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Le Brésil après le « Mondial ». La Coupe du monde 2014 : impacts socioéconomiques et conséquence pour le pays1

mercredi 31 décembre 2014

Présentation

L’annonce en 2007, 64 ans après, que le Brésil accueillerait à nouveau la Coupe du monde de football en 2014 fut l’occasion de grandes célébrations et de quelques protestations. Il est évident qu’accueillir un événement de cette ampleur susciterait de grands espoirs dans n’importe quel pays. Dans le cas du Brésil, on s’attendait à ce que cet espoir soit plus grand encore étant donné les liens que ce pays a avec ce sport.
Une fois passée l’euphorie initiale, un débat virulent s’est développé dans la société brésilienne à propos du volume important de ressources publiques qui allait devoir être consacré à l’organisation de cet événement en relation avec la carence reconnue des investissements notamment dans l’éducation et la santé. De nombreux arguments, favorables ou opposés à la tenue du « Mondial », furent avancés : d’un côté, on évoquait les opportunités que cela créerait, et de l’autre les risques que cela pouvait présenter.
Ce débat est allé en s’intensifiant et en se compliquant à mesure qu’étaient diffusées les informations relatives à l’augmentation des dépenses liées aux travaux, à l’accroissement des exigences de la FIFA (Fédération internationale de football), à la dénonciation de la surfacturation constatée sur des contrats et aux retards sur le calendrier des travaux. Malgré tout, c’est à la veille de la Coupe des Fédérations, en juin 2013, que diverses manifestations ont été organisées dans tout le Brésil. Le mouvement de protestation s’est intensifié et prolongé jusqu’à la tenue de la Coupe du monde en juin et juillet 2014. En plus des deux motifs invoqués par les protestataires, se profilaient, en octobre 2014, les élections présidentielles dans le pays et le succès, ou l’échec, de l’organisation de la Coupe du monde devenait capital pour le gouvernement ou l’opposition. Même s’il est difficile de mesurer l’effet réel de ses conséquences sur le processus électoral, il est important de souligner que le pays a démontré qu’il était capable d’organiser de grands événements. Les premières évaluations et l’ambiance générale pendant les matchs ont montré que, lorsqu’ils n’étaient pas sur la pelouse, les Brésiliens faisaient preuve d’une bonne organisation, bien différente du spectacle effroyable de leur défaite face à l’Allemagne par 7 à 1.

Introduction

Les conséquences de la Coupe du monde sur le Brésil doivent être analysées dans le contexte des changements qu’a connus le pays au cours des douze dernières années. Nous voulons parler du processus inédit dans l’histoire récente du pays qui a combiné croissance économique et investissement social ce qui découlait de la mise en place d’un ensemble de politiques publiques et de programmes de transfert des revenus qui ont permis une réduction considérable de la pauvreté et des inégalités sociales et régionales.
Ce processus a débuté avec l’élection surprise d’un travailleur, Luis Inacio Lula da Silva, en octobre 2002, à la présidence de la République. Son programme politique a introduit une série de changements dans la politique économique et surtout dans les politiques sociales. Les mesures qui ont alors été adoptées ont permis dans les années suivantes une croissance économique basée sur le marché intérieur et une augmentation de l’emploi accompagnée par un nouveau cadre législatif plus favorable au travail. Cela a également permis une augmentation de la masse salariale, ainsi que du pouvoir d’achat des salariés et une revalorisation du salaire minimum.
Cette nouvelle orientation du rôle de l’État, associée à une vision qui combinait croissance économique et développement, a permis l’élaboration et la mise en place d’un ensemble de politiques publiques qui ont fait que le Brésil a connu un processus de meilleure redistribution des revenus, de réduction des inégalités sociales et régionales, d’une plus grande égalité des chances, c’est-à-dire est devenu un pays socialement intégré. À la différence du modèle antérieur, de nombreuses initiatives ont été prises dans divers domaines de la gestion publique qui, combinées avec un ensemble de politiques publiques, ont donné lieu à un processus de changement du modèle de développement brésilien.
Après un début difficile à la tête de l’État, en raison des incertitudes et des troubles provoqués par le résultat des élections, le nouveau gouvernement s’est vu obligé à prendre une série de mesures pour restaurer sa crédibilité au plan international : augmentation du taux d’intérêt et appréciation du taux de change. Les effets de ces mesures, parmi d’autres, ont commencé à se faire sentir à partir du quatrième trimestre de 2003, lorsque l’économie a présenté des signes de redressement, puis de 2004 à 2008, une croissance soutenue. En 2009, cette croissance a été interrompue par la crise économique internationale dont les effets sur l’économie brésilienne ont été adoucis par les mesures anticycliques adoptées par le gouvernement, comme la réduction des impôts dans certains secteurs, l’augmentation des crédits accordés par les banques publiques et la réduction des réserves obligatoires des banques.
Le Brésil était déjà en train de connaître une certaine amélioration des indices mesurant les inégalités sociales. Dès 2004, avec l’adoption d’une série de transferts des revenus et de politiques publiques successives, on observe une réduction marquée des inégalités, ce que traduit le coefficient de Gini5 passant de 0,561 en 2002 à 0,495 en 2013. Au cours des deux dernières années ce coefficient est resté stable, montrant que les inégalités n’ont pas augmenté.

