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Le cinquantième anniversaire de la CNUCED

mercredi 31 décembre 2014

Le texte qui suit est extrait de l’avant propos du Secrétaire général de la CNUCED, Mukaisa Kituyi, à l’ouvrage de John Toye : « 50 ans de la CNUCED, bref historique » (UNCTAD/OSG /2014 /1, p. vi à xi)

En créant la CNUCED et son secrétariat, la Conférence de Genève de 1964 a ajouté au paysage institutionnel multilatéral une instance permanente chargée de « formuler des principes et des politiques concernant le commerce international et les problèmes connexes du développement économique », ainsi qu’on peut le lire dans le document adopté à l’issue de la Conférence. Allant au-delà des principes qui avaient abouti à la création des institutions de Bretton Woods et à l’adoption de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), la Conférence a affirmé que « le développement économique et le progrès social [devaient] être la préoccupation commune de toute la communauté internationale et [qu’ils devaient], en accroissant la prospérité et le bien-être économiques, contribuer à renforcer les relations pacifiques et la coopération entre les nations ».
La CNUCED […] est née dans un monde différent de celui d’aujourd’hui. À cette époque, le commerce était la principale cause à l’origine de déséquilibres et de disparités systémiques intenables à l’œuvre dans l’économie mondiale. Il perpétuait une division du travail asymétrique et partiale. Les pays nouvellement indépendants étaient tributaires de l’exportation de matières premières vers leurs anciennes métropoles coloniales et, en retour, importaient des produits manufacturés à forte valeur ajoutée. Cette relation centre-périphérie maintenait entre le Nord et le Sud une distinction telle qu’on pouvait douter que l’indépendance politique suffirait, à elle seule, à donner aux anciennes colonies la liberté économique dont elles avaient besoin.
En créant la CNUCED en 1964, l’ONU, organisation à composition universelle, a adopté pour la première fois de façon explicite une vision du développement équitable et progressiste. Depuis, la famille des Nations Unies a fait fond sur cette vision, qu’elle a notamment réaffirmée en 2000 dans le document historique qu’est la Déclaration du Millénaire : « La mondialisation ne sera […] profitable à tous, de façon équitable, que si un effort important et soutenu est consenti. […] Cet effort doit produire des politiques et des mesures, à l’échelon mondial, qui correspondent aux besoins des pays en développement et des pays en transition et sont formulées et appliquées avec leur participation effective ».
Depuis la création de la CNUCED, nous nous employons avec les États membres à bâtir une économie mondiale qui profite à tous. Nous poursuivons cet objectif en conduisant des travaux de recherche et d’analyse et en proposant des mesures novatrices, en favorisant les négociations intergouvernementales et la formation de consensus et en apportant une coopération technique aux pays en développement et aux pays en transition pour appuyer les efforts qu’ils font pour tirer parti de la mondialisation.
Aujourd’hui, les anciennes distinctions entre le Nord et le Sud, et bien sûr entre l’Est et l’Ouest, se sont estompées. Certains pays en développement sont désormais des acteurs mondiaux à part entière et certains pays ont achevé leur transition économique ; dans le même temps, certains pays industrialisés se sont enfoncés dans une crise prolongée. D’autres pays en développement, comme les pays les moins avancés, les pays en développement sans littoral et les petits États insulaires en développement, voient leurs ambitions réfrénées par leur vulnérabilité et la perspective d’un développement qui stagne.
Dans ce monde hétérogène, on a plus que jamais besoin d’un multilatéralisme renouvelé. Si les travaux de la CNUCED se concentraient à l’origine sur les rapports et les problématiques Nord-Sud, ils mettent aujourd’hui l’accent sur l’interdépendance des pays et des secteurs économiques. Les problèmes et les enjeux qu’ils recèlent traversent aujourd’hui les frontières géographiques et interdisciplinaires à une vitesse et avec une facilité prodigieuses. Les changements climatiques, les crises financières, alimentaires et énergétiques et d’autres dangers tels que les conflits et les maladies font peser sur le patrimoine commun de l’humanité une menace d’envergure cataclysmique.
Ces problèmes de portée réellement mondiale – accentués par l’interdépendance et l’imbrication de nos modes de vie – exigent des solutions mondiales et des biens publics mondiaux. Pour moi, répondre à ces besoins est ce pour quoi le système multilatéral doit être conçu. Et donc nous réitérons la question que posaient déjà nos prédécesseurs à la première session de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement : les structures qui ont été mises en place pour régir l’économie mondiale sont-elles vraiment adaptées à leur finalité ?
