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Syrie : une crise du modèle de développement

mardi 19 novembre 2013

Syrie : une crise du modèle de développement

Salam Alshareef1

Dès son indépendance, la Syrie a été caractérisée par une certaine volatilité de son étendue par rapport aux pays de son voisinage. La Grande Syrie a été divisée en quatre États : le Liban, la Syrie, la Jordanie et la Palestine par la France et le Royaume-Uni après l’effondrement de l’Empire ottoman. Ainsi la Palestine n’était que la partie sud-ouest de la grande Syrie dont le cœur était la Syrie actuelle. L’établissement de l’État d’Israël, en tant que base militaire avancée de l’impérialisme dans la région, sur une partie de la Palestine historique en 1948 constitue un fait qui a marqué profondément l’histoire de la Syrie tant au niveau politique qu’économique. De plus, Israël a occupé une partie de la Syrie, le plateau de Golan, depuis 1967 et a conquis toute la Palestine.
Au niveau économique, la Syrie a vu naître une bourgeoisie industrielle « rouge »2. Celle-ci a œuvré pour l’établissement de relations économiques avec l’URSS et était alliée avec le Parti communiste syrien. De même, la Syrie était le premier pays de la région à développer une alliance politique avec l’URSS ce qui en a fait la cible permanente de tentatives de déstabilisation par les pays occidentaux et leurs alliés de la région. De plus, la Syrie a été caractérisée par une vie politique interne très dynamique à partir de partis politiques assez enracinés dans la société telle que le Parti Baath regroupant les nationalistes arabes et le Parti communiste.
La Syrie, dés l’indépendance, sous les différents régimes politiques qu’elle a connus, avec l’Égypte sous Nasser et l’Iran, après la révolution islamique, ont été les principaux soutiens de la résistance palestinienne et de la résistance libanaise, Hizb Allah, (qui est parvenue à libérer de l’occupation israélienne le Sud du Liban en 2000). La Syrie a continué d’apporter son soutien malgré toutes les turbulences politiques, tant au niveau régional qu’au niveau international, survenues après les années 1990 (effondrement de l’URSS, occupation de l’Irak, la sortie de l’Égypte du conflit avec Israël, après Nasser.. etc.). Cela peut expliquer la dimension internationale de la crise syrienne, surtout la position de l’Union européenne, des États-Unis et de leurs satellites régionaux (La Turquie, l’Arabie Saoudite, le Qatar.. etc.) qui poussent vers le morcellement ethnique de la Syrie en masquant leurs intentions derrière leur exigence du départ du président syrien. En effet la Syrie, en tant que peuple et État, est un cauchemar pour le projet sioniste. Pour cela, c’est la tête de la Syrie, non pas celle du seul régime politique, qui est requise.