La Coupe du monde et ses conséquences économiques

Le choix du Brésil pour accueillir les deux plus grands événements sportifs de la planète, la Coupe du monde de football en 2014 et les Jeux olympiques en 2016 à Rio de Janeiro, est le fruit de l’effort de coordination et de négociation du gouvernement brésilien. Le contexte économique que connaissait alors le pays et son insertion dans la scène internationale ont assurément contribué à ce choix. Il faut également prendre en compte le fait que la Coupe du monde, suivant les intérêts de la FIFA, a été relocalisée de pays qui se trouvaient au cœur de la crise vers des pays en développement : Afrique du Sud en 2010, Brésil 2014, Russie 2018 et Qatar 2022. Le fait que ce dernier pays ait été choisi pour accueillir la Coupe du monde alors qu’il n’a aucune tradition footballistique, en est une preuve : ce choix a donné lieu à de nombreuses plaintes et accusations de corruption portées contre la FIFA par la presse internationale. On parle même de transférer le « Mondial » de 2022 vers un autre pays.
Il existe de nombreuses études sur les impacts économiques qu’ont connus les pays qui ont accueilli la coupe du monde. Elles démontrent des résultats différents entre les pays développés et les pays en développement.
Dans le cas des pays développés, les exemples récents des États-Unis (1994), de la France (1998), de la Corée du Sud (2002) et de l’Allemagne (2006) montrent que l’investissement en infrastructures est très faible, à la différence de ce qui se passe dans les pays en développement. D’après Alan Rothenberg, président du Comité, la Coupe du monde aux États-Unis a créé des richesses de l’ordre de 60 millions de dollars. D’après des études de l’Université de New York, l’objectif principal des États-Unis était de promouvoir, au travers de la Coupe du monde, le football dans ce pays. La tenue de la Coupe du monde de 2002 au Japon et en Corée du sud avait déjà causé de grandes pertes au premier de ces deux pays. D’après Ichiro Hirose, le gouvernement japonais a dépensé 5 millions de dollars par an pour l’entretien des stades, étant donné qu’il n’y avait pas de programme d’utilisation de ces stades après l’événement. Quant à la Coupe de 2006, en Allemagne, Gert Wagner de l’Institut allemand de recherches économiques est parvenu à la conclusion que les impacts économiques de l’événement ont été négligeables à l’échelle de l’économie du pays.
Des auteurs comme Swinnen et Vandermoortele (2008) ont montré la différence des impacts économiques observés en Allemagne et en Afrique du Sud. La première différence a trait aux investissements dans les infrastructures. L’Afrique du Sud a dû engager des frais bien supérieurs à ceux de l’Allemagne car l’Allemagne n’avait pratiquement pas besoin d’adapter ses infrastructures aux exigences de la FIFA. La seconde différence a trait aux coûts du capital et du travail. Le coût du capital est plus élevé dans les pays en développement, comme l’Afrique du Sud. Par ailleurs les salaires y sont plus bas, ce qui représente une réduction des coûts de fonctionnement et d’infrastructure. En plus de cela le rapport dépenses / investissements dans l’événement représente autant d’argent qui n’est pas dépensé / investi dans d’autres domaines comme la santé ou l’éducation.
