Le développement en questions

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Le sud, quelles alternatives ?

mardi 19 novembre 2013

Le sud, quelles alternatives ?

Abdelhatif Rebah1

La question était au cœur des travaux du Forum mondial des alternatives (FMA) qui se sont déroulés du 25 au 30 septembre 2013 à la Bibliothèque nationale du Hamma à Alger. Dans une note préliminaire2, un texte court mais d’une densité remarquable qui introduit à l’organisation et aux lignes directrices de cette rencontre, le président du Forum, l’économiste Samir Amin a, d’emblée, mis en exergue le contexte de changements potentiels majeurs dans lequel s’est inscrit cet évènement. « Nous nous situons, écrit-il, dans la perspective d’une grande transformation à la fois nécessaire et possible tant de l’ordre international que des modes de gestion politique, économique, culturelle des sociétés nationales qui en constituent les composantes ». Le climat n’est plus à la défensive. Moins d’un quart de siècle après l’impudente annonce de la fin de l’histoire, les lignes bougent. L’ordre prétendu « néolibéral et mondialisé », associé à l’hégémonie des États-Unis et de leur alliés du Nord est en faillite. En contrepoint, la dynamique des BRICS3 multiplie les signaux annonciateurs de la fin de l’hégémonie absolue des anciennes puissances du Nord. Ce processus de mutation du rapport de forces appelle le saut qualitatif déterminé et résolu qui exprime « la nécessité pour les peuples et les États du monde contemporain de réorganiser leurs choix de politiques d’une manière qui leur permette de prendre des distances à l’égard de la mondialisation imposée unilatéralement par les monopoles des centres impérialistes historiques, de s’élever au rang d’acteurs actifs dans le façonnement du monde, d’amorcer des formes de développement nouvelles, justes et durables ». Les peuples et les États du Sud doivent se transformer et s’imposer comme partenaires à part entière de cette refonte de la mondialisation. Il s’agit « d’in-suffler une vigueur nouvelle à nos luttes, dans les conditions de notre temps, pour l’affirmation de nos nations sur l’échiquier international et l’approfondissement de notre développement ».
Mais il est évident que cette « seconde vague d’émancipation des peuples du Sud » ne peut pas être et ne sera pas un remake de celle qui a marqué l’ère de Bandoeng et du non-alignement. Des bouleversements géopolitiques d’une nature et d’une ampleur inédite nous séparent foncièrement de cette époque. Ils commandent une réinterprétation du Sud à la fois en tant qu’identité historique et subjectivité politique. Les objectifs de la libération, du développement, de l’émancipation tout comme les moyens d’y parvenir exigent des réponses nouvelles. La nature des défis est nouvelle :
– les défis aux échelles nationales : associer démocratisation et progrès social, inventer des pratiques politiques nouvelles ; définir les bases de projets souverains stables et progressistes ;
– les défis de la solidarité des États et des peuples du Sud ; les exigences de formes adéquates de la coopération Sud-Sud pour dépasser la diversité des situations et le conflit des intérêts et construire de larges alliances entre toutes les nations du Sud ;
– les défis concernant la question difficile de l’invention de formes efficaces de démocratisation, appropriées à chaque pays et à chaque étape de son évolution (la place de l’intervention populaire, les droits humains civils et sociaux, les droits de la femme, des minorités, la question de l’État laïc) ;
– les défis écologiques majeurs, les défis que constituent la militarisation de la mondialisation et les interventions étrangères armées, le terrorisme d’État. Processus contradictoire, la nouvelle émergence des peuples du Sud requiert, en somme, un effort à la fois de renouvellement conséquent de la réflexion théorique et d’invention de formes nouvelles de la pratique politique.