Le modèle du développement syrien et la crise

Comme la majorité des pays des Périphéries, la question agricole et la lutte contre le féodalisme était au cœur des conflits internes après l’indépendance. Bien que la réforme agraire ait été entreprise en 1963 avec l’arrivée au pouvoir du parti Baath, elle est restée partielle. La répartition des terres entre les paysans n’a pas été accompagnée de la mise en place d’une véritable organisation collective de la production agricole. Cette production a été gérée individuellement par les paysans, alors que le rôle de l’État s’est limité à l’achat des récoltes, à subventionner certains intrants et à mettre en place des facilités de crédit agricole, sans une véritable forme d’organisation de la production permettant d’obtenir des économie d’échelle avec des externalités positives. Sur le long terme, cela a conduit à maintenir une productivité faible. De plus le partage des exploitations par des héritages successifs a conduit à une fragmentation extrême de la propriété agricole. Cette manière de gérer la question agricole a eu des conséquences négatives sur le développement du secteur industriel même, ainsi qu’au niveau du financement de l’industrialisation.
Au niveau du développement industriel, les quelques nationalisations d’avant 1970 ont libéré le potentiel progressiste de la bourgeoisie industrielle. Ceci a été accompagné, à partir des années 70, par la mise en place d’une planification qui est restée assez chaotique et n’a pas réussi à déboucher sur une véritable transformation structurelle de l’économie.
Par ailleurs, à part la rente pétrolière, l’économie syrienne était dépendante d’une aide politique. D’un côté l’aide venant du bloc soviétique sous une forme militaire, infrastructurelle ou commerciale. À ce titre il faut souligner que les projets majeurs de développement réalisés en Syrie n’auraient jamais vu le jour sans le soutien de l’URSS. Par exemple les deux (seuls) grands projets de développement, le barrage de l’Euphrate et l’assèchement des marais du Sahl Al Gab, ont été réalisés avec l’aide financière et technique soviétique. Le second type d’aide politique, celle-ci sous une forme financière, venait des pays de la péninsule arabe. Cette aide, suivant le modèle de l’aide des pays capitalistes des Centres, a surtout servi à la création de réseaux de corruption au sein même de l’État syrien et a freiné l’essor des relations de la Syrie avec l’URSS et la radicalisation de ses choix politiques et économiques. L’effondrement de l’URSS qui s’est accompagné de l’arrêt des flux de pétro-dollars ont révélé la faiblesse de l’économie syrienne et le manque d’une stratégie de développement économique soutenable.
Un processus de la libéralisation économique a été mis en place à partir du début des années 1990 avec un assouplissement du régime des investissements. Néanmoins, cette libéralisation a pris une ampleur croissante à partir 2003, surtout aux plans commercial et financier. En 2005, pour la première fois dans l’histoire de la Syrie un partisan convaincu des discours du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Mr. Abdalla Al Dardari, est devenu vice premier ministre aux affaires économiques, assumant la responsabilité de la gestion de l’économie syrienne. (Il a rallié l’opposition au déclenchement de la crise).
Sur la période 2001-2009 la moyenne de la croissance est de 4.45 % par an. La contribution à cette croissance du secteur des services (commerce, transport, finance, etc.) s’élève à 84.4 % contre 15.6 % pour les autres secteurs. Selon le Centre syrien pour la recherche sur les politiques3, la moyenne des contributions de l’agriculture à la croissance était nulle et celle du secteur manufacturier de moins que 10 %. La production agricole a connu une chute brutale après la suppression progressive des subventions accordées aux carburants et aux fertilisants. La libéralisation commerciale, suite à la signature d’un accord de libre-échange avec la Turquie et de la négociation d’un accord de même nature avec l’Union européenne, a conduit à la dégradation brutale du secteur manufacturier. C’est ce qui explique le fait que l’explosion social a débuté dans les régions, dont la principale activité économique était l’agriculture.

Les classes sociales dominantes dans la société syrienne

Le modèle de développement capitaliste a produit une structure sociale dominée par deux classes entretenant des relations à la fois d’entente et d’opposition.
1- Une bureaucratie qui constitue une « bourgeoisie bureaucratique » a prospéré sous, l’impulsion des facteurs combinés et articulés suivants :
une économie dirigée par l’État, quoique d’une manière chaotique ;
un régime politique incapable d’assurer un contrôle démocratique sur les interventions de l’État et de la réalisation de ses fonctions sociales et économiques ;
la multiplication des agences de sécurité suite aux actions violentes menées par les Frères musulmans (alliés de l’Occident) contre la société et l’État à la fin les années 1970 et le début des années 1980 ;
l’existence d’Israël, en tant que machine de guerre et de déstabilisation, qui a conduit, à juste titre, à la constitution d’un appareil militaire assez puissant.
2- Une bourgeoisie commerciale nouvelle, de type compradore, tend à supplanter la bourgeoisie commerciale traditionnelle urbaine. Cette montée en puissance de la nouvelle classe a été voulue par la bureaucratie même, dans le but de garantir le soutien loyal de cette classe.
Mais, comme cela a été le cas dans plusieurs pays des Périphéries, les différents types de bourgeoisie promus par la bureaucratie la dominent, ou, au moins, partagent le pouvoir avec elle. Ce qui correspond au cas syrien.
Ici on peut voir un des aspects contradictoires du pouvoir politique en Syrie avec, d’une part, une politique étrangère visant à éviter une soumission aux pays des Centres, et d’autre part, une politique économique libérale et une structure sociale non conforme à ce choix politique, avec une bourgeoisie commerciale liée organiquement aux pays centraux. À ce titre, il faut souligner le fait que l’une et l’autre de ces bourgeoisies, nouvelle ou traditionnelle, financent des milices sectaires qui entretiennent la situation de crise en se cachant, les uns, derrière la lutte contre la conspiration occidentale, les autres, derrière les slogans « révolutionnaires ».