La Coupe en Afrique du Sud avait un budget prévisionnel initial de 2,1 milliards de rands. Pour la seule construction et rénovation des stades, le pays a dépensé près de 4,1 milliards de rands.
Au Brésil, la Coupe s’est tenue dans douze villes (Porto-Alegre, Curitiba, Sao Paulo, Rio de Janeiro, Belo Horizonte, Brasilia, Cuiaba, Salvador, Recife, Natal, Fortalesa et Manaos), prenant en compte les cinq grandes régions du pays. On peut imaginer que ce choix s’efforçait de prendre en compte divers aspects politique, touristique, économique et de lutte contre les disparités régionales. Finalement neuf des douze villes retenues figuraient parmi celles disposant du plus fort PIB des villes brésiliennes. Cependant il faut préciser que les différences qui existent entre ces villes créent nécessairement des effets différenciés positifs ou négatifs.
Normalement, la tenue de méga-événements sportifs requiert d’importants investissements dans les infrastructures des villes qui les accueillent, ce d’autant plus dans les pays en développement. Au Brésil, toutes les villes retenues ont procédé à des travaux d’infrastructures, ce qui a eu des impacts économiques, fonciers, urbains, environnementaux et sociaux. Il faut également citer la construction des douze stades, les cinquante projets d’infrastructures de transport (dont 25 concernent 13 aéroports et 7 ports), en plus des aménagements de sécurité, des infrastructures touristiques, de télécommunication, de technologies de l’information, de protection de l’environnement et de promotion du pays. Une étude commanditée par le Ministère des sports en 2010, estimait que les impacts économiques qui pouvaient résulter de la tenue de la Coupe du monde de 2014 pourraient atteindre 183,2 milliards de réals, desquels 47,5, soit 26 %, résultaient d’effets directs et 135,7 (74 %) des effets indirects. Cette étude prévoyait également que les bénéfices économiques directs de la Coupe du monde porteraient sur cinq domaines : les infrastructures avec des investissements estimés à 33 milliards de réals ; le tourisme qui en créerait 9,4 (dont 3,9 provenant des près de 600 000 touristes étrangers et 5,5 des 3 millions environs de touristes nationaux) ; la création de 710 000 emplois ; l’augmentation de la consommation des ménages estimée à 5 milliards et les recettes fiscales estimées à 16,8 milliards.
Selon les premiers chiffres officiels, diffusés par le gouvernement à l’issue de la Coupe, le total des investissements s’est élevé à 25,6 milliards dont 83,6 % provenaient de fonds publics. La majorité des dépenses a été allouée aux transports et aéroports ce qui représente 60,1 % des investissements, auxquels s’ajoutent 2,6 % pour les ports et 1,4 % pour les télécommunications. La seconde source de dépenses a été la rénovation ou la construction des stades qui a représenté 27,7 % (soit 7,1 milliards) de l’investissement total. Les dépenses de sécurité, quant à elles, ont représenté 7,3 % et les secteur du tourisme 0,8 % de l’investissement total.

