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Géopolitique des innovations

mercredi 31 décembre 2014

Le présent article n’est que la tentative d’application des idées de Michel Pétrov (1923-1987), philosophe soviétique de talent exceptionnel, à l’analyse des problèmes géopolitiques du développement global.
Pétrov bénéficiait d’une reconnaissance incontestable parmi ses collègues, surtout d’inspiration libérale, mais il n’a réussi à publier que 27 articles pendant toute sa vie en raison d’une pression idéologique insurmontable. Il a laissé plusieurs livres qui ont été publiés après sa mort, dont le dernier, le plus important peut-être, a été terminé en 1986 et publié en 2004. Il est intitulé : « Histoire de la tradition culturelle européenne et ses problèmes ».
Pétrov met l’accent sur la différence profonde entre la première révolution scientifique des XVI-XVIIème siècles, qui a été à l’origine des sciences empiriques et la deuxième qui a transformé la science au XIXème en force productrice, moteur de l’économie nationale et du développement de la société prise dans sa totalité. Pétrov souligne, en citant plusieurs historiens de la science et de la technique, que la première révolution industrielle était une création d’inventeurs autodidactes qu’il s’agisse du métier à tisser, de la machine à vapeur, du bateau à vapeur, de la locomotive ou du télégraphe électrique. Les scientifiques travaillaient sur les problèmes d’application le plus souvent sans beaucoup de succès. Leurs idées sur l’amélioration de l’agriculture auraient pu avoir des conséquences désastreuses si elles avaient été appliquées. Le grand Christian Huygens (1629-1695) a beaucoup œuvré pour rendre la montre plus exacte, mais c’est le charpentier John Harrison (1693-1776) qui a inventé le chronomètre. Le télégraphe électrique élaboré par la fine fleur de la science française à la demande de Napoléon n’était d’aucun usage. Il a été inventé par le peintre Samuel Morse (1791-1872) qui n’avait pas beaucoup d’intérêt pour la science. D’autant plus que la science ne pouvait pas ouvrir la voie à des applications puisqu’elle était en retard par rapport à celles-là. L’analyse de Carnot a été formulée 60 ans après l’invention de la machine à vapeur.
La première révolution scientifique au cours de laquelle des personnes qui n’avaient pas l’expérience des études empiriques de la nature ont crée la science expérimentale a été spontanée. Elle a largement utilisé l’infrastructure académique des universités médiévales. Ces dernières ne devaient leur existence qu’au célibat des ecclésiastiques qui ne pouvaient pas transmettre leur métier à leurs fils comme d’autres professionnels le faisaient. C’est seulement l’absence du célibat dans l’église orthodoxe qui est responsable de l’absence des universités dans les pays orthodoxes au Moyen-Âge.
Certes, l’idée de Francis Bacon (1561-1626) suivant laquelle Dieu ne nous a pas donné un seul livre, mais deux – les Saintes Écritures et la Nature – qui doivent, toutes les deux, être étudiées par les bons chrétiens, est souvent considérée comme la pierre angulaire de cette nouvelle conception du monde. Mais cette idée audacieuse ne servait qu’à justifier ce qui se passait déjà : on ne se contentait plus, dans les universités et les monastères, d’étudier uniquement les textes sacrés ou hérités des Grands Grecs. L’intellect a pris goût à la découverte, les grandes découvertes géographiques en étaient l’exemple.
La deuxième révolution scientifique au contraire était purement artificielle. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III (1770-1840), ayant perdu dans la guerre contre Napoléon la moitié du territoire national et la moitié de ses sujets est devenu disposé aux réformes radicales. Cela a permis à Guillaume (Wilhelm) Von Humboldt (1767-1835), son ministre de l’éducation, philologue, frère d’Alexandre Von Humboldt (1769-1859), de réformer profondément l’enseignement secondaire et supérieur en Prusse. Les gymnases ont été créés et la victoire prussienne dans la guerre contre l’Autriche-Hongrie en 1866, était seulement la victoire des professeurs des gymnases, comme on le disait à l’époque.
