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Du crime, de la subjectivité et de l’objectivité dans le contexte du trafic de drogues : une Machine1 à broyer les jeunes.

mardi 19 novembre 2013

Du crime, de la subjectivité et de l’objectivité dans le contexte du trafic de drogues : une Machine1 à broyer les jeunes.

Samira Safadi Bastos2

Dans cette recherche menée dans le cadre des études de doctorat, nous allons mettre partiellement en lumière les éléments qui marquent la relation entre l’objectivité du réel et la subjectivité en matière de criminalité des jeunes.
La recherche a été effectuée au moyen d’interviews (deux pour chaque jeune) menées avec six jeunes, issus des milieux sociaux économiques les plus défavorisés qui effectuaient une peine socio-éducative en milieu ouvert. Trois de ces jeunes étaient issus de Salvador et trois de Maceió (villes du Nord-Est du Brésil). Les données analysées au terme de ces interviews ont été utilisées comme le point de départ de mises en relation avec des approches qui tendent à la compréhension du réel, au dépassement de l’apparence et arrivent au plus près possible des déterminants de la réalité.
La recherche théorique est effectuée sur des bases marxistes, posant qu’il n’y a pas deux aspects qui s’opposent ou sont indépendants : l’objectivité du réel et la subjectivité de l’individu. Ces deux données forment une unité dans la diversité, chacune gardant une complexité particulière, mais restant en permanente interrelation dans le mouvement du réel.
La ligne de recherche est menée dans l’optique de ne pas dévaloriser l’individu et de respecter sa capacité de choisir des alternatives, même si cette capacité est fortement liée à la réalité matérielle et déterminée par elle. Loin du jargon économique ou des interprétations psychologisantes, l’objectif est la compréhension de ces sujets à partir d’une méthode de critique dialectique qui pose comme base la primauté du réel et non celle des perceptions individuelles du monde.

Eléments socio-historiques de la recherche

Les origines des formes de pensée à partir de l’individualisation et de la distanciation de la vie sociale, qui posent que l’individu peut s’abstraire de la collectivité, sont présentes depuis des siècles dans l’histoire de l’humanité. Elles existent depuis l’apparition des premières sociétés de classes et sont bien antérieures au mode de production capitaliste.
Cependant, quand on considère les prémices de la notion de libre arbitre, tout porte à croire que c’est à l’ère chrétienne, qu’apparaissent les premières tentatives d’explication des problèmes sociaux comme étant d’origine individuelle. Ces notions sont principalement développées par Saint Augustin ainsi que Saint Thomas d’Aquin : « Le bien et le mal résident dans la volonté comme s’ils étaient son objet3 ». À la fin du Moyen Age et au début du processus de l’accumulation primitive, on rencontre dans « Les Méditations » de Descartes4, la notion d’un sujet qui se superposerait à l’objet, lequel n’existerait que grâce au questionnement du sujet sur lui-même.
Le cheminement historique de la connaissance fut construit par des penseurs comme Kant, Hobbes, Rousseau, Hegel, Comte et Durkheim. Ils ont pris en considération les différences sociales naturelles et les origines des problèmes sociaux à partir du sujet lui-même et non dans la structure des sociétés. Bien sûr, il existe derrière cette apparente simplicité, des théories complexes qui démontrent des singularités et des différences entre ces philosophes, singularités dans lesquelles nous n’avons pas le loisir d’entrer. Seule la similitude dans la façon d’analyser la société nous intéresse ici dans la mesure où les transgressions des jeunes face aux normes sociales sont considérées comme des crimes à chaque époque historique.
Quelques éléments socio-historiques plus récents sur le thème de la transgression sociale sont décrits par Robert5 qui rapporte que les études systématiques de criminologie sont apparues seulement à la fin du XIXème siècle, culminant avec la révolution industrielle et les nécessités d’expansion du capitalisme monopolistique et des idéaux du libéralisme économique. Les préoccupations étaient alors centrées sur le criminel et l’encadrement moral et productif si nécessaire pour respecter les diktats du capital, alors en expansion. C’est durant cette phase qu’apparurent différentes institutions spécialisées parmi lesquelles les services sociaux, imbus d’une doctrine morale et d’un objectif de « nettoyage » social des travailleurs, imputant les raisons de leurs déviances à de supposées faiblesses morales des individus, qui devraient donc être « traitées »6.
