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INTRODUCTION AU DOSSIER

dimanche 15 juin 2014

L’Asie centrale

Une carte de géographie instruit cet espace. Il est au milieu du continent asiatique, limité à l’Ouest par la mer Caspienne, au Nord par la grande forêt sibérienne et la frontière russe, au Sud et à l’Est par les frontières de la Chine, du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Iran. Il ne trouve son unité ni dans ses paysages, des steppes diversement arides, des déserts et des montagnes, ni dans les peuples qui y résident, turcophones pour les uns, persanophones pour d’autres, dont la religion commune, l’Islam de tradition sunnite, se décline en de multiples variantes autant du fait des vestiges persistants de rites pré musulmans que de celui de l’instrumentalisation politique faite par certains mouvements islamistes et des réactions qu’elle suscite. Leurs traditions, nomades pour les uns, sédentaires pour les autres, les séparent plutôt qu’elles ne les rapprochent.
Il s’agit donc à priori de territoires dessinés sur une carte. Un ensemble étendu, presque 4 millions de km2, soit de plus de sept fois la superficie de la France, peuplé par 61,4 millions d’habitants, aux chiffres de 2009. Leur histoire, sur la longue durée, est d’abord complexe, parcourue par les grandes forces que constituent « les grandes migrations humaines, les flux commerciaux et les reconfigurations culturelles et religieuses1 ». Leur colonisation par la Russie tsariste, au XIXème siècle, leur donnera une identité commune, une appartenance à un empire colonial, et des limites à leur Sud : des frontières marquants les bornes que Russes et Anglais ont accepté de fixer à leurs ambitions respectives.
Comment caractériser cet « océan de terres2 » ? Jean Radjani3 le voit sur le modèle d’une plaque tectonique, « le cœur dérivant d’un continent », pour un temps stabilisé par son appartenance à l’URSS, puis à nouveau en mouvement après 1990. D’autres qualifications peuvent aussi être retenues. Une terre de confins, hier dans les bordures sud de l’URSS, aujourd’hui dans la proximité de la Chine, de la Fédération de Russie, des pays d’Asie du Sud et du Moyen Orient, pourrait être l’une d’elles. Il est aussi possible d’y voir une zone de passage, renouant avec les souvenirs de l’ancienne route de la soie, un trait d’union situé entre les deux extrémités (Europe à l’Ouest et Chine à l’Est) d’un espace continu de terres constituant l’Europe-Asie.
C’est sans doute parce que l’Asie centrale est un trait d’union qu’il devient possible d’envisager les enjeux géopolitiques actuels dont elle est le centre. Trois des cinq pays de la région sont riches de réserves d’hydrocarbures ou de gaz, exploitées ou pouvant l’être. La question de l’acheminement de ces produits vers les zones de consommation, le tracé des pipe-lines ou gazoducs existants ou en projet, est devenue stratégique pour le devenir économique de la région. D’un côté la Russie dispose d’un réseau de pipe-lines et de gazoducs (exploités par la compagnie d’État Transneft) permettant l’acheminement du gaz vers l’Europe et du pétrole brut vers un port en mer Baltique ou Méditerranée et d’un acheteur potentiel, Gazprom, souvent à la recherche d’une production s’ajoutant à celle des gisements exploités en propre pour honorer ses nombreux contrats de fourniture. D’un autre côté, des compagnies occidentales, désireuses de profiter de l’aubaine, une Chine, cherchant à satisfaire des besoins énergétiques croissants et deux pays de la région, le Kirghizstan et le Tadjikistan, dépendant presque totalement de l’extérieur pour leur approvisionnement énergétique sont les acteurs potentiels d’un nouveau « grand jeu », portant cette fois sur le tracé des réseaux à venir.
