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Les paradis financiers aux limites de leur logique Un système qui a contribué à la crise de 2008

mardi 19 novembre 2013

Les paradis financiers aux limites de leur logique
Un système qui a contribué à la crise de 2008

Philippe Laurier1

Un paradis financier pourrait être regardé initialement comme une anomalie économique, en ce qu’il apparaît comme dérogeant à une règle majoritaire en matière de commerce, fiscalité, droit des affaires et des sociétés. Meilleur examen le montrera non plus comme un fait minoritaire, mais, par les volumes concernés, en référent inavoué, une norme cachée, un standard.
Plus encore, cette anomalie initiale devient explicative du tout, dans ses dysfonctionnements économiques notamment. Un paradis financier n’est pas un rouage neutre, il produit un impact sur les flux environnants, qu’ils soient sous forme d’argent (la monnaie), de titres (la propriété des choses), de biens ou services (la richesse des nations).
Les économistes ont le tort d’en traiter comme d’un fait marginal, qui tout au plus permet par l’incertitude laissée de réajuster quelques imperfections dans les statistiques internationales. Alors qu’ils sont producteurs de ces imperfections, mais aussi le coordonnateur numéro un des grands flux que prétendent exprimer ces statistiques.
À bien des titres, ce que l’on avait supposé être un détail dans un tableau général, est son constituant essentiel, comme la serrure ouvrant une porte, la bonde permettant le transit d’un volume liquide. Ils sont assimilables à des trous noirs dont la présence dans l’univers aurait longtemps été ignorée des observateurs. Bien sûr, car les lunettes astronomiques n’étaient pas adaptées, mais plus encore, car « la théorie » avait souhaité se passer d’eux et élaborer des modèles qui en fassent abstraction. C’est donc aussi « la théorie économique » qui doit être modifiée.

Un phénomène récent dans son ampleur et dangereux dans son aboutissement

Les paradis financiers modernes doivent leur essor d’une part à l’émergence de fiscalités nationales sur le revenu, surtout lorsque celles-ci devinrent à taux progressifs, c’est-à-dire il y a un siècle pour la France et le Royaume-Uni. Cet essor est parallèlement dû aux conflits internationaux, guerres ouvertes ou Guerre froide, qui recoururent à ces espaces neutres pour recréer des connexions officiellement bannies, autour de capitaux secrets ou de matières premières rares.
Cette première génération, celle de la Suisse ou de Monaco, s’est vue rejointe par le Luxembourg à partir des années 1950 (qui signa en réalité l’entrée de New-York sur ce damier), puis par un nombre multiplié de prétendants insulaires ou nobiliaires mais assis sur un petit territoire.
La seconde vague a correspondu à une période de forte déréglementation, à la libre circulation de capitaux, à une ingénierie financière de plus en plus volontairement complexe. Ces facteurs ont abouti à créer de véritables autoroutes immatérielles, orientées vers de tels paradis financiers. Les volumes concernés ont engendré un changement progressif d’échelle, où l’image de la mallette avec ses lingots ne correspond plus aux montants concernés :
ceux qui expriment de l’argent « thésaurisé », mais ces montants « déposés » (en réalité souvent replacés) sont difficilement évaluables : 5 000, 12 000, 18 000 milliards de dollars selon les sources ;
les valeurs en simple transit dont les chiffres sont hors de toute relation avec les flux réels de marchandises dans le commerce international.
Pareils montants constituent une menace, de par l’impact proportionné à de telles grandeurs qu’aurait un dysfonctionnement interne au système.
Cette croissance enregistrée depuis cinquante ans, avec l’arrivée du Luxembourg ou de places exotiques aux Caraïbes puis en Asie, est doublement dangereuse en ce qu’elle atteint désormais ses propres limites. À l’instar d’un corps qui ne pourrait plus enfler. La croissance ne pourrait perdurer qu’en enfreignant toute rationalité économique rattachée aux biens matériels existants. L’infraction ayant en fait déjà commencé et ayant fortement contribué au premier choc qu’est 2008, lequel fut la crise de « Wall Street & de paradis », associés dans un même système.
Cette infraction et ces dysfonctionnements internes existent effectivement depuis longtemps. Ils ont pu être masqués, de manière de plus en plus imparfaite, car protégés par des intérêts économiques liés à l’existence même de tels paradis : entreprises exportatrices, banques, gouvernants d’États, partis politiques, réseaux mafieux, pays dotés de rentes telle que pétrolière, etc. C’est d’ailleurs par la coexistence de fonds d’origines multiples, avec des degrés d’illégalité aussi variés, que les paradis financiers trouvent une fonction essentielle : brasser et mélanger des valeurs hétérogènes au regard des lois, fondre ensemble leurs intérêts respectifs jusqu’à créer une solidarité commune autour du mécanisme qui permet leur transformation et leur recyclage.
Mais le système a depuis la crise de 2008 atteint un niveau où sa dilatation oblige à des ajustements de perpétuel court terme. Le pacte d’intérêts internationaux qui protège les paradis financiers se heurte à des résistances croissantes venant des pays victimes. La logique dérogatoire cinquantenaire dont ils ont bénéficié touche à ses limites, sans savoir si cette dernière concernera la seule croissance des paradis ou le principe même de leur existence. La question se pose de savoir si le modèle est mortel à mesure que ses victimes se découvrent elles aussi mortelles et placées devant un choix refondateur.