La réforme de l’éducation supérieure dont W. Von Humboldt a été le père s’est avérée encore plus profonde. Il a crée en 1810 l’Université de Berlin comme première université au monde d’un type nouveau. Le système traditionnel de tutelle dans lequel les professeurs travaillaient avec de petits groupes d’étudiants au long de toutes leurs années d’études a été remplacé par le système actuellement existant et uniquement concevable pour nous. Ce changement universitaire a permis, comme pour l’industrie un siècle plus tard, de multiplier rapidement le volume de sa production. Mais son instauration a eu des conséquences plus sérieuses pour la science elle-même. Elle a beaucoup approfondi la spécialisation certes, mais c’est seulement elle qui a été à l’origine du manuel au sens moderne du terme.
Chaque professeur, maître de conférences, chargé de cours, ne disposait dorénavant que d’un temps bien limité pour exposer sa matière aux étudiants. Il devait alors écrire un manuel en accord avec les facultés de ses étudiants qui avaient, en outre, bien d’autres disciplines à étudier. Il était confronté au défi de présenter sa science d’une manière brève, logique et exhaustive. On adoptait l’approche génétique (historique), sauf dans les mathématiques probablement par respect pour ce noble objectif. On devait reconsidérer l’histoire de chaque science et c’est ainsi que l’histoire de la science devenait l’instrument de son développement, suivant Vladimir Vernadsky (1863-1945), grand scientifique et penseur russe.
Chaque génération des chercheurs réécrit, suivant Vernadsky, l’histoire de sa science. La reconstruction de l’histoire fait toujours partie de l’analyse de l’état actuel de la science et de la vision de ses objectifs. C’est ainsi que la science a réussi à formuler des objectifs qui servent de balises pour son développement ultérieur.
Une autre grande innovation de W. Von Humboldt était la reconsidération profonde de ce qu’il fallait étudier à l’université. Les sciences physiques, chimiques et techniques ont remplacé la théologie, le droit et les belles lettres. À part cela, W. Von Humboldt et son équipe de réformateurs ont procédé à la réforme du secteur de la recherche dont le premier pas a été la création du laboratoire de Justus Von Liebig (1803-1873) à Giessen en 1826. Ce laboratoire était le prédécesseur et le prototype des institutions de recherche modernes. Il cumulait les recherches en sciences pures et appliquées ainsi que la formation des chercheurs (système des boursiers en cours de réalisation d’une thèse). C’est a ce jeune chimiste, disciple de Louis-Joseph Gay-Lussac (1778-1850) que W. Von Humboldt a confié l’achèvement de son œuvre gigantesque. Pétrov l’a appelé la « grande triade » : science pure, science appliquée et formation des professionnels. Notons également que les premiers engrais chimiques (azotés) ont été élaborés au sein de ce laboratoire.
Le système prussien de l’organisation de l’éducation et de la recherche, le plus progressiste au monde en XIXème siècle, a été adopté par des pays aussi différents que les États-Unis, le Japon et la Russie qui a copié ce système sans presque le modifier. Ces quatre nations visaient toutes à défier les anciens leaders, l’Angleterre et la France, qui ne manquaient pas d’arrogance à l’égard de la Prusse qu’elles considéraient comme arriérée et provinciale. C’est juste en raison de cette arrogance que la France a perdu la guerre de 1870 avant même son commencement puisqu’elle disposait de dix fois moins d’ingénieurs et de chimistes diplômés que la Prusse. La Troisième République a ensuite profondément réformé l’éducation nationale suivant en cela le modèle de W. Von Humboldt.
La Grande Bretagne, qui n’avait pas subi une telle défaite, a continué à professer le culte de l’inventeur autodidacte tandis que la Prusse, devenue ensuite l’Allemagne développait rapidement son industrie en tirant profit des réformes qui avaient commencé à porter leurs fruits plusieurs décennies après la mort de leur auteur. Personne ne pouvait imaginer en 1835 que la future Allemagne allait devenir la première puissance en Europe et la deuxième au monde au début de XXème siècle. Les résultats de cette deuxième révolution scientifique ont été perdus d’une manière absurde à l’occasion de la Première Guerre mondiale qui à été l’aboutissement de la dégradation catastrophique du niveau intellectuel de la politique extérieure allemande après la démission d’Otto on Bismarck (1815-1898) en1890. Le pays en pleine modernisation avait terriblement besoin de géants comme Bismarck et les frères Humboldt, mais ce sont des individus médiocres qui ont gaspillé leur héritage. Il faut noter néanmoins que les pays de l’Entente et les États-Unis ont emporté la victoire en raison de leur suprématie en matière de ressources, et non pas en raison d’un niveau technique supérieur en matière d’armement et d’organisation des troupes.