Les premières formes les plus organisées de répression du crime par l’État, sous la forme d’une privation de liberté, semblent dater du XVIème siècle avec la création des « maisons de travail » en Europe, résultat du processus pervers de l’accumulation primitive et de la pauvreté profonde qui en résulta7. De cette façon et, comme décrit dans la préface du livre « Cárcere e Fábrica », de Melossi et Pavarani8 : « Chaque système de production découvre le système de punition qui correspond à ses relations productives9 ».
Les valeurs enracinées dans la société par le système de production capitaliste sont transmises de génération en génération, basées sur la logique de la propriété privée, sur l’ordonnancement de la société selon les principes du marché, et sur le « libre » travail des salariés. La promesse irréalisable de liberté individuelle selon Senett10, a eu pour résultat que les individus se sont sentis personnellement responsables de leur succès ou de leur échec, dans la lutte pour gagner leurs moyens de subsistance, grâce à leur travail – ces succès ou échecs s’expliquant par leur volonté personnelle.
Marx explique l’aliénation de la force de travail et la subordination réelle du travailleur dans le mode de production capitaliste, à partir de ce qu’il ne se reconnait plus dans ce qu’il produit. Son produit lui devient inaccessible et il vend l’unique bien qui lui reste : sa force de travail, devenant lui-même une marchandise, un simple objet pour le capital. Cette marchandise prend un caractère fétichiste quand on surestime la place des processus de production et d’échange et celle de la marchandise elle-même qui acquiert un statut d’indépendance, en sous-estimant les besoins humains. Le travail humain devient un objet et la marchandise se personnifie.
On comprend que l’aliénation du travail fournit les bases d’une mercantilisation des relations sociales produites par le capitalisme, la cristallisation de la marchandise comme catalyseur des relations « chosifiant » toujours plus le processus d’humanisation. La nécessité du capitalisme de créer toujours plus de nouveaux consommateurs potentiels et toujours plus de nouveaux besoins, parait avoir une influence considérable dans la construction de l’identité des jeunes qui, en recherche constante d’identité, d’affirmation de soi et d’appartenance sociale, sont quotidiennement les cibles du “posséder pour exister”.
Un des principaux points de la réflexion concerne précisément le type de sociabilité généré par le capitalisme et ses effets sur la construction individuelle de la personnalité des jeunes dans nos sociétés contemporaines. Ce système qui génère des formes innombrables d’aliénation du travail, toujours plus complexes et subtiles, met en évidence des contradictions jamais vues dans l’histoire de l’humanité. En uniformisant les expressions individuelles, il éloigne l’homme de ses possibilités de liberté et le déshumanise. Au travers du processus du travail formaté par la société bourgeoise, l’homme s’éloigne toujours plus de la construction de son autonomie.
Le travail est le fondement ontologique de l’être social et le fondement de sa liberté. Le travail devrait donc permettre l’exercice de la pleine liberté. Cependant ce mouvement est détruit par les relations capitalistes, dans lesquelles l’émancipation humaine n’a aucun lieu pour fleurir et s’exprimer.
Selon Robert11, le changement de compréhension d’une criminalité, liée au contexte et aux conditions de vie, est arrivé plus tardivement dans divers secteurs de la connaissance. Cependant, les conceptions de culpabilité liées aux questions individuelles sont encore présentes de nos jours, ce qui n’est pas un hasard étant donné son utilité dans la préservation du capitalisme.
Tout indique qu’il existe un véritable éclectisme des théories sur la criminalité, tentant quelquefois de faire entrer dans des cadres théoriques les événements et les histoires des sociétés et des sujets collectifs, probablement en raison de l’importance que revêt pour le capitalisme, l’entretien de ces concepts sur des bases individualisantes, et pourtant gardiennes et reproductrices de l’ordre social en liaison avec le droit, l’armée (et la police) et l’État.