Le cinquantième anniversaire de la CNUCED intervient à un moment où il est nécessaire, une fois de plus, de rééquilibrer l’économie mondiale et d’en redéfinir la structure de gouvernance. L’année 2014 marque un jalon important dans l’histoire du système multilatéral et fournit à la communauté internationale l’occasion de réfléchir à ses origines, à ses réalisations collectives et à ses lacunes. Un débat de fond est en cours sur la question de savoir comment le système des Nations Unies va s’adapter à sa finalité afin de relever les défis considérables auxquels le monde est confronté. Ce processus va de pair avec l’adoption d’un programme de développement ambitieux pour la période après 2015, échéance prévue pour la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement.
[…]
Comment, la CNUCED peut-elle contribuer à l’élaboration d’un programme multilatéral plus vaste ? Le cinquantième anniversaire est l’occasion est l’occasion de dresser un bilan et de déterminer de quelles manières et dans quels domaines la CNUCED a fait une différence […] Cet avant-propos n’est pas le lieu pour passer au crible toutes ces activités, mais il est évident que c’est lorsque nos trois moyens d’action – recherche et analyse, formation de consensus et coopération technique – étaient exploités en même temps que notre contribution aux objectifs de développement a été la plus fructueuse. Et c’est lorsque les actions menées dans ces trois domaines allaient dans le même sens que nos efforts ont été les plus efficaces. Il est impossible d’adapter des idées novatrices aux réalités locales sans l’appui politique et les compétences techniques nécessaires.
Dès lors que ces conditions étaient réunies, l’action de la CNUCED a eu des effets tangibles. Elle a, par exemple, obtenu des résultats lorsqu’elle s’est employée à faire modifier les règles du GATT pour tenir compte des problèmes propres aux pays en voie de développement dans les années 1960 et 1970, à atténuer les contraintes de financement à court terme grâce à la création d’un droit de tirage spécial (DTS), à fixer un objectif de 0,7 % en matière d’aide publique au développement pour améliorer la coopération au développement, à recenser les problèmes particuliers d’un groupe de pays parmi les moins avancés et à défendre leurs intérêts, à œuvrer en faveur de l’allégement de la dette et à promouvoir des règles plus prévisibles en matière de gestion des crises de la dette, à appliquer un code de conduite pour les conférences maritimes, et à promouvoir la facilitation du commerce, y compris entre pays en développement.
Ces contributions continuent de faire sentir leurs effets sur le développement aujourd’hui, même si le rôle de la CNUCED a évolué. Un cadre réellement intégré – aussi bien au niveau interne qu’à l’échelle du système des Nations Unies – permettra à la CNUCED de conserver son utilité à long terme.
Les problèmes auxquels tous les pays doivent faire face sont plus difficiles à résoudre aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. En 1964, le débat sur les politiques de développement portait principalement sur un objectif de croissance ambitieux, le financement nécessaire à l’accélération des investissements et les contraintes de balance des paiements. On savait déjà qu’il faudrait de la part des institutions commerciales et financières multilatérales un appui beaucoup plus vigoureux qu’il ne l’avait été jusqu’alors. Depuis, beaucoup d’autres objectifs et cibles pour aboutir à un développement équitable et durable ont été définis, et les menaces décrites plus haut se sont multipliées. Aucun pays, et certainement pas les pays en développement ni les pays en transition, ne peut espérer atteindre ces objectifs et écarter ces menaces en agissant seul. La coopération et l’action internationales sont indispensables.
Il y a cinquante ans, à la première session de la Conférence, les pays en développement ont souligné qu’il ne fallait pas promouvoir la coopération au développement et l’action internationale comme s’il s’agissait d’un acte de compassion ou de charité, mais bien parce qu’un monde en développement dynamique bénéficierait aussi aux pays riches en leur ouvrant de nouveaux marchés et de nouvelles possibilités d’inves-tissement. C’est toujours ce que nous avons en tête lorsque nous en appelons à la « prospérité pour tous ». Dans un système véritablement multilatéral, le développement peut profiter à toutes les parties. J’espère sincèrement que nous saurons conserver un esprit de dialogue ouvert et constructif entre tous les pays dans l’action menée pour préparer l’avenir durable que nous appelons tous de nos vœux. Cinquante ans d’existence nous ont appris la valeur d’une pensée audacieuse, d’un dialogue ouvert et d’une coopération menée avec détermination.

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