La destruction de la « grande triade » est à l’origine de l’effondrement de la science en Russie (Moscou a été en tête du palmarès des villes publiant le plus d’articles scientifiques en 1967 par exemple), ainsi que dans les autres pays post-soviétiques et post-socialistes où elle a été encore plus violente. La fin de la course aux armements et de toute rivalité géopolitique avec l’OTAN, la transformation de la grande puissance en fournisseur de ressources primaires pour l’Europe et la Chine a rendu inutile la science appliquée. La science fondamentale survivait encore péniblement au service de l’éducation supérieure dont le niveau se dégradait à une vitesse catastrophique. Cependant la stabilité manquait terriblement à cette construction, ce qui a rendu possible la liquidation de facto de l’Académie des Sciences de Russie avec ses 436 instituts de recherche et ses 90 000 employés en 2013.
La Russie n’est pas seule à traverser la crise profonde du rationalisme, c’est le désastre universel dont l’origine et les perspectives de déroulement ont été analysées par les penseurs de la société les plus influents comme Jürgen Habermas, Ulrich Beck, Manuel Castells, Franck Webster et bien d’autres. Le déclin de la démocratie, résultat le plus important et le plus dangereux peut-être de cette crise, a été analysé avec beaucoup d’audace et de perspicacité par Ernest Gellner (1925-1995) en Europe et Christopher Lasch (1932-1994) aux États-Unis.
Si les effets désastreux de la dégradation intellectuelle de la société où nous vivons nous sautent aux yeux, d’autres problèmes, moins évidents, sont propres à l’éducation et à la science. Ces problèmes étaient les préoccupations majeures de Pétrov, il y a trois décennies, alors que la science était en plein essor et que son statut social semblait être incontestable. C’était surtout le problème du développement extensif de la science comme de l’éducation qui l’inquiétait. La science d’après-guerre et jusqu’à l’effondrement de l’URSS et de son bloc de pays socialistes ce qui peut être considéré comme une Troisième Guerre mondiale du point de vue de ses conséquences géopolitiques, a connu la croissance exponentielle des connaissances scientifiques qui ne pouvait pas durer toujours. Cela inquiétait beaucoup les chercheurs les plus perspicaces et responsables à la même époque.
Les choses n’allaient pas mieux pour l’éducation. Plus la différentiation de la science progressait, moins elle était présente au niveau scolaire et même universitaire. Les tentatives de « rattraper » cette différenciation de la science ont eu des conséquences défavorables pour les langues : on diminuait le temps accordé aux études linguistiques afin de promouvoir de nouvelles matières scientifiques. Mais ces dernières, étudiées d’une manière superficielle contribuaient beaucoup moins au développement des facultés intellectuelles des écoliers que les langues bien étudiées. La nature des matières linguistiques est telle que les résultats de leur apprentissage sont beaucoup plus difficiles à reproduire ou à falsifier.
Le recul catastrophique des pays leaders traditionnels en matière d’éducation et de recherche, ce qui est moins visible mais pas moins important, offre des perspectives intéressantes aux futurs pays leaders. Les succès des écoliers de certains pays d’Asie auraient dû être une préoccupation majeure pour les pays qui ne veulent pas céder leurs places honorables dans le monde, acquises par les efforts héroïques des ancêtres, mais ce n’est pas le cas, malheureusement, dans la réalité. Les succès impressionnants de l’URSS au milieu de XXème siècle, couronnés par le vol de Gagarine le 12 avril 1961, résultaient seulement des efforts massifs en éducation et en recherche qui ont permis à ce pays pauvre et arriéré de devancer le rival beaucoup plus riche et puissant.
Les États-Unis ont relevé le défi et ont pris leur revanche le 20 juillet 1969, lorsque Armstrong et Aldrin ont débarqué sur la Lune. Le rôle de l’amiral Hyman G. Rickover (1900-1986), surnommé Father of the Nuclear Navy a été important. Discutant à plusieurs reprises avec John F. Kennedy (1917-1963) des problèmes de l’éducation nationale dont il considérait le niveau comme absolument inacceptable, surtout après le lancement du spoutnik soviétique en 1957, il a réussi à être entendu à l’époque de la guerre froide. Difficile de répéter un tel succès avec Barack Obama, sans parler de Vladimir Poutine. Des pays pauvres et arriérés au passé très récent comme la Finlande, Singapour, la Corée du Sud ou Formose, peuvent fournir un exemple aux grandes puissances, mais ne peuvent pas représenter une menace géopolitique pour eux. La Chine populaire et l’Inde le peuvent.