Effets sur le monde du travail

Comme on a pu l’observer dans d’autres pays, les emplois créés par la Coupe du monde sont peu qualifiés et pour la plupart temporaires. L’étude de 2010, déjà mentionnée, commanditée par le Ministère des sports, prévoyait la création de près de 710 000 emplois, dont 330 000 emplois permanents pour la période 2010-2014 et 380 000 temporaires en 2014.
On estimait également que ces emplois seraient créés pour la plupart dans les très petites et petites entreprises des secteurs qui devaient être les plus concernés : bâtiment, alimentation, services aux entreprises, distribution de l’eau, du gaz et de l’électricité, assainissement et voirie, services d’information, tourisme et hôtellerie. En outre, une part importante des dépenses des touristes attirés par l’événement devait être redistribuée dans le secteur du commerce et des services : hôtellerie, alimentation, shopping, transports, culture et loisirs, communication et, dans une moindre mesure, santé et justice.
Outre les impacts sur le marché formel du travail, le travail dans le secteur informel s’est fortement développé grâce à la Coupe du monde, en particulier, celui lié aux activités commerciales aux abords des stades. Suivant les règles générales de la Coupe du monde, repris par la loi 12.663/2012, conçues pour protéger les intérêts des organisateurs et des sponsors de l’événement, le travail des vendeurs ambulants et des petits commerces aux abords des stades a été durement combattu par les pouvoirs publics.
Il est important de souligner que diverses initiatives syndicales ont visées à garantir de meilleures conditions de travail dans tous les secteurs concernés.
En 2007, lorsque le Brésil a été choisi officiellement pour accueillir le « Mondial », la date d’achèvement des travaux des stades, fixée par la FIFA était le 31 décembre 2012. À partir de ce moment-là, les pressions exercées pour que le calendrier soit respecté ont été très grandes et ont affecté directement les travailleurs des entreprises du bâtiment. Au cours de la période 2011-2013, on enregistrait 25 grèves et arrêts de travail sur les chantiers des douze villes choisies avec des revendications portant sur au moins deux des aspects suivants : augmentation des salaires, amélioration des conditions de travail (en particulier sécurité, salubrité et une meilleure alimentation), augmentation du tarif des heures supplémentaires, réduction de la charge de travail et de la durée des journées de travail, attribution d’aides notamment en matière de santé, d’alimentation, de transport, comme on peut l’observer sur le graphique n°1.
Si, d’un côté, il y avait beaucoup de pression pour que les travaux soient terminés à temps, de l’autre, les travailleurs et les syndicats ont profité de cette période d’exécution des travaux des stades pour lancer un mouvement de mobilisation et de grève qui cherchait à obtenir des avancées sociales importantes. Parmi les revendications satisfaites, on peut faire ressortir l’augmentation du salaire minimum réel des travailleurs sur les chantiers des stades, qui s’élève à environ 6,5 % en moyenne pour la période 2010-2013.
À en juger par les résultats obtenus, la stratégie des syndicats et des travailleurs brésiliens s’est révélée efficace comme on peut le voir dans le graphique 2, où on peut remarquer qu’une grande partie des revendications a été satisfaite.
Ces grèves et mobilisations se sont ensuite étendues à d’autres grands chantiers du pays, les plus notables étant les quatre grèves de 2011 qui ont eu lieu à la raffinerie Abreu et Lima à Pernambuc, à l’usine hydroélectrique de Jirau, dans l’État de Roraima ; à la centrale thermoélectrique de Pecemà dans l’État de Cerama et à l’usine hydroélectrique Teles Pires au Mato Grosso. Parmi ces revendications se trouvaient : l’amélioration des conditions de travail sur les grands chantiers, la représentation syndicale, l’organisation de conseils ouvriers sur les lieux de travail, la sécurité sur les lieux de travail, les régimes d’embauche des travailleurs, les congés, la salubrité des logements. Ces mouvements revendicatifs ont obligé le gouvernement brésilien à convoquer un comité national tripartite du bâtiment, avec des représentants du gouvernement, des entreprises et des travailleurs qui, après neuf mois de travail, a abouti à la signature, le 1er mars 2012, de l’accord national pour l’amélioration des conditions de travail dans le bâtiment, important progrès institutionnel dans la régulation des relations de travail sur les grands chantiers du pays.

Graphique n°1 Principales revendications des grèves dans les stades de la Coupe
Revendications

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Graphique n°2 Résultat des grèves dans les stades de la Coupe
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Évaluation de la Coupe et de ses retombées