L’écoulement des autres produits miniers issus de la région, l’acheminement des produits agricoles et, bien sûr, le transit, en toute légalité ou de manière illégale, des marchandises4 entre l’Ouest et l’Est constitue un second enjeu portant sur le tracé des voies ferrées et routes, existantes ou à créer. Dans ce contexte, les rivalités sont nombreuses. Rivalités internes à la région, la question de l’approvisionnement en gaz des pays démunis n’est pas seule, celle de l’eau l’est aussi. Cette dernière oppose les pays situés en amont, désireux de profiter de l’opportunité de la production hydroélectrique et les pays en aval, soucieux de l’approvisionnement d’une agriculture irriguée. Les rivalités externes sont tout aussi lourdes de conséquences. Le projet de trois pays dont la Fédération de Russie de construire une communauté économique eurasiatique, déjà en construction avec pour pays fondateurs la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, apporte une réponse aux besoins d’intégration d’économies complémentaires mais évoque également, peut être de manière très idéologique, le souvenir de l’espace économique intégré que constituait l’URSS5. D’autres rivalités trouvent leur origine dans la recherche d’une sécurité dans l’approvisionnement en matières premières et énergétiques. Elle est peut-être une préoccupation principale pour l’Union européenne (UE) et la Chine. Si l’Iran est attentive à nouer des relations commerciales avec des peuples de la région, en réveillant un héritage culturel ancien, la Turquie, partageant la même attention, y ajoute un intérêt particulier au tracé des gazoducs et pipe-lines qui pourraient traverser son territoire. Enfin, les États-Unis ont trouvé dans cette région des appuis pour leurs opérations, menées dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en Afghanistan, tout comme ils espèrent y trouver des relais pour une stratégie à peine voilée de maintien de la Russie en situation de faiblesse économique et politique.
Les cinq États de la région, Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan, sont dissemblables. La première différence porte sur leur niveau de développement. Le Kazakhstan avec un produit intérieur brut par habitant (PIB/hbt) en 2008 de 8 513 dollars et un indice de développement humain (IDH) de 0,714 en 2010 fait figure de pays le plus développé de la région (avec des indicateurs d’un niveau proche de celui de la Russie). Le Turkménistan avec un PIB/hbt de 3 039 dollars et un IDH de 0,669 aux mêmes années occupe une position intermédiaire. L’Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan se situent en moins bonne place avec des PIB/hbt respectivement de 1 029, de 958 et 751 dollars et des IDH de 0,617, de 0,598 et 0,580. En matière de population, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, avec, en 2010, 27,8 et 15,6 millions d’habitants se distinguent des trois autres pays dont la population se situe entre 7,1 (pour le Tadjikistan) et 5,6 millions (pour le Kirghizstan). Ces pays se différencient également du point de vue des richesses naturelles présentes sur leurs territoires. Des réserves pétrolières et gazières existent au Kazakhstan, au Turkménistan et en Ouzbékistan ; les deux autres pays doivent se contenter de quelques richesses minières et de ressources abondantes en eau. Enfin leurs économies suivent des modèles différents. Du fait de l’importance de la population active rurale, le modèle de l’économie agricole (et agro-alimentaire) prédomine en Ouzbékistan, Turkménistan et Tadjikistan, alors qu’un modèle « extractiviste » tend à se répandre.