Après la brutalité avec laquelle se déroula l’accumulation primitive à l’origine du capitalisme, étant donné la grave précarité de leurs conditions de vie et de travail, les classes laborieuses ont du lutter pour améliorer leurs conditions de vie et de travail, principalement au XIXème siècle, menaçant les privilèges de la bourgeoisie et de ses alliés dans la phase monopolistique de développement de ce mode de production. Dans le souci de contenir ces mouvements et d’éloigner la menace du socialisme, diverses stratégies furent mises au point et perfectionnées. Il s’agit notamment des formes de traitement pénal. Dans ce sens a surgi la figure d’un État intervenant dans la question sociale.
Au long du XIXème siècle, après quelques crises d’accumulation, et avant l’actuelle crise structurelle « qui englobe toute la structure de l’ordre capitaliste12 » l’État assume le modèle néolibéral contemporain en ce sens qu’il contribue á la recomposition des conditions d’accumulation et, en même temps, qu’il abandonne la grande masse des pauvres dans le monde entier.
La punition des pauvres à l’époque néolibérale, la diminution drastique de la protection sociale de l’État en même temps que la mercantilisation des relations sociales, sont décrites par Wacquant13 et expliquées par lui dans la « Note aux lecteurs brésiliens », qui établit, sur la base d’une vaste bibliographie, une radiographie de la pauvreté et des punitions auxquelles est soumise la population pauvre du Brésil. Parlant des jeunes pauvres et sur quelques-unes des racines du problème, cet auteur affirme : « Dans de telles conditions, développer l’État pénal pour répondre á des désordres suscités par la dérèglementation de l’économie, par la désocialisation du travail et par la paupérisation absolue et relative des vastes contingents de prolétariat urbain, en augmentant les moyens et en intensifiant l’appareil policier et judiciaire, équivaut á rétablir une véritable dictature sur les pauvres ».
Cet État pénal, toujours plus fort, accepté dans son sens commun principalement par la constante propagation de ces idées par les médias, est utilisé comme un moyen de rendre responsable autrui des méfaits du capitalisme.
À partir de ces questions, s’impose la réflexion suivant laquelle la criminalité dans le milieu des jeunes ne peut être comprise soit en l’isolant des données économico-politiques et historico-sociales, soit seulement à partir de ce qui doit être considéré comme illicite d’après les convenances des classes dominantes et de la propriété privée. Dans ce monde du capital invisible, les jeunes, principalement les pauvres, sont la cible d’un entrainement à la recherche de l’inaccessible, expression de l’aliénation inhérente au système capitaliste.
Une relecture de la littérature traitant des jeunes nous amène à supposer qu’il n’est pas facile d’établir de grands axes de généralisation sur ce groupe en vertu de son caractère polysémique et de sa diversité, intensifiés par la question de classe14. Pour cette raison, Abramovay et Castro15 suggèrent sa désignation en mode pluriel : les jeunes.
Même en considérant les deux périodes de vie comprenant l’enfance et la préparation à la vie adulte, qu’Alcântara16 entend comme socialisation primaire et secondaire et comme transition, il faut comprendre qu’il s’agit d’un concept construit en fonction de critères socio-historico-culturels. Cette conception ne peut être transposée pour comprendre le contexte dans lequel vivent les jeunes, dans ses multiples manifestations, leurs désirs et leurs différentes formes de socialisation. Il faut la « dénaturaliser, en considérant son caractère historique17 ».
Le concept de jeunesse est né dans la société moderne occidentale, et fut restreint jusqu’á la décennie 1960 aux seuls jeunes scolarisés, ce qui n’englobait pas les basses classes. Selon Abramo18, de nombreuses études signalent la naissance d’un concept lié á la jeunesse bourgeoise et qui reste présent jusqu’à nos jours comme le modèle imposé, reproduisant principalement la dictature du modèle occidental.