En plus des différents aspects déjà mentionnés ici, le point qui a été le plus discuté et sujet à controverse durant tout le processus d’organisation du « Mondial » est celui qui touche aux retombées laissées par la Coupe. Indéniablement cet événement a entraîné de nombreux bénéfices, aussi bien tangibles comme les équipements dans leur réalité physique, les stades modernisés, les aéroports, les structures de transports urbains que les bénéfices intangibles comme ceux liés à l’amélioration de l’image de marque du pays à l’étranger pour ne citer qu’un exemple.
Cependant, parmi les conséquences tangibles se trouvent également des conséquences extrêmement négatives, comme les mesures de relogement, voir les expulsions de milliers de familles, hors de leur région d’origine, comme la défiguration du paysage urbain dans certaines régions, ou l’expropriation de terrains constructibles déjà prévus pour le logement de certaines communautés, qui, sous l’effet de la spéculation immobilière, ont été transformés en de vastes zones commerciales.
D’après le rapport de la Coordination nationale des comités populaires de la Coupe (2011), on peut estimer que, pour accueillir la Coupe du monde 2014 et les Jeux olympiques 2016, il faut reloger entre 150 et 170 000 familles, dans leur majorité à faible revenu, en raison de leur proximité des lieux d’accueil de la Coupe ou des Jeux.
Le cas de l’État de Recife est exemplaire de ce type d’intervention. Cette région est habitée par des familles à faible revenu qui, dans un premier temps, se réjouissaient qu’elle ait été retenue pour la construction d’un complexe sportif visant à accueillir l’événement. À l’origine, l’implantation du stade impliquait le relogement de trois cents familles. Le plan d’urbanisation de la ville considérait la zone à aménager comme une zone d’intérêt social appelée à devenir une zone d’urbanisation prioritaire, ce qui rendait possible le choix de la ville comme site de la Coupe. Le projet initial de la Coupe était placé sous la responsabilité du Comité technique d’urbanisation de l’État de Recife. Cet organisme avança une proposition technique qui prévoyait, en plus de la construction du stade, l’implantation de près de 10 500 logements, la plupart sous forme d’immeubles de un à trois étages, ainsi que de maisons de plein pied, de commerces, de services et d’équipements collectifs. Cependant, après avoir annoncé que le gouvernement fédéral investirait environ 500 millions de réals dans ce site, ce projet a suscité un soudain intérêt de la part du Consortium Pernanbuco, géré par l’entreprise Odebrechet qui a évincé toute l’équipe du Comité technique d’urbanisation de l’État de Recife. Ainsi tout le projet a été remanié et ce site, une fois terminé, était appelé à devenir la première Smart City (ville intelligente) d’Amérique latine, hébergeant, en plus du stade, des zones résidentielles, des zones de loisirs, d’affaires et d’hôtellerie, un centre de congrès et palais des expositions, ainsi qu’un campus universitaire.
Quant aux bénéfices permis par la Coupe, quoique le rapport officiel en donnant un bilan complet n’a pas encore été diffusé, les premiers chiffres des dépenses des touristes au Brésil, ainsi que les premières enquêtes d’opinion et les indicateurs statistiques publiés à l’issue du tournoi, ont révélé que cet événement a porté ses fruits.
D’après la Banque centrale du Brésil (BACEN), en juin 2014, à l’ouverture du « Mondial », les dépenses des touristes étrangers au Brésil ont enregistré une augmentation de 75,9 % par rapport à la même période de l’année précédente. La somme de 797 millions de dollars, soit environ 1,8 milliard de réals, constitue un record pour l’entrée mensuelle de devises, jamais vu depuis la création de cet indicateur en 1948.
Selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), la Coupe du monde du Brésil a stimulé le tourisme en Amérique du Sud et fait croître ce secteur de 6 % dans la région. D’après les données collectées par le Ministère du tourisme, il apparaît que la majorité des touristes (61 %) ne connaissait pas encore le pays et était très satisfaite des prestations et de l’infrastructure touristique. Parmi les éléments les plus appréciés au Brésil ressortaient l’hospitalité (98 %) et la gastronomie (93 %). Les autres services appréciés par les touristes, d’après le gouvernement brésilien, étaient : la sécurité (92 %), les taxis, informations touristiques et transports publics (90 %) et les aéroports (80 %). Cette enquête a également révélé que les Brésiliens sont plus critiques que les étrangers sur l’appréciation du pays.
Enfin, il doit être noté que la tenue du « Mondial » sur douze sites aux caractéristiques géographiques et aux infrastructures différentes, en plus d’impliquer des montants d’investissements différenciés, a eu des impacts et des retombées divers. Pour illustrer cela, on peut citer les cas de Brasilia et de Cuiaba. À Brasilia, il n’y a eu aucune amélioration dans le système de transport : les investissements se sont limités à l’ouverture d’une ligne d’autobus reliant l’aéroport au stade et autres points stratégiques, qui a ensuite été fermée à l’issue de la Coupe. Dans ce cas précis, les retombées pour la capitale fédérale ont été très modestes, l’élément le plus visible en étant le stade. À Cuiaba, les investissements dans les infrastructures de transport, quoiqu’inaugurées juste au moment de l’événement, ont eu des impacts positifs sur le système de transport.