Ces différences ne suffisent pas pourtant à faire de l’Asie centrale un espace purement hétérogène. Ces pays partagent des héritages communs. Leurs appareils productifs furent intégrés dans un système productif6 plus vaste, celui de l’URSS. Une spécialisation de ces appareils en résultait, donnant lieu à un échange de produits primaires et agricoles contre des biens manufacturés, d’équipement ou de consommation, de produits énergétiques venus d’URSS. Cet échange était inégal. La cohésion du système productif de l’ensemble imposait une redistribution de ressources venues de son centre. Ainsi les subventions et dotations en capital adressées aux différentes périphéries représentaient l’équivalent de 16,8 milliards de dollars en 19887. La dissolution de l’URSS s’est traduit immédiatement par la cessation de ces transferts, ce qui a constitué un premier choc économique pour la périphérie plus fragile d’Asie centrale. Ce n’était que le premier choc. La transition vers une économie de marché du centre, que, par commodité, l’on peut réduire à la Fédération de Russie, a eu des répercussions fâcheuses sur les périphéries. Les politiques de transition, « conseillées » par le Fonds monétaires international et la Banque mondiale et appuyées par le bloc occidental (ouverture des frontières, réduction de l’envergure financière de l’État, privatisations et rouble fort) ont conduit l’économie russe à une récession sans précédent entre 1992 et 1999 : effondrement des productions agricoles et industrielles, hyperinflation conduisant à un appauvrissement généralisé, privatisations tournant à un pillage de grande ampleur, très importante fuite de capitaux8. Pour les économies des pays d’Asie centrale devenus indépendants, la rupture des relations économiques avec l’ancien centre a permis une transmission immédiate de la crise russe. Si en Ouzbékistan la récession fut peu marquée, la production de 1999 n’étant réduite que de 5 % par rapport à celle de 1991, il n’en est pas de même dans d’autres pays. Au Kazakhstan, de 1989 à 1999, le PIB a reculé de 40 % et le taux de pauvreté est passé de 5 % en 1989 à 40 % au début des années 2000. Une semblable chute de 40 % du PIB se constate également au Turkménistan. Au Kirghizstan, si le recul du PIB n’a été que de 30 %, la réduction de moitié de la production industrielle a été vécue comme un « cataclysme »9. Ainsi les cinq pays d’Asie centrale ont en commun leur ancienne appartenance au système productif soviétique et la récession profonde de leurs économies au moment même de leurs indépendances.
Ce n’est pas leur seule ressemblance. Héritant des grands mouvements migratoires du passé et du XXème siècle, du difficile tracé des frontières par la « délimitation nationale » de 192410 et des ajustements ultérieurs, chacun d’eux constitue une véritable mosaïque culturelle, même si l’ethnie dominante tend aujourd’hui à se renforcer dans chacun de ces pays. Le tableau ci-après renseigne cet aspect.
Il s’agit donc, à des degrés variables, de sociétés multiculturelles en mutation à la fois en raison des différences de natalité de chaque groupe et du mouvement de retour vers la Russie des populations d’origine russe établies en Asie centrale.
D’autres caractéristiques rapprochent ces pays. Chacun d’eux est devenu une terre d’émigration. La Russie et le Kazakhstan sont les destinations habituelles, sans pourtant empêcher ce dernier pays d’être à la fois pays de destination pour les Kirghiz, Tadjik et autres, et à l’origine d’une forte émigration de sa population vers la Russie. En 2006, le solde migratoire kazakh était négatif ( -0,8 %). Il découle de ces migrations la présence d’importantes diasporas en Russie et au Kazakhstan avec, en retour, des flux conséquents de transfert de revenu. En 2006 ces transferts représentaient 20 % du PIB de l’Ouzbékistan et 33 % de celui du Tadjikistan. Enfin, toujours à des degrés divers, chacun de ces pays connaît des inégalités régionales qui peuvent être fortes. Ainsi au Kazakhstan, comme au Kirghizstan, l’opposition d’un Sud très agricole et à dominante Kazakh ou Kirghiz et d’un Nord où l’économie et le peuplement sont plus diversifiés est facteur de tensions.

