Argentine : la conquête du gaz de schiste pour quel développement territorial ?

Le 6 octobre 2013 dans l’amphithéâtre du musée d’art contemporain, Malba, de Buenos-Aires, Pino Solanas projetait en avant première son dernier documentaire : la guerra del fracking. Dans ce film, le réalisateur met en évidence la question de l’exploitation des huiles et du gaz de schiste (shale gaz et shale oil) dans le gisement de Patagonie au lieu dit Vaca muerta. À partir d’entretiens et d’images spectaculaires, ce film accorde une large place au contexte politique et économique argentin, aux conditions de mise en exploitation de cette source d’énergie, aux atteintes à l’environnement et aux populations locales, les communautés Mapuche ou les agriculteurs de la région de Neuquén.
Le gaz et le pétrole de schiste suscitent un engouement extraordinaire en Europe et surtout dans les Amériques. L’essentiel de la production scientifique sur ce sujet s’organise en trois grands domaines :
- l’économie : prévisions d’exploitation, impact sur les créations d’emplois ;
- la technique de capture du gaz : fracturation hydraulique ou recherche d’autres solutions ;
- la géopolitique : marché mondial, conséquences de cette exploitation sur l’indépendance énergétique des États.
La dimension paysagère et plus globalement territoriale est faiblement prise en compte dans les analyses produites. C’est dans ce contexte que nous nous proposons de regarder de près, dans le Nord de la Patagonie, dans quelles conditions se fait l’exploitation de ce gaz. Comment le territoire, ses acteurs et ses usages traditionnels sont-ils impactés par cette exploitation ? Quels en sont les formes et les éléments clés ?

I – Gaz et huiles de schiste : la révolution des années 2000, un enjeu mondial

À l’origine de cette exploitation

La connaissance des couches de schiste gazéifères et pétrolifères est largement antérieure à leur mise en exploitation puisque dès les années 1950 aux États-Unis, les compagnies pétrolières expérimentent des techniques permettant de sonder ces réserves.
Des caractéristiques géologiques des hydrocarbures de schiste découlent les conditions spécifiques de leur exploitation. Tandis que les hydrocarbures conventionnels sont concentrés en larges réservoirs (appelés « lacs ») formés par des pièges géologiques empêchant la remontée du gaz ou du pétrole à la surface du sol, les gaz et huiles de schiste sont dispersés dans la couche où ils se sont formés, laquelle est appelée pour cette raison « la roche-mère ». Or, contrairement aux hydrocarbures conventionnels, les gaz et huiles de schiste se trouvent en très faible quantité dans des roches très peu poreuses et peu épaisses (quelques dizaines de mètres).
La profondeur, le manque de porosité et la dispersion de ces hydrocarbures non conventionnels ont longtemps cantonné ces ressources au rang de gisements « inexploitables » du point de vue économique. Le développement de ces ressources tient d’une part à l’amélioration de techniques permettant de dépasser ces contraintes mais surtout à l’augmentation du prix du gaz et du pétrole qui les a rendues compétitives économiquement.
L’essor des gaz et huiles de schiste aux États-Unis s’explique avant tout par une tradition d’extraction d’hydrocarbures et par l’abondance des acteurs locaux dans le secteur pétro-gazier ainsi que par une législation très permissive en matière environnementale et industrielle.

L’exploitation se focalise sur la géologie.

L’exploitation du gaz de schiste se focalise sur la dimension géologique des territoires impactés en séparant cette dimension de la nécessaire prise en compte des différents éléments de l’écosystème. On peut reprendre ici un passage de S. Beckett qui écrit :
« Alors fous-moi la paix avec tes paysages ! Parle-moi du sous-sol ! »4
Cet extrait illustre bien la situation actuelle. Les industriels utilisent des termes comme « surfaces » ou encore « zones », ce qui laisse de côté des dimensions humaines ou géographiques (aménités des paysages, accès aux lieux d’extraction). L’exploitation du gaz ou de l’huile de schiste se focalise donc largement sur les techniques d’extraction. Le sous-sol est le lieu de tous les intérêts de la technique alors que la surface est largement impactée par cette recherche.
Compte tenu du mode d’exploitation, cette technique nécessite de vastes surfaces, en dehors des agglomérations. C’est pour cette raison que les responsables de l’extraction parlent plus souvent de zones que de territoires, prenant peu en compte les organisations humaines présentes à proximité des puits.