Comment construire une vision d’ensemble, intégrant ces défis, qui exprime la mise en mouvement du potentiel d’avancées révolutionnaires des peuples et des États du Sud dans la nécessaire transformation de l’ordre mondial, par delà l’extrême diversité de leurs parcours historiques notamment postcoloniaux, de leurs conditions économiques et sociales et de leurs systèmes sociopolitiques, l’inégalité de développement qui les caractérise ? Comment mettre en œuvre cette vision et la traduire en alternatives concrètes capables de faire avancer la transformation progressiste du monde et du Sud ?

Les débats

Il est évidemment difficile de rendre compte de manière synthétique de près de cinq journées de débats autour de la thématique complexe et foisonnante qui se déploie à partir de la question centrale de cette rencontre Sud-Sud : quelles alternatives ? On peut néanmoins avancer que les échanges auxquels a donné lieu cette réunion d’Alger du FMA se sont cristallisés autour d’une série d’axes de préoccupations essentielles d’où émerge l’épure de la problématique de l’alternative du projet souverain qui a constitué le fil conducteur des débats.

Les axes de préoccupation

– Comment, en rapport avec la question des possibilités de rompre avec l’impérialisme, caractériser la situation que traversent les grandes régions du Sud, Afrique, Monde arabe, Asie, Amérique Latine et comment apprécier le rôle que jouent les BRICS ?
À propos de l’Afrique, ce qui a été souligné c’est l’extrême complexité sociale et politique ; une extrême richesse combinée à une extrême pauvreté ; une pauvreté extrême de la démocratie et une montée de l’intégrisme ; un déficit de travail des mouvements sociaux et de la gauche. Pour autant, la marginalisation de l’Afrique doit être relativisée, car on constate un intérêt croissant pour les richesses de ce continent.
Sur le monde arabe, actuellement au centre de grands bouleversements, nous nous sommes interrogés sur les leçons qu’il est possible de tirer de ces évolutions ? Quelle place y occupent les forces progressistes ? Quelles sont les stratégies que ces forces ont déployées avant, pendant et après les « printemps » ? Qu’en est-il de la perspective de prendre le pouvoir d’État puis construire le socialisme ? Est-ce une question obsolète ?
Sur la nature des changements en Amérique latine, les débats ont mis en relief les aspects novateurs et originaux de cette expérience et notamment le rôle du travail constitutionnel dans les transformations et la reconquête de l’État.
Au sujet du rôle des BRICS, de nombreux questionnements se sont exprimés à propos du potentiel de rupture qu’ils représentent par rapport au modèle dominant. Sur ces points, la discussion a été intense. Les BRICS ont-ils un dénominateur commun autre que la taille ? Assistons-nous à du Nouveau ou simplement à l’apparition de nouveaux acteurs. Certes, on peut noter des taux de croissance élevés avec une élévation du niveau de vie, l’amorce d’une multipolarisation avec l’apparition d’autres acteurs sur la scène internationale, une reconnaissance de la diversité du monde, de sa pluralité, la possibilité de créer un nouvel ordre international, mais c’est toujours le même modèle de développement, non durable, non coordonné. Il n’y a guère une autre vision de ce que c’est que le développement des forces productives que celle du capitalisme. Bref, n’assistons-nous pas plutôt à une tendance à revigorer le capitalisme actuel en lui donnant un second souffle qui risque plutôt de perpétuer le chaos. Comment construire le socialisme du XXIème siècle avec le capitalisme du XIXème siècle ? Ce non-sens résume de manière saisissante l’ambivalence du phénomène. S’il s’agit bien d’une expansion du capitalisme qui ne remet pas en question le modèle, ni dans le Centre ni dans la Périphérie quel que soit le régime social, cette analyse doit cependant tenir compte des nuances, des variantes qui peuvent constituer autant de points d’appui dont on peut et doit s’emparer. La Chine a rejeté jusqu’à aujourd’hui la mondialisation financière, l’Inde aussi, la Russie, aussi. Mais ce n’est pas le cas du Brésil, et l’Afrique du Sud est totalement dans la globalisation financière. L’Équateur n’est pas la Colombie et la Chine n’est pas l’Inde. L’Égypte, la Turquie, l’Iran ont échoué à être émergent parce qu’ils n’ont pas de projet souverain. On ne peut pas faire abstraction de ces nuances auxquelles sont sensibles les peuples et qui nous obligent à en tenir compte sur le plan politique. On est dans une phase transitoire, contradictoire. Il y a émergence des nations et pas seulement des marchés.