Dans les dernières décennies du XXème siècle, l’axe de la recherche s’est déplacé vers l’étude des situations dites “à risque” pour la jeunesse, les associant aux classes les moins favorisées du point de vue socio-économique19.
La jeunesse étant un terme duquel dérivent des connotations socio-historiques, Kehl20 nous renvoie à la valorisation contemporaine qui lui est donnée. Elle a été considérée comme une couche nouvelle et importante de la consommation, principalement en raison du diktat du marketing capitaliste imposant l’éternelle jeunesse.
La force de ce puissant instrument idéologique qu’est le marketing a conduit la société à la banalisation du sens de l’humain – ce qui importe maintenant est le « posséder pour exister », et à n’importe quel prix. Ces règles existent non seulement dans les classes moyennes et supérieures, mais dans toutes les autres et sont vécues de manière perverse du fait de l’énorme différence de potentiel de consommation subie par les classes pauvres, comme le dit l’auteur.
Il est commun d’identifier les jeunes comme une menace et un danger mais cette conception concerne plus les classes les plus défavorisées. Castro21 relate, dans l’étude qu’elle a réalisé, que les jeunes se sentent victimes de préjugés parce qu’ils sont jeunes et pauvres, ceci pouvant indiquer que la tolérance du désœuvrement est réservée aux jeunes d’un meilleur niveau économique.
Diverses études réalisées au Brésil22 listent les éléments qui aident à délimiter le champ de ce travail en reflétant, même dans des perspectives différentes, l’importance du contexte dans lequel les jeunes vivent, dans la question de la criminalité. Ces éléments sont liés á la société, à la classe sociale, à la culture et à la famille entre autres.
Au centre de nombreux débats portant sur les médias et de la société, la situation de conflit avec la loi a suscité des discours quant à la possible croissance du nombre d’infractions, y compris parmi les jeunes des classes les plus riches. Trassi23, s’appuyant sur des recherches françaises, anglaises et américaines, indique que le rapport entre adolescents et criminalité est un phénomène universel qui prend sa source dans l’infrastructure du mode de production capitaliste et son expression au niveau de la reproduction sociale.
Il est certain qu’il existe un phénomène de mortalité par homicide chez les jeunes, comme l’indiquent les études réalisées au Brésil sous la direction de Wiaselfisz24 : « Si on divise la population en deux simples groupes ; les jeunes – de 15 à 24 ans – et les non jeunes – de 0 a 14 ans et de plus de 25 ans – , dans la population non jeune, 1,8 % des décès sont causés par des homicides, alors que, dans celle des jeunes, les homicides sont responsables de 39,7 % des morts. Mais ce ne sont pas les moyennes nationales. Dans certains États comme Alagoas, Bahia, Pernambouco, Espirito Santo et le District Fédéral, plus de la moitié des morts sont provoquées par des homicides ».
Il faut remarquer que ces homicides présentent un découpage race/couleur conforme à la recherche citée plus haut : entre les années 2002 et 2008, le nombre de victimes de race blanche a chuté de 22,8 % et le nombre de victimes de couleur augmenté de 20,2 %25.
Ce sont là quelques-uns des éléments pertinents des études sur les jeunes, sur leur socialisation dans le cadre du capitalisme contemporain et sur la situation de vulnérabilité dans laquelle ils se trouvent.
L’histoire de chacun, résultat d’interrelations complexes, passées et présentes, situées à différents niveaux et dimensions humaines se construit sur une base structurelle constituée par les différentes modalités d’accès aux moyens de subsistance.
Penser à l’interaction incessante entre les différents niveaux d’expression et d’action conduit á accepter la complexité comme condition du travail d’investigation et d’analyse. Cette complexité impose de prendre en compte des éléments d’ordre personnel, contextuel, socio-culturel et relationnel liés á la culture, à l’idéologie et aux relations de pouvoir. Cet ensemble d’éléments constitue ce que nous pouvons appeler une matrice socio-historique à laquelle s’ajoute la place du sujet dans l’économie.