Une extraction aux effets collatéraux ravageurs

L’impact sur les populations locales et les infrastructures a néanmoins été brutal et profond. Il constitue la conséquence directe des techniques évoquées ci-dessus.
La première nuisance n’est pas la pollution des nappes phréatiques mais le trafic routier provoqué par l’implantation des plates-formes de forage. Nécessitant une quantité considérable d’eau (plus de 10 millions de litres par fracturation hydraulique), des kilomètres de tubages (deux kilomètres minimum pour atteindre la couche puis deux kilomètres minimum de forage horizontal) et quantité d’autres équipements (tête de forage, produits chimiques, sable, etc.), chaque forage nécessite un ballet incessant de camions.
Le deuxième principal problème est la voracité en eau : engloutissant des millions de litres d’eau par fracturation hydraulique, chaque puits recrache autant d’eau viciée, totalement inutilisable. Outre les produits chimiques et les hydrocarbures qu’elles contiennent, les eaux usées de forage sont souvent contaminées par les radioéléments prisonniers dans les couches de schiste.
Les rejets aériens comptent également pour une part non négligeable des dommages environnementaux. Souvent disposées dans des bassins d’évaporation, les eaux rejettent une partie des produits ramenés du sous-sol (à commencer par le gaz lui-même). Les compresseurs utilisés pour traiter le gaz laissent également échapper du méthane, bien plus toxique que le CO2. Des fuites de composés soufrés peuvent également avoir lieu et menacer la faune environnante (bien que leurs premières victimes soient le plus souvent les travailleurs présents sur les plates-formes).
Enfin, le faible rendement et l’épuisement rapide des puits pousse les compagnies exploitantes à multiplier les forages afin d’assurer le maintien de la productivité. À raison d’une durée de vie moyenne de 2 à 3 ans par forage, et d’une emprise souterraine comprise entre 500 mètres et trois kilomètres, les campagnes d’extraction massive provoquent un mitage de chaque zone mise en exploitation par des plates-formes d’un hectare de béton (minimum) et tout le réseau routier nécessaire à leur approvisionnement. Le territoire est ici une vaste carte poinçonnée par des puits. Le béton des emprises et les routes d’accès artificialisent complètement le paysage.
Le film de P. Solanas montre bien que les activités humaines proches des puits sont directement impactées par l’exploitation :
- d’une part, les communautés Mapuche connaissent des nuisances en terme de qualité de vie et de dépossession des terres ;
- d’autre part, les agriculteurs de la région d’Allen, plaine fertile, subissent les allers et retours des camions mais aussi le stockage d’eau contaminée provenant de la fracturation hydraulique, eau récupérée et déposée dans de vastes réservoirs à proximité des vergers.
Si l’exploitation du gaz est ponctuelle, la multiplication des puits, nécessaire dans la recherche, nécessite de vastes surfaces. La technique d’extraction sismique est aussi largement invasive. De fait, il existe une disproportion entre le point représentant le puits et la zone d’impact de l’activité bien plus vaste.

II – Le potentiel énergétique argentin et la politique nationale

Un riche sous-sol

L’Argentine dispose d’un grand potentiel énergétique, avec une répartition spatiale que l’on pourrait qualifier d’équilibrée puisque ces ressources se répartissent sur tout le territoire. Dans le domaine de la production d’hydrocarbures, l’Argentine compte de 19 bassins sédimentaires, dont cinq sont en fonctionnement : Noroeste, Cuyo, Neuquén, Golfe San Jorge et Austral et Magallanes. L’exploitation a commencé au début du XXème siècle à Comodoro Rivadavia. Plus tard, dans les années 1960, c’est le gaz naturel qui a été l’élément déterminant de l’exploitation énergétique, à partir du principal réservoir dit Loma La Lata, situé dans le bassin de Neuquén. Celui-ci représente encore aujourd’hui 43 % des réserves de pétrole et environ 50 % de celles de gaz naturel.

