retour ligne automatique
Les pays du Sud se trouvent particulièrement impliqués par les multiples questions soulevées par ces perspectives. D’une part, parce que le problème étant de dimension mondiale, ils pourraient être concernés par les décisions internationales adoptées pour y faire face. D’autre part parce que les effets d’un tel réchauffement les affecteraient de manière plus conséquente qu’ailleurs. Dans le premier cas, le principe d’une responsabilité commune mais différenciée, reconnu par le « premier sommet de la terre » tenu à Rio de Janeiro en 1992, a offert la possibilité d’exempter les pays en développement de participer à des politiques de limitation des émissions de GES. Cette possibilité d’exemption paraît aujourd’hui fragile. Déjà, dès 1997, le refus des États-Unis de s’engager dans le premier ensemble international de politiques anti-changement climatique, le Protocole de Kyoto, s‘appuyait, entre autres, sur la condamnation d’un monde à deux vitesses constitué de pays contraints par des règles impératives de réduction de leurs émissions et de pays échappant à une telle contrainte. De plus, depuis les années 1990, le monde a changé. L’émergence de quelques grands pays du Sud a bouleversé non seulement l’image d’un Sud constitué des seuls pays en développement mais également la géographie des émissions de GES. Désormais celles-ci ne sont plus majoritairement situées en Occident mais se répartissent à égalité entre le Nord et le Sud. De même les enjeux énergétiques ont pris aujourd’hui une place importante, à la fois parce que l’accès à des approvisionnements énergétiques est la base de tout développement économique et social mais aussi parce que la production ou l’usage de certaines énergies est une des sources essentielles d’émissions de GES et que la sureté en longue période de ces approvisionnements rencontre la raréfaction de certaines ressources énergétiques. Enfin les mesures adoptées jusqu’à aujourd’hui n’ont pas eu une efficacité suffisante, comme le montre ce cinquième rapport du GIEC.Retour ligne automatique
Comme nous l’avons évoqué plus haut, les pays du Sud sont également particulièrement concernés par les effets attendus d’un réchauffement climatique. Il s’agit, pour l’essentiel, de l’élévation attendue du niveau de la mer, d’un approfondissement des phénomènes de désertification dans les zones tropicales et intertropicales et de l’intensification des phénomènes météorologiques conduisant à des catastrophes naturelles (tempêtes, ouragans, inondations, sécheresses etc.). Nombreux sont les pays en développement qui seraient touchés, soit parce qu’une partie de leur territoire pourrait être submergée (ou la totalité dans le cas de certaines îles), soit parce que la géographie les place en zone semi-désertique ou sur le trajet d’événements météorologiques prenant tournure de catastrophe.Retour ligne automatique
À la fois parties prenantes dans la lutte contre le réchauffement en application du principe de la responsabilité commune et principales victimes potentielles des conséquences de ce réchauffement, les pays en développement ont souvent opposé l’impératif du développement et les éventuelles mesures de limitation des émissions de GES. Ceci n’est pas faux. La charge d’adapter les activités existantes représenterait une dépense supplémentaire pour l’État ou les agents économiques intérieurs dont les recettes ne sont pas forcément à la hauteur de ces dépenses nouvelles. De même ces mesures pourraient constituer des contraintes nouvelles freinant les investissements et donc le développement. La communauté internationale est consciente de ces difficultés et a appuyé la création d’un « fonds vert pour le climat » qui devrait pouvoir, en 2020, mettre chaque année à la disposition des pays en développement des financements à hauteur de 100 milliards de dollars. Le fera-t-elle ? Ces pays ont appris, souvent à leurs dépens, à faire la distinction entre les promesses financières et leurs réalisations. Nous sommes encore à cinq années de 2020 mais, à ce jour, les financements octroyés à ce titre n’ont pas dépassé 9 milliards de dollars par an . Avec si peu d’aides nouvelles, la mise en place d’une politique internationale de lutte contre le réchauffement climatique peut légitimement apparaître comme l’édification d’une barrière nouvelle au développement aux yeux des nations engluées dans le sous-développement. D’autant que les besoins de ces pays ne se limitent pas à ce qui leur serait nécessaire pour participer à un programme international ; certains sont aussi les victimes potentielles des