Il s’agit de démarquer certaines possibilités et limites, sur la base infrastructurelle de la société. De cette façon, les questions personnelles, contextuelles (socio-historiques et place dans l’économie) et les relations fonctionnent comme des éléments qui circonscrivent les possibilités et les limites d’action des individus de façon non passive.
Cette façon de percevoir la personne, au travers des réseaux de relations, déterminées socio-historiquement entre autres, va dans un sens contraire à la tradition moderne qui définie l’individu en fonction de lui-même et en conséquence, s’oppose à la distance entre le sujet et l’objet, présente dans la science moderne26.
Ce panorama concerne toutes les classes du point de vue idéologique, mais s’exprime de façon différente et présente des nuances objectivement plus cruelles pour les classes populaires comme le démontre la notion de Continuum de Santos27 où une généalogie donnée se répète avec une fréquence extrême. Ces jeunes, sans accès aux biens et services basiques sont, sans aucun doute, plus confrontés aux situations d’infraction.
Il existe des aspects différenciés qui se dédoublent et se complexifient à partir des conditions matérielles. Le travail, par exemple, apparait comme le fil directeur de la vie des classes pauvres, au sein desquelles l’allongement du temps passé chez les parents, sans travailler et en étudiant, n’est pas possible comme c’est le cas dans les classes moyennes et privilégiées. Au-delà d’être le moyen de survivre, le travail est au cœur d’une stratégie de socialisation : il faut s’habituer tôt au travail, même si c’est dans la dynamique interne de la favela et si ce travail inclue des activités liées á la criminalité organisée.
Cette logique confirme l’esprit du capitalisme depuis le siècle dernier : le travail y est la porte d’entrée pour la reconnaissance sociale des pauvres par les classes les plus aisées.
Une autre différenciation des classes dans cette forme de criminalité juvénile est présente dans les grandes communautés : le jeune n’est pas mal vu parce qu’il a été recruté pour un trafic mais parce qu’il agit, dans sa communauté, contre ses voisins, ou même parce qu’il n’est pas assez prudent et qu’il a été pris par la police. Ces jeunes ne sont donc pas emprisonnés pour tout ce qu’ils ont fait, ne serait-ce parce qu’il n’y a pas de structures suffisantes, ou d’intérêt suffisant pour des investigations poussées soient menées et pour que la punition des vrais responsables soit assurée : la police chasse celui qui « trébuche » et trouve ses moyens de subsistance dans tous les replis de ce cercle vicieux. Dans les classes moyennes, le rejet concerne surtout les jeunes qui s’adonnent à la drogue en compagnie de jeunes défavorisés, ou bien lorsque leur consommation dépasse les limites.
Les jeunes pris dans les tourbillons de la dépression, avec leurs pulsions de vie et de mort, nourrissent des attentes ambitieuses par rapport á la société de consommation pour la réalisation de leur désir adulte de liberté, de risque et d’éternité. Ils maintiennent ainsi une culture éphémère et superficielle, qui ne se perçoit ni comme collective, ni comme soucieuse d’autrui.
La législation concernant les droits sociaux (la santé, l’éducation, le logement, etc.) et celle concernant les mineurs ne se rapporte qu’aux droits individuels et non collectifs. Ceci a pour conséquence d’entraver la création d’une culture collective.
Mais l’exécution de mesures dites socio-éducatives n’existe en pratique dans aucune instance et, même s’il en était ainsi, cela ne contribuerait paradoxalement qu’au maintien du système punitif sous la forme d’une obligation d’encadrement destinée presque seulement aux classes les plus pauvres, comme cela est principalement le cas au Brésil.
Il s’agit d’un système qui garantit le fonctionnement de la société bourgeoise et de tous ses appareils : État, droit, armée, et idéal d’une démocratie bourgeoise dans laquelle les sujets sont reconnus pour leur seule capacité de consommation.