Un développement sur un modèle d’accumulation

Cependant, même si l’offre énergétique est une source de richesse, on assiste à « un processus de développement, sans recherche de rationalité »5. Le développement se fait essentiellement sur un modèle d’accumulation. En effet, selon différentes sources6, on note une diminution notable des réserves de pétrole et de gaz, en raison du manque d’investissements pour explorer de nouveaux gisements : les entreprises, tant privées que publiques ont exploité presque exclusivement les sites connus sans prendre de risques économiques en investissant dans d’autres gisements. De fait, les réserves sont en baisse. Or, le contexte actuel en matière de consommation accorde une importance grandissante au gaz : désormais c’est sur la consommation de gaz naturel que reposent les activités du pays, à la fois pour les usages domestiques et industriels, ce qui pose la question essentielle pour l’Argentine, celle de la souveraineté énergétique.

Un contexte législatif favorable

Au cours des 15 dernières années, l’Argentine est devenue un centre attractif pour les investissements étrangers en raison de l’adoption de la loi 24.196/93 portant sur les investissements miniers. Cette loi a donné aux investisseurs une large protection juridique et des avantages économiques. Cette situation place l’Argentine comme un pays très attrayant, dans lequel les différentes provinces, compte tenu de l’autonomie dont elles disposent, élaborent des stratégies de développement économique pour l’arrivée de capitaux étrangers. Comme l’Argentine est un État fédéral, les stratégies des provinces et des municipalités sont très différenciées face à l’arrivée de capitaux étrangers. Cette ouverture à l’international est contradictoire avec la politique menée par C. Kirchner qui repose en grande partie sur un modèle de développement protectionniste.
La mise en œuvre et la continuité des politiques néolibérales des années 90 à nos jours, en particulier dans le secteur des hydrocarbures, a toujours conduit à hésiter entre privatisations (Menem) et nationalisations (Kirchner). Ce manque de stratégie claire laisse en attente l’élaboration d’un projet à long terme impliquant la pertinence, la technique, le suivi et la gestion à la fois pour l’exploitation et la production des gisements existants, pour l’exploration de nouveaux gisements et le développement des énergies renouvelables.
Le débat actuel comme dans toute l’Amérique latine porte sur le tryptique : Extractivisme / Néoextractivisme / Postextrativisme. L’Argentine de Menem ultralibérale aurait été extractiviste. Celle des Kirchner nationalise, mais continue dans une logique internationale en insistant sur la redistribution sociale des fruits de l’exploitation des ressources (néo-extractivisme) et en accueillant des grandes compagnies comme Total, Repsol, Chevron. Les mouvements de contestation se rattachent enfin à la troisième

Répartition de la consommation annuelle de carburants en Argentine (tonnes d’équivalent pétrole en%).

Source : Mariana Matranga y Martín Gutman, Gas y petróleo no convencional : perspectivas y desafíos para su desarrollo en la Argentina , 2013.

logique mettant au premier plan de la lutte les questions d’environnement, de bien commun etc7.

Un enjeu énergétique central

Le gouvernement argentin mise beaucoup sur le gaz de schiste compte tenu des besoins du pays. Le débat sur l’énergie est crucial puisque de nombreuses coupures d’électricité se produisent régulièrement dans le centre des grandes villes, en particulier l’été à cause de l’utilisation de la climatisation. Celle-ci provoque des pics de consommation auxquels le réseau énergétique ne peut faire face. De même, l’absence d’un réseau de transport ferroviaire reporte sur la route à la fois le trafic de voyageurs (bus, voitures particulières) mais surtout de poids lourds. Les routes sont massivement fréquentées par des bus de longue distance, fort confortables et les propriétaires de ces sociétés de transport réalisent de très grands bénéfices. En revanche, cette pression du fait routier, fait peser une dépendance très forte du pays vis à vis du pétrole. En octobre 2013, nous avons ainsi pu remarquer des pénuries et des files d’attente devant les stations-service pas toujours approvisionnées.