Conclusion

En l’absence d’un rapport dressant le bilan général des dépenses et autres informations sur la Coupe 2014, il nous est impossible de proposer une analyse plus exhaustive et minutieuse des effets réels et des retombées de ce méga- événement. Cependant cet article a essayé de montrer, en extrapolant certaines études et les conclusions de deux rapports partiels, divers aspects liés à l’organisation de la coupe.
Au fil de ce texte, on a voulu faire ressortir quelques questions essentielles : l’important montant des ressources publiques mobilisées pour rendre possible l’événement, les impacts socioéconomiques, les opportunités crées, les effets sur le monde du travail, les dommages occasionnés aux groupes sociaux qui ont été affectés par l’organisation de l’événement et les retombées de ce dernier.
Sur l’ensemble des ressources mobilisées pour la préparation des sites d’accueil de la Coupe, 83,6 % proviennent des finances publiques et seulement 16,4 % sont d’origine privée. Il faut préciser qu’une partie considérable de l’ensemble de ces ressources, près de 28 %, a été investi dans la construction et la rénovation des stades, au détriment des infrastructures urbaines. Cela aura probablement des effets d’entraînement réduits sur la croissance économique. Les ressources investies dans les infrastructures urbaines auraient eu des retombées plus grandes sur le développement local.
Malgré les controverses suscitées par l’organisation, qui a privé certains domaines d’investissements publics, on peut tout de même se demander si, en l’absence de la Coupe du monde, ces travaux d’infrastructures urbaines auraient été réalisés, en totalité ou en partie. On peut se risquer à répondre que, pour la plupart, non, ou, en tous cas, pas à la vitesse à laquelle ces travaux ont été réalisés.
Il est indéniable que la principale retombée de la Coupe du Brésil concernera les travaux d’infrastructures urbaines et touristiques menés pour la tenue de l’événement. Cependant, on a l’impression que les effets qui seront les plus ressentis, plus encore que les retombées elles-mêmes du « Mondial », seront ceux qui dérivent des interventions liées à l’exécution de ces travaux. Tandis que de petits groupes étaient par ailleurs privilégiés, la population affectée directement par ces interventions a subi les effets sociaux, environnementaux, urbanistiques causés par le relogement qui, dans la majorité des cas les a déplacés vers des zones éloignées, privées d’infrastructures ou d’équipements publics pour les desservir. Dans d’autres cas ces familles ont été indemnisées de manière dérisoire, ce qui ne leur a pas permis d’acquérir un nouveau logement d’égales conditions, sans compter les nombreux cas d’expulsion sans aucune aide, ni compensation. Il existe des témoignages de ces expulsions forcées dans plusieurs sites du « Mondial ».
Parmi ces témoignages on peut citer un cas à Rio de Janeiro, où la plupart des expulsions étaient liées aux chantiers de la Coupe du monde et des Jeux olympiques. « Parmi les travaux de voirie, on peut citer le cas de la rue Domingos Lopes, à Madureira, dont les habitants ont été menacés d’expulsion en raison du chantier du réseau de la Transcarioca. Le défenseur public en charge de la communauté a conseillé aux habitants de ne pas protester, tandis que la mairie procédait aux expulsions. Un autre cas de violation des droits rapporte la situation d’une habitante qui a reçu un avis d’expulsion de la mairie l’informant qu’en raison de la construction du réseau de la Transcarioca, elle devait quitter son domicile sans avoir droit à aucune indemnisation parce qu’elle n’en possédait pas le titre de propriété6 ».
Une question d’importance qui mérite notre attention est le fait que, sur de nombreux sites, les interventions qui ont eu lieu ou sont en cours en raison du « Mondial », vont causer une augmentation de la concentration des revenus et par conséquent des inégalités sociales, étant donné que les plus grands bénéfices financiers sont concentrés aux mains de groupes restreints et avantagent certaines zones spécifiques des villes.