Le paradis financier en tant que dérogation

La première et la plus banale des dérogations est d’ordre fiscal, en permettant à un contribuable de déroger à l’impôt dans son pays ou dans le pays tiers où il est actif. C’est vrai d’une entreprise domiciliée au Delaware ou en Irlande, s’agissant de sociétés de l’internet.
La deuxième déroge à l’égalité concurrentielle dans l’accès aux ressources : une société recourant à un paradis se verra avantagée en matière d’accès à des financements venus eux-mêmes s’y réfugier. Il y a là un découplage entre C et T, le capital et le travail : une entreprise créée aux Bahamas y puisera non pas du travail défiscalisé, mais du capital défiscalisé. Dans l’esprit des physiocrates, une économie doit relever du « laisser faire, laisser passer », tandis qu’un paradis introduit une césure spatiale entre les lieux où on « laisse faire » (usines déplacées dans les pays à bas coûts et faibles droits du travail) et ceux où on « laisse passer » (pays clients à haut revenus, s’agissant de recevoir et consommer ces flux de marchandises. Et paradis financiers, s’agissant de recevoir sans consommer les flux financiers associés).
La troisième dérogation relève du libéralisme : ce dernier est en théorie fait de liberté(s) et de transparence. La main invisible est censée être visible par l’ensemble des acteurs de l’offre et de la demande, indépendamment de leur taille. Toute dérogation à cette règle créant des asymétries d’information, pointées depuis quelques décennies par les économistes comme facteur clé de dysfonctionnement des marchés. Or cette opacité n’est pas périphérique au mode de fonctionnement des paradis mais centrale, voire consubstantielle : ils sont sciemment des outils au service d’asymétries d’information. Au regard de ce que doit être une économie pure et parfaite, ils en sont une négation matérielle.
La quatrième dérogation relève à la fois de l’éthique et du commerce, en ce que les paradis financiers sont facilitateurs de trafics illégitimes. Faut-il rappeler que l’essor de la principauté monégasque fut porté dans l’entre-deux-guerres par le négociant et trafiquant d’armes Basil Zaharoff qui en avait fait son port d’attache, le cœur d’un empire où la Société des bains de mer avec son casino tenaient un rôle qui dépassait la simple vitrine. Sa place fut reprise par la suite dans le commerce d’armes de petit calibre notamment par Samuel Cummings, ancien expert de la CIA qui décédera à Monaco en 1998, principauté où Zaharoff était mort en 1936. De même, la discrétion de la Suisse dans le trafic d’œuvres d’art volées, ou il y a vingt ans celui du « mercure rouge », masque l’ampleur de son statut de plate-forme sur nombre de commerces souterrains.

Une plate-forme d’aiguillage

Ce terme de plate-forme reflète ce qu’est un paradis financier. Tout comme s’impose le mot carrefour : lieu de rencontre entre flux, entre acteurs économiques, mais surtout lieu doté d’une opacité suffisante pour masquer non seulement ces rencontres, mais leur principe même.
Un paradis financier souhaite se représenter, et il reste comme tel dans l’imagerie d’Épinal, comme un havre, un aboutissement, matérialisé par un supposé coffre-fort dans un sous-sol. Certes, on y trouvera des chalets et des paillotes de luxe qui matérialisent une forme de thésaurisation associée à quelques dépôts dormants dans des banques locales. Mais ce symbole est mensonger au regard des pourcentages : un paradis est en réalité un redistributeur, une place de marché, une « rue du change », une bourse du commerce qui n’avouent pas leur statut.
Par eux transitent des flux, et la fonction du paradis est de faciliter les rencontres puis la contractualisation pour organiser l’aiguillage. Assimilons les à ces aéroports géants, dits hubs (moyeu central vers lequel convergent les rayons d’une roue), où transitent les passagers qui viennent y prendre leur correspondance. Guernesey ou Gibraltar sont des centres d’aiguillage, comme sur un triage ferroviaire. Ils le sont au sens où des aiguilleurs bancaires régulent des vitesses et des trajectoires comme le ferait un aiguilleur du ciel. Les paradis sont un modèle en étoile où les contenus financiers sont redistribués vers d’autres branches. Où des prestataires repeignent à l’infini les queues des avions au nom de nouvelles compagnies, multipliant les marques à l’infini.