La découverte de « réserves considérables ».

Ces paroles sont celles de la Présidente à Neuquén et elles indiquent aussi l’importance de l’enjeu de souveraineté. Il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans un contexte sud-américain de nationalisation et de contrôle des ressources naturelles par les États, ce qui est dénommé post-extractivisme. Cependant, en novembre 2011 une fois les réserves prouvées, le manque de capitaux de l’État argentin n’a pas permis à l’État d’investir dans un projet aussi onéreux. Ainsi, en novembre 2013, la compagnie YPF a été nationalisée, par le biais d’une entente de principe avec la société espagnole REPSOL mais l’État argentin a été à la recherche de nouveaux partenaires pour agir en tant qu’investisseurs dans l’extraction de gaz de schiste. Finalement, c’est le 16 juillet 2013 qu’un accord est signé entre YPF et Chevron (société d’origine américaine), entreprise qui fait l’objet de plusieurs procès sur les questions de contamination environnementale, et qui a été condamnée récemment en Équateur à payer 19 milliards de dollars pour avoir souillé 500 000 hectares, et porté atteinte à la vie de 30 000 familles8. L’Argentine depuis cette date aurait gelé les avoirs de Chevron dans le pays9. Le 13 mai, la Cámara Federal ordonne une enquête sur les conditions dans lesquelles K. Kirchner a signé l’accord avec Chevron, décret 929/13. Les députés de la nouvelle gauche, considèrent que cet accord est contraire à la loi fédérale sur les énergies.

III– L’impact régional et local : Neuquén/Añelo

Un bassin exploité classiquement depuis les années 1960/1970

La province de Neuquén, située dans l’ouest de l’Argentine, dans la région de la Patagonie se décompose en deux paysages distincts : à l’ouest, frontière naturelle avec le Chili, on trouve la partie sud de la Cordillère des Andes, qui est la source des rivières traversant la province. Dans le centre et l’Est de la province, domine le plateau patagonique, dont la caractéristique principale est la sécheresse. C’est un plateau qui descend de manière régulière vers la mer, avec un climat prédominant aride de steppe, où les vents secs de l’Ouest sont très marqués, de même que la grande amplitude des températures. L’activité principale de cette zone est liée à l’énergie et elle fournit 60 % de l’électricité du pays, 50 % du pétrole et du gaz. Cette zone possède le principal bassin de pétrole et de gaz du pays – Cuenca Neuquén – bassin au sein duquel on peut distinguer les gisements de Loma de la Lata ou encore de Loma Campana parmi bien d’autres de moindre importance. La zone dite de « Alto Valle » est aussi connue pour sa production agricole de qualité autour des fruits et légumes (pommes, poires, pêches, etc.) principalement autour de la ville d’Allen, capitale de la poire, à l’Est de Neuquén. Une industrie vinicole de grande qualité tend à se développer.

Vaca Muerta, le vertige des profondeurs…

Au dessous des bassins connus et exploités depuis les années 1960, on trouve une formation appelée Vaca Muerta où à de très grandes profondeurs, dans la roche mère, des réserves de pétrole et de gaz ont été repérées très tôt, dès les années 1970. Jusqu’en 2010, en Argentine, la production d’hydrocarbures reposait sur la méthode dite de l’« exploitation conventionnelle » ce qui signifie, à partir de la localisation des réserves, les percer, relâcher la pression permettant au flux de pétrole et de gaz de remonter à la surface. Dans ce type d’exploitation au milieu d’un paysage caractérisé par l’aridité et l’absence ou la très faible occupation humaine, les tours de perforation apparaissent comme des marqueurs socio-temporaires, des "cigognes" qui identifient fortement la Patagonie argentine.
Cependant, la diminution de la production de gaz et de pétrole, ainsi que le progrès des techniques d’exploitation non conventionnelles, développées il y a environ 20 ans, ont focalisé les regards vers la formation Vaca Muerta, dont le potentiel était connu depuis de nombreuses années mais qui n’était pas exploité en raison de l’inaccessibilité du site (plus de 3500 mètres de profondeur).
De fait, les nouvelles perspectives technologiques mettent au premier plan cette formation, qui occupe, d’après les estimations, la troisième place dans les réserves mondiales de gaz de schiste. Cette formation géologique a une "épaisseur comprise entre 300 et 590 m, en fonction de la zone considérée, et couvre une superficie de 70 000 kilomètres carrés, occupant presque toute la province de Neuquén10" et une partie des provinces de Mendoza , La Pampa et Río Negro.