Le manque de transparence de la part des organisateurs a souvent été montré du doigt par la critique, en plus des difficultés à mener à bien des projets à long terme et de la négligence des effets environnementaux sur des chantiers qui ne respectaient pas les conclusions des études d’impact.
Ces questions sont non seulement révélatrices des intérêts en jeu derrière ces méga-événements sportifs, mais aussi du fait que les principaux bénéficiaires en sont quelques groupes économiques restreints.
La tenue de grands événements sportifs, comme nous l’avons démontré, crée une inégalité d’accès aux opportunités et bénéfices économiques entre les différents groupes sociaux. Néanmoins en dépit de ces contradictions, il ne semble pas irraisonnable d’imaginer qu’un événement comme celui-ci crée des opportunités et des bénéfices pour les villes qui accueillent les matchs ainsi qu’une certaine amélioration dans la qualité de vie de leurs habitants.
Toutefois la contribution qu’un événement comme la Coupe peut apporter au processus de développement est secondaire. L’aspect fondamental qui doit être observé est la capacité du pays à poursuivre une trajectoire de réduction des inégalités sociales. Il s’agit là de la question-clé qui doit être la préoccupation de tous ceux qui sont engagés pour le développement économique et social du pays.
À ce titre, la crainte d’une interruption de cette trajectoire n’est pas infondée. Certains indicateurs publiés récemment montrent qu’en 2013, il s’est produit une relative stagnation du processus de réduction des inégalités et les projections pour 2014 portent à croire que cette situation peut empirer. Si d’un côté, l’évolution de l’économie brésilienne s’annonce médiocre en 2014, de l’autre, les perspectives pour 2015 ne sont pas meilleures. Cela laisse présager une dégradation du marché du travail, c’est-à-dire une réduction des offres d’emploi, une augmentation du taux de chômage, ainsi qu’une augmentation moindre des salaires, notamment. Même si les prévisions annoncées pour 2016 sont meilleures, la croissance du PIB ne devrait pas être significative.
Enfin il faut souligner que les premières mesures économiques annoncées par la nouvelle équipe gouvernementale récemment réélue vont dans le sens d’une plus grande austérité dans les dépenses publiques et d’un ajustement fiscal pour atteindre un excédent budgétaire primaire de 1,2 % du PIB en 2015 et de 2 % en 2016. L’argument avancé est que ces mesures sont nécessaires pour équilibrer les finances publiques, retrouver une crédibilité et, de cette façon, faire que l’économie reparte à la croissance.
Dans ce contexte et bien que, lors de la campagne électorale, la candidate Dilma Rousseff se soit engagée à ce qu’il n’y ait pas de coupes budgétaires dans les politiques sociales et que la politique de revalorisation du salaire minimum soit maintenue, les dernières annonces faites jusqu’à aujourd’hui représentent une coupe dans les dépenses publiques. En ce sens, il semble naïf de penser que les politiques sociales du gouvernement échapperont au « sécateur » des coupes budgétaires.

1.Traduction : Laurie-Anne Laget, Université Stendhal, Grenoble.
2. José Silvestre Prado de Oliveira, Géographe, coordinateur des relations syndicales du département intersyndical de statistiques et études socioéconomiques (DIEESE), Brésil.
3. Karla Braz, Economiste, experte au DIEESE.
4. Bruna Fazao, Economiste, experte au DIEESE.
5. Le coefficient de Gini est une mesure du degré de concentration des revenus dont la valeur est comprise entre 1 (inégalité maximum) et 0 (égalité parfaite des revenus).
6. Rapport de la coordination national des comités populaires de la Coupe : méga-événements et violation des droits de l’Homme au Brésil, page 20.

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