La question communautaire et le modèle de développement

Étant donné que les institutions sociales de l’ancienne société – les différentes communautés ethniques, sectaires et religieuses – remplissaient des fonctions sociales en répondant à certains besoins économiques et non économiques de leurs membres, l’essor d’une conscience nationale et citoyenne – par delà les cultures communautaires – ne peut se produire sans qu’une institution transcommunautaire telle que l’État ne remplisse ces fonctions sociales.
La construction de l’État citoyen en Syrie a connu plusieurs phases. Les années 1960-70 ont vu un progrès remarquable dans lequel l’État a joué un rôle essentiel dans l’économie tant au niveau de la production et de la création d’emploi qu’au niveau de la redistribution du revenu national. Pendant cette période la société syrienne était très active politiquement et du fait, notamment, des partis politiques nationaux transcommunautaires, tels que le Parti communiste, les mouvements nationalistes arabes, le mouvement nationaliste social syrien et les syndicats.
Cependant, le vide qu’a créé le retrait de l’État de l’économie à partir les années 1990 a forgé la base d’un rétablissement du rôle social des institutions communautaires mais cette fois-ci dirigées par les classes dominantes, la bureaucratie et la bourgeoisie commerciale nouvelle, qui ont mobilisé ces institutions pour consolider leurs positions. Cela a été amplifié par la crise de la sphère politique et de ses acteurs transcommunautaires, produite par multiples facteurs internationaux et nationaux.
Même si le discours médiatique actuel, ainsi que la littérature académique, met l’accent sur l’aspect sectaire du conflit, d’une manière délibérément naïve, celui-ci n’est qu’une conséquence du modèle capitaliste de développement et un acteur secondaire dans les dynamiques de la crise.

Conclusion

En parlant du « régime d’Assad » le discours médiatique, ainsi que la littérature académique et une certaine partie de la gauche, adoptent délibérément une démarche naïve en réduisant la crise d’un sous régime du système capitaliste à une crise produite par la folie d’une personne, le Président4, ou par ses aspects communautaristes. La base socio-économique de l’explosion sociale en Syrie n’est pas spécifique à la Syrie et est dû à la politique économique libérale. Le parcours spécifique et distinct de la crise syrienne vient du conflit régional historique avec Israël, du rôle impérialiste des États-Unis et de l’Union européenne poussant vers le morcellement de la Syrie et le fait qu’un nouveau régime international s’est matérialisé au moment de la crise syrienne avec le retour du rôle international de la Russie et, d’une manière globale, avec l’essor de celui des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).
Par ailleurs, la leçon importante de la crise syrienne est que le refus de se soumettre à la politique étrangère des États-Unis et de l’Union européenne sera toujours contrarié et risquera de finir mal s’il n’existe pas les deux piliers essentiels que sont : un modèle de développement économique socialiste, et un régime politique démocratique assurant le contrôle par la société du rôle économique nécessaire de l’État dans un processus de transformation de la société et de ses fonctions sociales et politiques.

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