La transformation du paysage selon trois logiques

Añelo, ville principale de ce territoire d’hydrocarbures, est une zone urbaine située dans le domaine de l’exploitation du pétrole et du gaz de Loma de La Lata Norte sur la formation Vaca Muerta à 100 km de Neuquén. On peut qualifier cette unité urbaine de pueblo de ruta, à savoir la Ruta 7 dite ruta del petroleo. La ville n’a pas de plan d’ensemble, pas d’égouts et de très nombreux 4X4 parcourent à grande vitesse les routes de ripio (terre battue) faisant voler des nuages de poussière.
Cette ville est présentée dans les revues spécialisées de l’industrie pétrochimique comme un farwest prometteur11. Il s’agit d’un espace en ébullition en particulier dans le domaine des transports qui anticipent une augmentation prochaine de la population : la ville est ainsi passée de 2 634 habitants au recensement de 2010 à 5000 habitants aujourd’hui12. Le Maire interrogé récemment évoque 30 000 habitants dans 15 ans13. Ce n’est pas un hasard si la récente publication de la Revue Géographique Nationale (2013) présente Añelo comme le lieu de « la renaissance du peuple » et comme « un village en action ». Dans cette ville, on prévoit un investissement de 20 milliards d’euros dans les 5 prochaines années, et on commence déjà à prévoir la construction d’hôpitaux, d’un aéroport, d’hôtels de diverses catégories ou encore d’un centre commercial. Aujourd’hui, la région compte environ 200 puits qui utilisent la fracturation hydraulique comme un moyen d’exploitation.
Ce territoire est composé d’acteurs distincts : ceux qui sont « de passage » à prédominance masculine, de différentes nationalités impriment des changements très rapides avec de la technologie de pointe dans ce paysage de western, et ceux « qui les voient arriver », la population de la région qui construit un quotidien plongé dans une autre temporalité.
Le premier groupe est composé des gens de passage, essentiellement des hommes. Ce sont les ouvriers mais aussi les cadres de l’extraction même si le lieu où se prennent les décisions stratégiques de l’industrie extractive est éloigné d’Añelo. De fait, les cadres présents ne sont là que temporairement alternant des trajets entre le lieu d’extraction et les sièges des sociétés pétrolières. Les décisions ne se prennent donc pas à Añelo mais à Neuquen, Buenos-Aires (YPF) ou Paris (Total). Ces employés des sociétés pétrolières disposent de technologie de pointe et de services privés qu’ils mettent parfois, mais rarement, à disposition des habitants. À partir d’une observation de terrain, réalisée en octobre 2013, on découvre un trafic incessant sur les routes en ripio avec de gros camions neufs, comme l’est la flotte de ceux qui se déplacent pour travailler, où les camionnettes 4x4 prédominent. Le nom des compagnies pétrolières est indiqué sur les véhicules, mais aussi sur différents supports comme pour marquer l’occupation de l’espace.
Le deuxième groupe d’individus que l’on peut repérer est composé des autochtones vivant dans la ville. La population locale est partagée entre d’un côté l’attrait des salaires, l’attente de nouveaux services pour faciliter la vie quotidienne, le bitume signe de modernité et d’un autre côté le refus de l’exploitation pour des raisons environnementales. Les habitants sont pris de vertige devant de telles transformations et ils ne connaissent généralement pas les implications de ces changements profonds souvent masqués par l’augmentation temporaire, immédiate, mais prometteuse d’emplois.
Les Mapuche constituent un troisième groupe. Ils revendiquent en Argentine comme au Chili un droit de possession ancestrale des terres de cette région, mais si des promesses leur ont été faites par le gouvernement, ces communautés n’ont pas de titre de propriété écrit, ce qui fait que les grandes compagnies les ignorent.