L’histoire ressemble peu à la mécanique céleste, l’état futur n’est jamais déterminé par l’état actuel. C’est juste le déclin de l’Occident et des pays ex-socialistes qui est une aubaine pour la Chine : le modèle extensif2 est bien connu et il ne reste qu’à le copier, ce que les Chinois font avec beaucoup de zèle et de succès. La dégradation morale de la société où l’argent est considéré comme la valeur ultime rend possible l’achat de tout ce qu’on ne peut pas copier.
Mais Pétrov a démontré la possibilité et la nécessité d’adoption du modèle intensif3 de la « scientification » de la société. Il a ébauché le projet d’un enseignement scolaire basé sur l’étude des langues vivantes et mortes, ce qui a pour objectif le développement des facultés intellectuelles des élèves afin de les préparer pour les études de la science à la fin de leur cursus scolaire. С’est à l’âge de 2 à 5 ans que l’enfant est le plus capable d’étudier les langues et il faut profiter au maximum de cette opportunité créée par la nature en modifiant le système d’éducation d’une manière permettant de le faire fonctionner au mieux. Une transformation d’une telle ampleur doit prendre de 50-60 à 80-90 ans, selon Pétrov, mais les fruits des réformes de l’éducation prussienne n’ont pas été rapides non plus. On ne peut pas être sûr que le remède proposé par Pétrov soit le plus efficace, mais rien ne témoigne que son diagnostic ne soit pas correct.
Une réforme aussi grandiose aurait des répercussions pour la science elle-même dont l’ampleur serait tout à fait comparable aux conséquences de la grande œuvre de W. Von Humboldt. Il sera nécessaire de remplacer le manuel-introduction par le manuel-conclusion dont la préparation va demander un élan d’une ampleur inimaginable en matière de méthodologie de la science. Mais peu nombreux étaient ceux qui soutenaient le projet d’un débarquement sur la Lune lors de la réunion tenue par J.F. Kennedy en 1961.
Impossible malheureusement de conclure sur cette note optimiste puisque la démocratie occidentale n’est pas en phase d’essor aujourd’hui et c’est le moins que l’on puisse dire. On a réussi prodigieusement à séparer les innovations de la science en tournant plusieurs pages d’histoire en arrière. Nous sommes confrontés aujourd’hui à une situation qui est très semblable à celle de la première révolution industrielle, accomplie par des inventeurs autodidactes. L’objectif majeur est de vendre au lieu de produire. Alors ce sont des technologies sociales qui sont demandées et les sciences sociales ne peuvent pas les fournir à profusion, de même que les sciences physiques, chimiques et techniques ne pouvaient pas faire grand chose au XVIIIème siècle pour les inventeurs de la machine à vapeur. Ce fut Rudolf Diesel (1858-1913) qui utilisa le premier les résultats des recherches scientifiques d’une manière consciente et conséquente.
Le bon sens et un sentiment de responsabilité élémentaire doivent souffler l’idée qu’on ne peut pas remplacer pour toujours les manipulations de la réalité par des manipulations des idées que les gens s’en font, mais ces belles qualités ne sont point appréciées de nos jours. Si le marketing a remplacé la recherche scientifique et si le nouveau flacon pour les parfums est devenu une innovation incontestable tandis que les scientifiques ne font pas partie de la classe créatrice, au moins en Russie, mais peut-être aussi dans d’autres pays, il faut abandonner tout espoir. L’Occident a commencé le jeu qu’il va perdre sans le moindre doute et dans un avenir beaucoup moins éloigné que celui de l’horizon des réformes indispensables pour son salut. Des réformes qui ne sont pas encore même discutées.

Viacheslav Shuper
1. Membre de l’Institut de Géographie de l’Académie des Sciences de Russie, Professeur à la faculté de Géographie de l’Université de Moscou.
2. Dans ce modèle extensif, les innovations produites au sein d’une société sont le résultat d’applications puisées dans l’ensemble des connaissances scientifiques existantes, sans que la société cherche à accroître ces connaissances en encourageant les Sciences.
3. Dans le modèle intensif, la société, par la formation d’un plus grand nombre de chercheurs, par des aides à la recherche scientifique, fait des progrès scientifiques d’aujourd’hui les bases des innovations de demain.

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