Une surenchère dans l’opacité

L’ingrédient qui fait d’un lieu donné le cœur d’un système d’échange financier, est fondamentalement cette absence de transparence. Tout pays, comme actuellement la Suisse, qui bon gré mal gré met fin à sa règle centenaire d’anonymat des « déposants », fragilise sa position paradisiaque.
La concurrence entre paradis ne tient pas tant, comme on le met trop en avant, à la seule surenchère par le bas sur les prélèvements fiscaux, mais à une autre surenchère par le haut sur la désidentification des flux, des stocks et des acteurs financiers. La clé de voûte est là, de l’architecture du commerce mondial, tel qu’il a été accepté depuis plusieurs décennies et de manière grandissante au fil des « rounds du GATT » puis avec l’OMC. Tout autour sont d’immenses architectures, des piliers, des arcs-boutants, des contreforts, tous tendus vers une pierre unique et minuscule, qui solidarise l’ensemble. Des milliers de pierres, toutes tenues en position par une seule. Des poussées qui convergent et s’annulent : définition d’une clé de voûte, mais aussi pour moitié d’une chambre de compensation. Les Clearstream sont la clé de voûte d’un édifice planétaire. Comme dans les cathédrales originelles, le plafond y est peint d’un faux ciel, pour le regard des croyants, ou des pratiquants. Nombreux sont les croyants, heureux sont les quelques pratiquants admis.
Un parallèle peut être établi avec des trous noirs, tels qu’ils sont tout au moins théorisés en physique : un lieu si dense, si concentré, que rien n’en peut sortir y compris la lumière. Parallèle imparfait puisque tout ressort d’un paradis financier, hormis la lumière. Ce trou émet le moins possible d’information sur les volumes, les provenances, les destinataires. La quasi-totalité de ce qui y entre réapparait sous d’autres étiquettes, en d’autres mains ou avec les mêmes mains portant d’autres gants. Lugano avec son entrelacs bancaire local capable d’accorder des prêts n’a pas été inutile à la bonne fortune du promoteur immobilier puis homme politique Silvio Berlusconi, sans qu’on puisse ici déterminer le sens appliqué du mot « prêt ».

Le paradis financier en tant que tolérance

Les paradis financiers peuvent être regardés comme des expressions géographiques, au sens où ils se rattachent à un lieu donné. La fonction remplie découle en grande partie des caractéristiques de ce lieu.
Il est généralement un territoire de petite taille : Monaco et ses 150 hectares, les Îles vierges, Luxembourg ou Lichtenstein sont des mini-États. L’expression la plus aboutie ayant été le Vatican qui sous Monseigneur Marcinkus, ancien président de l’IOR, avait tourné ce demi-kilomètre carré en correspondant de la banque Ambrosiano ou du financier blanchisseur Michele Sindona.
Leur fragilité au temporel fait de ces entités, de facto, des « tolérances ». Au sens où les grands pays acceptent leur existence qui ne survivrait ni à une armée, ni à un blocus. Il a suffi au général de Gaulle d’interposer quelques douaniers sur les routes sortant de Monaco dans la nuit du 12 octobre 1962, pour amener la principauté à la table des négociations sur la fraude fiscale.
Ces paradis sont en voisinage : immédiat lorsque les moyens de transport du début du XXème siècle limitaient la facilité de se déplacer aux antipodes, mais allongé désormais que les télécommunications et la dématérialisation des titres permettent une forme d’ubiquité.
En résumé, un paradis financier correspond à un lieu de superficie inversement proportionnée à celle des pays qui en sont victimes et avec une proximité proportionnée aux vitesses et facilités de transfert.

Une fonction de pot de miel

Par ce voisinage constant et conscient, drainer des fonds, une épargne, correspond à une fonction revendiquée par les paradis. Pareille enseigne lumineuse est couplée à l’annonce soit d’une sécurité absolue, soit de rendements élevés : capital et intérêt, en quelque sorte.
Mais l’arrière-pays industriel ou immobilier de ces paradis n’existe quasiment pas, hormis sur de minces franges littorales ou lémaniques. Il leur faut soit fabriquer artificiellement des hausses (ou tout au moins des variations de cours) sur un bien quelconque pour retirer de ce jeu une plus value, soit réellement investir dans des activités rentables. Le premier axe passe par la spéculation, le second par un recours privilégié à des pays à bas revenus. Or, hormis quelques grandes banques suisses, ces paradis ne sont les maîtres ni de la spéculation, ni de la bonne gestion des investissements lointains. Les maîtres et artistes sont les grandes places financières. Jersey, l’Ile de Man ou Malte sont de simples guichets, des points d’entrée vers la City, tout comme Manhattan bénéficie de sa propre toile, de son réseau drainant. Il ne serait pas déformateur de les qualifier de rabatteurs. En cela, la véritable force du système ne vient pas de ces confettis d’empire, mais de puissances tutélaires qui imposent l’actuelle tolérance planétaire envers leurs propres commerciaux excentrés. Leurs intérêts sont liés, sans connaître jusqu’à quel stade ils le resteront.

Conclusion

Les paradis financiers offrent deux visages : l’un où leur dimension de refuge fiscal relève de débats assez conventionnels sur la surtaxation éventuelle dans les pays touchés par l’évasion fiscale, débats où la courbe de Laffer2 interfère parfois avec le « café du commerce ». L’autre où leur vraie dimension économique se dévoile enfin, avec leur pouvoir structurant sur l’économie mondiale et sur les règles éthiques.
Leur puissance vient de ce qu’ils offrent de l’opacité, et une dérogation à ces mêmes règles.
Leur jeu consiste à pouvoir fausser le jeu.
Leur principe consiste à profiter à des minorités initiées, au détriment de majorités.

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