Pour Sennet28, les idéaux de l’ultralibéralisme peuvent présenter des aspects maléfiques intolérables pour ce qui a trait à la construction de la personnalité. La flexibilité agit de façon perverse sur le travailleur mais aussi sur toute la société en imposant des défis toujours plus inaccessibles dans la construction de la subjectivité de chacun.
Les interrelations complexes, vécues par les jeunes à différents niveaux de dimension humaine ont, comme base structurelle, les conditions d’accès aux moyens de subsistance. Pour les jeunes des classes pauvres, les opportunités d’accès à ces moyens, ainsi que de la reproduction, quantitatives et qualitatives, de celles-ci, restent bien moindre que celles des autres classes.

Premiers résultats

La manière de comprendre leurs propres actions de ces six jeunes interviewés nous a révélé quelques signes de relation entre l’objectivité et la subjectivité de ces sujets, principalement lorsque tous parlèrent de l’impossibilité d’ouvrir le champ du possible pour celui qui est issu d’une classe défavorisée et qui s’implique dans la criminalité : ou on meurt ou on est emprisonné ! Cette notion est clairement décrite parce qu’est vécu ainsi le poids que font peser, sur le parcours du sujet, les conditions de survie.
Tous relatent également avoir, à un moment ou à plusieurs occasions, été traités brutalement par la police. La violence policière qui touche les classes les plus populaires est très dure, elle est également impunie. Voilà des démonstrations claires de cette sociabilité produite par les relations capitalistes, qui multiplie l’expression de la violence, dans presque toutes les sphères de la vie sociale.
Autre point important : il existe un lien évident entre leur parcours criminel et la construction de leur identité masculine. Ceci est une donnée qui nous amène à articuler cette masculinité avec les origines de la société de classe, à l’arrivée de la propriété privée, à la part de la fidélité et de la subordination féminine entendues comme nécessité économique de l’accumulation des richesses par l’homme, ce qui signifie une redéfinition de la place de l’homme et de la femme, encore vraie de nos jours dans le modèle contemporain de la famille nucléaire. Il semble que la notion de paternité comme synonyme de responsabilité, de présence et d’affect soit de construction socio culturelle récente.
Ces trajectoires de vie ont un aspect en commun, ce qui n’est pas un hasard. Quand l’État n’assume pas ses fonctions, les instances dites socialisantes comme la famille et l’école n’ont pas les moyens objectifs d’assumer des fonctions qui ne sont pas de leur responsabilité et encore moins de les assumer de façon isolée. Tout ceci aboutit à l’abandon des enfants et des jeunes.
Cette répétition des différents parcours suggère un croisement avec le Continuum de Santos29 sur la détermination logique, consécutive et non réversible de la criminalité, qui est plus forte que les individus et dont ceux-ci ne se rendent compte que jusqu’à un certain point. Cette criminalité est cependant l’expression la plus pure d’une société de classe qui considère la défense de la propriété privée comme son principal objectif.
Dans les cas relatés dans l’œuvre de l’auteur déjà cité, quelques éléments communs avec les données de notre recherche apparaissent.
1. Le jeune n’est pas bien vu, non parce qu’il est impliqué dans le crime mais parce qu’il ne correspond pas aux règlements internes de la criminalité.
2. Le déracinement est une nécessité pour la survie du jeune et de sa famille.
3. Le trafic et le crime dans les périphéries sont l’expression conjointe de la menace et de la protection face aux habitants. Il faut considérer que tous les jeunes interviewés ont été dénoncés par une connaissance, appartenant à la communauté où ils résident ou résidaient. Cet aspect est également présent dans l’œuvre de Zaluar.
Ces familles ont moins de mobilité géographique, surtout quand elles ne paient pas de loyer, car les quartiers se composent en majorité de squats, dont l’absence de régularisation empêche la cession des biens immobiliers et donc freine les changements de domicile et de quartier. Cependant, parce que ce sont les quartiers les plus peuplés, le flux des rencontres est plus propice et les possibilités d’expériences liées à la collectivité, plus nombreuses. La périphérie est le stigmate d’un non lieu, ni rural, ni urbain30 portant une notion de grande importance que l’argent ne permet pas d’acquérir : le sentiment d’ap-partenance. Cette notion peut signifier que les périphéries offrent à la fois des possibilités d’entrer dans la criminalité mais aussi de la vaincre, même avec des moyens souvent inattendus.