Composantes ethniques principales des différents pays d’Asie centrale

Unité : %
Sources : André et Jean Sellier, Atlas des peuples d’Orient, La découverte, Paris, édition 2002 et Jean Radvanyi (sous la dir. de), Les États post soviétiques, Armand Colin, Paris, 2003.
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Quel regard pouvons-nous porter sur cette région ? Le projet de consacrer un dossier de la revue aux anciennes Républiques soviétiques du Sud de l’ex URSS est ancien et conduit à des interrogations multiples (et passionnantes) sur leur développement futur. Ces pays ont, en effet, au moins deux défis à relever.
Le premier concerne la construction d’une société à la fois nationale et multiculturelle. L’urgence de la question tient également au fait que ces cinq pays ont obtenu leur indépendance sans même l’avoir demandé au moment de la dissolution de l’URSS. Les orientations prises par chacun ont été différentes bien que le souci de tenir à l’écart la Russie se retrouve chez chacun. Les choix en matière de voie de construction d’une société nationale peuvent se décliner en plusieurs questions11. Celle de la langue en est la première. En application du principe d’un État multiethnique devant assurer l’égalité entre tous les citoyens, le Kazakhstan a opté pour un multilinguisme : le kazakh est la langue officielle et doit être parlée (et donc apprise12) par tous mais le russe reste langue de communication interculturelle ; de plus 14 langues (allemand, polonais, tatar, coréen, turc, etc.) sont enseignées là où des minorités sont concentrées13. L’exemple kazakh n’est pas repris ailleurs. Le souhait de développer les langues tadjik, kirghiz, etc. se heurte ailleurs à des difficultés qui retardent la résolution de la question et conserve à la langue russe une place prédominante. Les choix en matière de religion sont également difficiles. Là encore le Kazakhstan occupe une place à part : l’État est laïque mais l’islam est reconnu comme religion des Kazakh et le christianisme orthodoxe comme celle de la principale minorité. Ailleurs la référence commune à un islam sunnite reste ambiguë en raison de l’activité à but politique menée par des mouvements islamistes radicaux (Tadjikistan, Ouzbékistan), ce qui conduit les pouvoirs politiques concernés à faire preuve d’une hostilité répressive.
La construction d’une nation passe bien sûr par celle d’une identité nationale. Ici également les choix sont multiples. L’originalité du Kazakhstan ici repose sur une situation, réelle ou imaginée, qui le place au carrefour des influences chinoises, russes, turco-mongoles. Le projet de construction d’une identité « eurasiatique », certes à dominante kazakh, en découle. Ailleurs cette construction passe par l’affirmation de l’identité de l’ethnie majoritaire qui le plus souvent reste à construire. Cela ne va pas sans des accommodements au profit des minorités, comme l’octroi de la double nationalité accordé par le Turkménistan à ses citoyens d’origine russe, ou la mission de « concorde nationale » dont se dote l’État ouzbèk. Le cas du Tadjikistan demeure particulier et délicat en raison de l’importance de la communauté ouzbèk et du nombre conséquent de Tadjik établis dans les pays voisins (Afghanistan).
Les choix en matière de développement économique et social sont également complexes. Le premier d’entre eux porte sur l’espace économique à partir duquel peut être conduite une stratégie de développement. Faut-il reconstruire un appareil productif inscrit dans et complémentaire d’un espace plus vaste au sein duquel se bâtit un nouveau système productif, même si ce choix reproduit la situation antérieure, ou bien faut-il édifier un système productif national ? Le Turkménistan paraît choisir la seconde voie, en limitant le plus possible ses contacts avec le reste du monde. L’autre voie concerne manifestement le Kazakhstan, membre fondateur de la Communauté économique eurasiatique. Elle pose bien sûr la question de l’espace plus vaste dans lequel peut s’inscrire la stratégie. Le projet russe (et kazakh) d’espace économique eurasiatique en est une réponse mais ne peut manquer de soulever les prudentes réserves de certaines anciennes Républiques ex soviétiques. Par ailleurs il existe peu de complémentarité entre les économies de la région. Un espace économique centre asiatique semble ainsi peu propice, d’autant que la construction des nationalités dans ces cinq pays créé un climat peu favorable aux ententes. Il reste les appétits commerciaux des puissances économiques voisines, Chine, Turquie, etc. comme celui des puissances occidentales, avec les diverses opportunités que celles-ci peuvent offrir.
Le choix d’une stratégie de développement vient ensuite. Pour le Turkménistan, une stratégie d’import-substitution dans le cadre d’une économie fermée paraît s’être imposée. Ailleurs les choix semblent moins clairs. Il est vrai que le modèle d’une voie « extractiviste » de développement (en laissant de côté la question de savoir si une telle stratégie peut mener à un développement) peut tenter les États de la région qui disposent sur leur territoire de réserves minières, gazières ou pétrolières. Pour d’autres de ces pays, les bases sur lesquelles peut s’amorcer un processus de développement restent floues. La tentation de ne pas adopter de stratégie et de laisser faire le marché, en respectant ainsi les principes du néolibéralisme, peut constituer un piège pour ces économies périphériques. Manifestement le champ des choix économiques et sociaux est ici ouvert. C’est ce qui, en plus de sa complexité, rend passionnante l’étude de cette région.
Dans le dossier qui suit, nous n’avons pas l’ambition de traiter l’ensemble des questions qui se posent à cette région, mais d’apporter un éclairage à certaines d’entre elles.

Patrice Allard

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