Une zone de conflits

Les groupes ainsi définis entrent en contact au quotidien et ces interactions prennent diverses formes. La première est celle de la confrontation. La société argentine, depuis l’arrivée de capitaux étrangers pour les investissements miniers, se mobilise à travers différentes expressions populaires. L’année 2003 est une étape qui a marqué la force potentielle de cette société civile, appelée "effet Esquel"14. À partir de cette date, est apparu le mouvement des assemblées populaires dans différentes parties du pays, mouvement qui a le soutien de personnalités du monde de l’art, de la recherche et des médias. Ces forces d’opposition relaient le discours des membres de la Confédération mapuche de Neuquén et de certains habitants d’Añelo qui rejettent ces formes invasives d’exploitation des richesses du sous-sol. Ils revendiquent différentes avancées comme le droit à un environnement sain, le droit au travail ou encore le droit à la santé. C’est la thématique du Buen vivir et des Biens communs.
Les grandes entreprises jouent la division et « arrosent » le territoire. À la mi-Décembre 2013, la contestation sociale d’Añelo s’est manifestée une fois de plus par un « piquete »15 à travers lequel la population a exigé l’ouverture d’un hôpital, alors que la ville ne compte qu’un seul cabinet médical. Provisoirement, c’est l’Union of Petroleum qui a mis à la disposition des habitants d’Añelo les installations de sa clinique et de la pharmacie syndicale, jusqu’à ce que le gouvernement réalise la construction effective de l’hôpital prévu.
Comme on le voit, l’intérêt stratégique du dossier, l’approvisionnement en énergie de l’Argentine et les accords avec les firmes multinationales du pétrole, empêchent tout débat national sur le sujet et en particulier des échanges avec les communautés Mapuche ignorées ici.
De plus on note une véritable déconnexion entre les enjeux locaux autour d’Añelo et ce qui se passe dans les grandes villes du pays et en particulier à Buenos-Aires. Le lien entre les opposants est difficile à se tisser et l’opinion publique des grandes villes est peu informée des enjeux territoriaux et sociaux de l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste dans ces zones éloignées de la capitale. Les associations existent, nombreuses ont leur siège à Buenos-Aires et elles relaient l’information sur Internet, mais on a l’impression d’une nébuleuse qui a du mal à se structurer pour peser dans la prise de décision politique, ce dont profite le pouvoir en place.

Conclusion 

Ce dossier du gaz de schiste illustre bien la question des échelles, des temporalités et de la politique :
- la question des échelles d’abord. Nous avons à faire à des enjeux emboités : un enjeu mondial actuel (la course à l’énergie fossile), un enjeu national (la politique de l’énergie en Argentine), et les effets régionaux et locaux (l’impact sur le territoire de Neuquén).
- la question des temporalités ensuite : l’urgence, la course effrénée à la mise en valeur de l’exploitation de ces ressources cadre mal avec la nécessaire prudence liée aux effets de cette exploitation. Nous sommes dans une logique de court terme quand le réchauffement climatique demande des réponses de long terme. ll s’agit ici d’un territoire où la gestion des ressources exploitées1 exige des technologies et des pratiques qui fondent leurs actions sur le modèle néolibéral : ces logiques cherchent à obtenir le maximum d’avantages en les plus brefs délais.

- la question du politique enfin : une page du Monde des livre2 a été consacrée récemment à la production d’ouvrages sur la notion de biens communs. Avec cette question il s’agit bien de ressources patrimoniales qui mobilisent les citoyens. C’est une question politique dont le débat est interdit ici. Comme le dit M. Svampa3 : « la question est de savoir si l’on peut débattre de ce que l’on entend par développement et durabilité : si l’on parie sur le fait que cette discussion soit informée, participative, démocratique ou bien si l’on accepte la domination des élites locales et des grandes entreprises au nom du nouveau « consensus des matières premières ».