Les États-Unis veulent que les BRICS deviennent la périphérie de demain avec pour corollaire une expansion du lumpen développement qui caractérise des pays comme ceux d’Afrique. Les BRICS sont un facteur de modification du rapport de forces international. On peut être optimiste quant à la capacité des BRICS, non pas des classes au pouvoir mais des peuples. Le point de départ du développement possible vers l’autre paradigme : ne pas accepter les règles du jeu financier ; la déconnexion progressive vis-à-vis du paradigme.
– Contre un certain déterminisme : pourquoi un système en implosion arrive à se maintenir ? Pourquoi son influence hégémonique se maintient intacte ? La prise de conscience des limites du capital global, le fait de comprendre l’éventualité d’un projet souverain est très minime. Il faut prendre en considération le poids des capacités de nuisance et de manœuvre de l’impérialisme (puissance militaro-stratégique et hégémonie idéologique) et l’état du mouvement populaire (dépolitisation et fragmentation). Le modèle de référence implose mais sa contestation et sa remise en cause ne se systématisent pas, ne se généralisent pas, ne s’amplifient pas (voir les résultats des élections qui consacrent des majorités droitières dans les pays de l’UE). Le capital global est aujourd’hui très sophistiqué, il a une grande marge de manœuvre pour exercer sa domination en plus du pouvoir militaire absolu. C’est une invitation à avoir plus d’analyses à ce sujet, à y réfléchir davantage.
– La question de l’État est considérée comme l’axe central pour commencer à réfléchir aux alternatives. L’État peut être instrument de souveraineté, de résistance ou de soumission. En Inde, c’est un instrument de souveraineté, en Turquie, un instrument de soumission. L’État n’est pas qu’une expression de l’intérieur. Ce qui fait sa caractéristique, c’est sa fonction d’interface. La configuration stato-nationale peut servir de résistance à l’impérialisme et les centralités politiques d’essence nationale restent des bases pour construire des économies. Dans le cadre de la question sociale et dans le contexte de la lutte de classes interne violente, se pose la question : faut-il casser l’État national ? Faut-il sauvegarder cette centralité politique ?
– La question de la souveraineté. Le projet souverain : qui doit le mener ? Quelles forces sociales ? Il faut reconceptualiser toute la question de la souveraineté. La souveraineté vue de gauche n’a pas d’autre sens que la souveraineté du peuple c’est-à-dire l’association aussi large que possible de tous les intéressés à la prise des décisions qui les intéressent ; par exemple le concept de souveraineté alimentaire.
– La question des rapports inégaux Sud-Sud. Il faut trouver une réponse qui renforce tous les partenaires c’est à dire qui leur permette d’être tous ensemble et chacun tout seul plus capables de résistance à l’impérialisme, plus capable de faire reculer la stratégie impérialiste.
- Qu’est ce qu’un nouveau type de développement ? Des alternatives, oui mais pour aller où ? La question fondamentale est : quel type de vie est la bonne vie. Le développement humain ne se réduit pas à la question du développement des forces productives. C’est la question des finalités humaines à assigner à ce développement. Il faut s’éloigner du type de société basé sur l’accumulation de richesses.
- L’importance du facteur subjectif. Les alternatives se construisent et s’affirment dans et par les luttes. Libération, émancipation, comment combiner ces deux processus dans un nouveau contexte ? La coopération Sud-Sud, ce n’est pas seulement au niveau des États. Le South-South c’est entre les peuples ; d’où les défis de la solidarité des États et des peuples du Sud, les exigences des formes adéquates de la coopération Sud-Sud