conséquences du réchauffement. À ce titre l’initiative bolivienne de réclamer des indemnisations pour les dégâts subis ou à venir du fait du réchauffement semble intéressante en ce qu’elle transforme un appel à la charité des plus pauvres vers les plus riches en une exigence de justice. En matière de droit international cette initiative pose cependant bien des difficultés : quelle preuve établie le lien entre le dommage et une activité humaine ? Qui seraient les victimes ou les coupables : des États, des entreprises ou des particuliers ? Sans parler de l’opposition manifeste aux droits et libertés individuels que pourrait constituer le paiement d’indemnités par une génération en règlement des conséquences des décisions prises par les générations précédentes . Faute de mieux, l’argument implicite au service des victimes serait la menace de migrations climatiques portant l’image d’un monde déstabilisé par les déplacements de réfugiés quittant leurs pays devenus inhabitables. Il est ainsi avancé qu’en 2013, 22 millions de personnes ont dû quitter leur domicile en raison de catastrophes naturelles, soit plus que le nombre des réfugiés politiques . Cette représentation paraît quelque peu discutable par le caractère volontairement catastrophique qu’elle véhicule. Elle n’accorde guère de place aux réserves qui peuvent scientifiquement être soulevées, portant sur le lien établi entre ces catastrophes et le réchauffement ou bien l’aspect temporaire ou définitif de ces déplacements.Retour ligne automatique
Quoi qu’il en soit le départ en migration des populations frappées par les conséquences d’un réchauffement climatique constituerait une des formes possibles d’adaptation aux transformations de leur milieu naturel de vie. Ce n’est pas la seule adaptation possible mais l’émergence de formes d’adaptation alternative impose des exigences en termes de développement. Ce serait l’enfoncement dans le sous-développement qui ne laisserait pas d’autres alternatives que le départ. Les études faites par Marc Lavergne sur le Darfour semblent justifier cette vue.Retour ligne automatique
L’exemple du Darfour semble pertinent puisqu’il constitue un cas significatif de désertification d’un territoire, au sens où la désertification constitue « un processus anthropique caractérisé par la dénudation du couvert végétal en raison de la pression accrue sur le milieu naturel exercée en raison de la pression démographique ou d’une péjoration climatique ». Jadis sultanat isolé, resté indépendant jusqu’en 1916 (rattachement à la colonie britannique du Soudan), le Darfour donnait l’exemple d’un équilibre précaire entre des activités humaines assurant la survie des habitants de la région et un milieu naturel fragile. Celui-ci se caractérise par un massif montagneux bénéficiant d’une pluviométrie irrégulière mais assez conséquente (en milieu désertique), avec un dégradé d’altitude propice à différentes cultures, et des piedmonts moins arrosés mais traversés par des oueds aux flots intermittents, rendant possible des activités d’élevage pastoral et de cultures irriguées, plus aisées dans les versants sud que dans les versants nord du massif. Sa fragilité tient en l’irrégularité des précipitations, accrue par une alternance de cycles longs de sécheresse ou de plus grande humidité. L’organisation sociale de ce sultanat, telle que la décrit Marc Lavergne, s’articulait en trois ensembles, une classe riche de commerçants et de fonctionnaires, vivant du commerce caravanier transsaharien et perdant peu à peu leur pouvoir économique et politique du fait de la cessation de ce commerce en seconde moitié du XIXème siècle, des peuples d’agriculteurs sédentaires (dont les Fours) habitants dans le massif et une périphérie de peuples nomades parcourant les piedmonts, arabophones et éleveurs de chameaux au Nord et éleveurs de bœufs d’origine africaine au Sud. Agriculteurs sédentaires ou éleveurs nomades, l’adaptation à leurs différents milieux naturels reposait sur la constitution et l’utilisation prudente de réserves (greniers ou bétail) amassées au cours des années de pluviométrie abondante et les migrations saisonnières vers la vallée du Nil.Retour ligne automatique