Cependant la possibilité de la vaincre peut-être reliée de façon décisive au modèle du travail et de l’honnêteté imposé aux classes pauvres, modèle faisant partie d’une idéologie nécessaire á la reproduction du capital. Ceci nous indiquerait que même dans des conditions absurdes d’exploitation du travail, la moralité acceptée par le pauvre est : « travailler toujours pour rester honnête », valeurs qui ne semblent pas coïncider avec celles des classes riches.
Loin de rapporter ici des éléments de criminalisation de la pauvreté et encore moins d’attribuer au sujet pris isolément, la capacité de résistance et/ou de refus de telles transgressions, nous considérons comme possible que le poids des valeurs du capital soit devenu tellement décisif que les conditions de vie ne constituent plus le facteur le plus important. Il faut également prendre en compte de nombreuses questions complexes en rapport avec la sociabilité du capital. Les relations sociales de servitude, nécessaires à la survie dans les mêmes conditions de vie auraient également une importance décisive.
Ceci est une hypothèse qui pourrait expliquer la proportion minime de prisonniers relativement à la population brésilienne selon le recensement 2010, soit environ 3% du total31. Ainsi, si les classes riches ne connaissent pas la privation de liberté pour les crimes qu’elles commettent, cela signifie que la presque totalité de ce pourcentage de prisonniers est composée de pauvres. Par suite, une grande partie de la population brésilienne étant pauvre, le nombre de prisonniers ne serait pas aussi significatif que ce que l’opinion publique et les médias tentent de nous prouver chaque jour. Ce raisonnement spéculatif est primordial à ce moment de la recherche puisqu’il remet en cause des éléments et des vérités présentés comme définitifs. Ce qui est certain est que les classes pauvres se sont très peu rebellées devant les conditions auxquelles elles sont soumises. Cela ne peut se produire sans d’autres raisons profondes.
Un autre élément décisif, présent dans toutes les histoires et dans les cas de Santos32 est la figure sacrée de la mère qui occupe en permanence l’espace du mythe de l’espoir d’une vie meilleure, la mère étant symbole de la stabilité et de la permanence.
Santos33 met en lumière d’autres éléments convergents comme l’homicide entre les jeunes eux-mêmes, instrument de dégénérescence du collectif dans la société capitaliste et devenu un problème de santé publique étant donné les chiffres relevés en Alagoas, notre État occupant la première place du classement national34.
Un véritable génocide qui entraine selon l’auteur un déficit masculin au Brésil, phénomène qui ne se rencontre que dans une société en état de guerre, ce qui semble être notre cas. Mais les morts violentes de jeunes causées par des jeunes sont des données qui disparaissent des registres de police : elles sont ensuite identifiées comme résultant de rivalité alors que meurtriers et victimes viennent du même quartier où ils ont eu une relation de voisinage, quelquefois depuis l’enfance.
Encore que de façon partiale, nous pouvons identifier des éléments importants de la relation entre l’objectivité et la subjectivité humaine de jeunes en situation de criminalité, immergés dans la société contemporaine. Le plus marquant de ces éléments est la subordination de l’individu à la société de consommation et la barbare incapacité de développement humain de ces sujets : ils n’ont pas les moyens de développer et d’expliquer leur singularité face à la force et á la cruauté de la logique bourgeoise.
Les spécificités et l’ampleur des problèmes liés aux questions de classe restent cachées. Reste la fracture sociale au niveau individuel et collectif, la perte des espérances, les désirs de vengeance et quelquefois un départ pour la marginalisation, sans retour possible… tout ceci sans se rendre compte qu’ils sont tous dans le même bateau, à partir d’une structure productive donnée d’exploitation de l’homme par l’homme et d’aliénation au sens le plus profond : l’absence de reconnaissance de notre propre condition d’humanité.

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