La perspective du projet souverain : prendre en compte lucidement les limites et les faiblesses, définir des transitions

Sud : quelles alternatives ? La thématique centrale de la rencontre d’Alger interpelle notre capacité à penser une autre approche qualitative du développement, un développement guidé par une finalité sociale radicalement différente, qui doit produire les preuves de sa viabilité, crédibilité, faisabilité.
Que cela soit à l’échelle interne ou de la coopération Sud-Sud, il ne s’agit donc pas de reproduire le modèle dominant. Les peuples, on le sait, préfèrent l’original à la copie.
Y a-t-il moyen de penser autrement à la fois le développement interne et les rapports Sud-Sud ; les penser comme choix, comme projet et en énoncer les modalités de mise en œuvre, autrement que sous la forme de pétition de principe. Autrement dit, quel est le champ des possibles, des conditions objectives et subjectives, dont on doit saisir les opportunités car l’histoire, on le sait aussi, ne ressert pas les plats.
Il y a un faisceau d’éléments structurels et de conjoncture qui reflètent un rapport de forces en mutation dont peut résulter une opportunité historique de s’émanciper des cadres d’analyse et des modèles occidentaux de référence du capitalisme pour frayer un chemin à des avancées émancipatrices mais qui souligne en même temps l’impératif d’en apprécier avec justesse la portée et les limites et de traiter de manière dialectique les contradictions qui le caractérisent. Entre le magnifique projet souverain qui n’existe pas et l’extrême lumpen développement de l’Afrique, Il faut construire un espace à des transitions.
L’enjeu fondamental des alternatives, ce n’est pas une régulation du système dominant, des politiques économiques qui l’aménagent ou lui offrent un sursis, mais porte sur la question essentielle du choix d’un projet souverain effectif qui oblige l’impérialisme à reculer.

Qu’est ce qu’un projet souverain ?

Le Projet souverain, qui n’est pas dans le langage marxiste, fait noter Samir Amin, ce n’est pas une rhétorique. Il s’agit d’amorcer la sortie de la logique des politiques néolibérales : chômage, pauvreté, éducation, santé, logement..., de sortir de la mondialisation financière.
Il faut une base de soutien autour d’un projet de développement même s’il n’est pas terriblement innovateur et qu’il implique un seuil d’inégalités. C’est la reconquête de notre indépendance avec un contenu social. Un pouvoir national démocratique est à construire pour une démocratisation en profondeur : le droit des gens à s’organiser ; les droits syndicaux, les droits de grève, les droits de manifester, le droit d’organisation ; les rapports entre les femmes et les hommes ; la démocratisation des rapports sociaux ; la société doit avancer dans sa démocratisation en profondeur. Il faut travailler à mettre en mouvement tous les projets souverains, quelles que soient leurs limites.
En conclusion, il semble que l’apport majeur de ce Forum est d’avoir fourni aux peuples du Sud, un repère solide, une sorte de balise d’orientation dans un contexte de fragmentation, d’émiettement extrême des luttes des peuples : un projet souverain effectif qui oblige l’impérialisme à reculer. Le projet souverain pour construire un système productif national (ou autonome ou enraciné) peut constituer à la fois un point de convergence et un point de départ pour ces luttes. Il permet de donner un coup d’arrêt à l’errance qui caractérise, à mon avis, la pensée progressiste, actuellement. Le Forum a également fourni un cadre explicatif cohérent des tendances actuelles du capitalisme dans cette partie du monde qu’on appelle le Sud. Sur ce plan aucune illusion n’est permise. Il s’agit bien d’une expansion du capitalisme qui ne remet pas en question le modèle. Mais cette analyse tient compte des nuances, des variantes qui peuvent constituer autant de points d’appui dont on peut et doit s’emparer. Il y a émergence des nations et pas seulement des marchés.

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