Le phénomène de désertification affectant la région est reconnu depuis longtemps, depuis la période coloniale. L’émigration, à titre définitif vers la vallée du Nil, a constitué un signe caractéristique de ce phénomène. La pression démographique était et reste sa cause essentielle ; la population du Darfour passe de 300 000 habitants en 1900 à 3 millions en 1984. La question alors soulevée par Marc Lavergne est de comprendre comment ce phénomène de longue période a pu s’accélérer et conduire à un conflit ravageur, lui-même aggravant cette désertification ? Sa réponse est sans ambiguïté : membres d’une société dont le développement économique et social est bloqué, les habitants du Darfour n’ont eu d’autres perspectives de s’adapter aux conditions nouvelles créées par la croissance démographique qu’à travers les modes traditionnels de mise en valeur du milieu naturel, sans chercher ni pouvoir les transformer. La migration vers le Nil devenant peu à peu difficile en raison du déclin de l’activité cotonnière, l’extension « au delà du raisonnable » des cultures, l’accroissement de la taille des troupeaux sont devenus les seules formes d’une adaptation conduisant à renforcer la désertification et surtout à accroître les tensions autour de la terre et de l’eau dans lesquelles l’auteur voit la source principale de l’actuel conflit .Retour ligne automatique
Ainsi, en suivant Marc Lavergne, l’aggravation du phénomène de désertification du Darfour résulte d’un enfoncement de la région dans le sous-développement. Comment expliquer cela ? Le manque d’avantages naturels de la région ne saurait justifier l’abandon au sous-développement de cette région. Les possibilités d’une meilleur utilisation des ressources en eau de ce massif pour accroître les rendements des cultures, les potentialités de diversification de ces cultures à partir des différents étages climatiques de la montagne, l’utilisation des ressources agricoles pour une transformation sur place et la promotion de nouvelles activités plus diversifiées n’ont jamais été exploitées, faisant de la région une périphérie plus ou moins délaissée par l’économie et la société soudanaise. La colonisation britannique, surtout intéressée par les richesses des vallées du Nil blanc et du Nil bleu, n’a pas éprouvé beaucoup d’intérêt pour le Darfour. L’indépendance a reproduit ce manque d’intérêt, pour les mêmes raisons, et a accentué le maintien de la région dans une activité de production de denrées agricoles brutes au profit des grands commerçants soudanais ayant le contrôle des voies d’écoulement de ces produits. L’achat de bétail bon marché au Darfour, l’acheminement des troupeaux vers la région de Khartoum, leur engraissement et leur abattage sur place avec, pour finir, l’exportation de la viande vers les marchés de consommation des pays du Golfe sont des sources de profit certaines pour ces commerçants mais enferment également le Darfour dans une spécialisation qui approfondit sa dépendance économique et, parce que conduisant à amplifier la désertification, tend à détruire son propre fondement. Leur influence politique s’ajoutant à leur pouvoir économique, ces commerçants sont devenus les maîtres du jeu et les projets de développement du Soudan, maintenant pays exportateur de pétrole, s’accommodent fort bien du maintien de l’absence d’un développement au Darfour.Retour ligne automatique
Quelle leçon peut-on tirer de cet exemple ? Les effets d’un réchauffement climatique dans les pays du Sud, comme les phénomènes de désertification, imposeront la révision des modes de mise en valeur des milieux naturels et des activités de production. Sans postuler sur l’avancement et les capacités des sciences et techniques actuelles à trouver de nouveaux modes de mise en valeur efficients, l’exemple du Darfour montre que le sous-développement suffit à interdire une telle révision, faisant du départ des habitants la seule alternative. Telle est la conclusion à laquelle aboutit Marc Lavergne lorsqu’il écrit : « le réchauffement climatique n’aura d’impact qu’en liaison avec le maintien d’économies agraires bloquées, juxtaposées à des formes conquérantes d’agrobusiness peu concernées par la reproduction de la fertilité des sols et des systèmes sociaux ». Retour ligne automatique
Ainsi, pour les pays du Sud, la question de la participation à la lutte contre le changement climatique est inséparable de la satisfaction de leur revendication du droit au développement. Il ne peut y avoir de choix alternatifs entre l’un ou l’autre, mais nécessairement l’un accompagne l’autre. Il est donc important de ne pas dissocier la lutte contre le changement climatique et le combat à mener contre le sous-développement. Le contraire rendrait sans doute vaines les réponses internationales qui pourraient être apportées au défi climatique, mais favoriserait la perpétuation de la cassure profonde qui sépare les peuples, suivant qu’ils se situent dans un monde développé ou pas.

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