Sylvain LAPOIX (journaliste, La revue dessinée, sylvainlapoix@gmail.com.), Maria-Amalia LORDA (géographe, Professeur à l’Université de Bahía Blanca, Argentine, mariaamalial@yahoo.com.ar.), François TAULELLE (éographe, Professeur à l’Université de Toulouse- LISST CNRS (UMR 5193), Centre interdisciplinaire d’études urbaines (CIEU) francois.taulelle@univ-jfc.fr.)

4. Samuel Beckett, « En attendant Godot », acte II.
5. Servando Dozo, “Los recursos energéticos en Argentina”, in J ; ROCCATAGLIATA (Coord.), Geografia general y los marcos regionales,, Éd. Planeta, Buenos Aires, 1988..
6. Servando Dozo, article cité et J. Roccatagliata, (Coord), opus cité, 1988.
7. Mathilde Denoel, « Perception du territoire et mega-mineria argentine : au croisement du néo-extractivisme et du post-extractivisme », mémoire de 2ème année de Master, IPEAT, Université de Toulouse-Jean-Jaurès, juin 2014.
8. http://rivadavia.com.ar/articulos/chevron-es-la-empresa-con-peor-reputacion-mundial-por-contaminacion/, “Chevron es la empresa con peor reputación mundial por contaminación” 16/07/2013.
9. De même, en décembre 2013, l’américain Chevron connaît aussi de graves déboires en Roumanie dans le village de Pungesti, à 200 km au nord-est de Bucarest. L’entreprise se heurte à la résistance de la population locale dans cette zone très pauvre de Moldavie roumaine. Les images des heurts avec la police ont fait le tour du web comme l’explique A. Sabot dans un article du Monde. Le village a été ainsi placé en “zone de restriction spéciale de sécurité”, statut réservé à la lutte contre le grand banditisme et les trafics. La société procède à une vaste campagne de distribution de biens matériels aux populations pauvres de cette zone. Le journaliste explique que des colis sont distribués aux enfants dans lesquels Chevron écrit dans une lettre “pour toi et ta famille” : “Chevron a une longue histoire de travail avec les communautés et d’investissements sociaux (…) en particulier dans des projets de soutien à la santé, à l’éducation et au développement d’opportunités économiques”.
10. PORTAL PLANETA, « Yacimiento petrolifero Vaca Muerta en Neuquen. Explotacion del petroleo y gas shale en Argentina », sur le site : http://www.portalplanetasedna.com.ar/vaca-muerta.htm
11. “Anelo, el pueblo revolucionado por Vaca muerta”., Revista petroquímica, 28 novembre 2013,
12. NATIONAL GEOGRAPHIC, « Viaje al centro de Vaca Muerta », Ed. Televisia, novembre 2013.
13 Ibid.
14. L’effet Esquel : c’est le fait que dans cette ville touristique (principal centre de ski de la Province de Chubut), où les voisins mobilisés dans les assemblées populaires, imposent leur volonté de refuser la mine et l’installation de Meridian Gold Co. pour l’extraction de l’or, à partir de l’utilisation de cyanure. Le référendum rendu possible par le passage de l’ordonnance 30/03 a déclaré Esquel "municipalité non-toxique et respectueuse de l’environnement". Par la suite cette action a conduit à la loi provinciale 5001 qui interdit sur l’ensemble du territoire de Chubut "les mines métallifères à ciel ouvert et l’utilisation du cyanure dans les processus de production minières », Walter Pengue, (Compilador), « La apropiación y el saqueo de la naturaleza », in : Conflictos ecológicos distributivos en la Argentina del Bicentenario, GEPAMA – Fundación Heinrich Boll - Lugar Editorial, Buenos Aires, 2008.
15. Forme de protestation sociale, en vertu de laquelle un groupe de personnes en coupant les routes ou en fermant les rues au trafic ou des blocages sur les lieux de travail, demande l’amélioration de leur vie quotidienne.