Accueil > Numéros anciens > N°174 juin 2016, Action humanitaire et développement > Éditorial n° 174 Changements économiques et politiques

Éditorial n° 174 Changements économiques et politiques

mercredi 22 juin 2016

Associer concepts et phénomènes relevant de champs scientifiques distincts est une affaire complexe et risquée. Ainsi en est-il des relations pouvant être établies entre la démocratie et le développement économique et social. L’existence de telles relations semble constituer un postulat que l’observation de la réalité rend difficile à légitimer.
Dans le Rapport sur le développement humain de 2002 [1], le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en vient à faire d’une gouvernance démocratique le facteur le plus important pour éradiquer la pauvreté et favoriser le développement. Il avance d’ailleurs nombre d’arguments pour justifier cette proposition [2]. Dans d’autres approches fondées sur l’utilitarisme se retrouve cette exigence d’institutions démocratiques. Ainsi un développement dans un mode capitaliste requiert, pour chaque citoyen, les libertés d’entreprendre et de contracter librement que seules des institutions démocratiques pourraient garantir. De manière inverse, les approches issues des travaux de François Perroux justifient l’existence de telles relations en faisant du développement une condition d’existence de la démocratie. La satisfaction des besoins essentiels (les « coûts de l’homme ») résultant du développement constituerait une condition nécessaire à l’exercice de la citoyenneté qui est le fondement de tout régime démocratique.
Si des relations fonctionnelles entre démocratie et développement (une cause relevant de l’ordre de l’économique ayant un effet de nature politique et vice versa) peuvent facilement être énoncées, les voir s’appliquer dans des enchaînements concrets de phénomènes économiques, politiques et sociaux paraît beaucoup plus délicat. Dès le départ, la mise en évidence de leur existence ou de leur inexistence implique des définitions, tant du développement que de la démocratie, qui, hors de toute critique, pourrait arbitrer un jugement [3]. Cela semble, dès cette première étape, bien difficile.
En portant le regard sur l’histoire des principaux pays aujourd’hui développés ou émergents, il devient assez évident de constater, qu’à de très rares exceptions (États-Unis, Grande Bretagne, Inde), une alternance de régimes plutôt autoritaires et de régimes plutôt démocratiques accompagne les différentes phases de leur développement [4], conduisant, pour les plus développés, à des régimes de démocratie représentative plus ou moins parlementaire ou plus ou moins présidentielle. L’exemple de la Corée du Sud, pays qui a connu un développement rapide suivant un modèle capitaliste après 1953, et ici révélateur : des pouvoirs autoritaires (Rhee, Park puis Chun) se succèdent jusqu’en 1987 où s’amorce une certaine démocratisation sous une forme parlementaire [5]. Cet exemple rejoint aisément celui d’autres pays émergents (Brésil, Afrique du Sud) ainsi que celui de pays industrialisés de plus longue date (Allemagne, France, Japon). Il ressortirait de ces exemples que les liens entre l’évolution économique et les transformations (éventuelles) des appareils politiques de ces pays se limitent souvent à l’existence d’un État « développementaliste » et aux conséquences politiques du changement social induit par les politiques économiques et sociales menées.
À la période actuelle, l’essor économique qu’a connu et connaît les pays d’Asie du Sud et de l’Est fait de ceux-ci un champ d’observation assez pertinent. Il s’agit de nations partageant le plus souvent un passé de pays colonisés, suivant un mode de développement capitaliste [6] et connaissant une croissance économique rapide se traduisant par une élévation rapide du produit intérieur brut (PIB) par tête. Le tableau ci-joint met en relation les caractéristiques économiques (PIB par tête, indice de développement humain et taux de croissance) et les caractéristiques générales des régimes politiques des principaux pays de la région. Ce tableau exclut les cas du Japon (vieux pays développé) et de la Corée du Sud (évoqué précédemment).

Caractéristiques économiques, sociales et politiques de 13 pays d’Asie du Sud et de l’Est.

http://informations-et-commentaires.nursit.com/IMG/jpg/capturer-3.jpg

* revenu national brut par habitant en 2010
Sources : Images économiques du monde, Armand Colin, 2009 ; Le Monde, « Bilan du monde 2015 ».
À la lecture de ce tableau, il semble bien difficile d’établir un lien entre le niveau de développement atteint par ces différents pays et leur régime politique. Le développement économique et social, d’une part, et les transformations des institutions politiques, d’autre part, s’opéreraient chacun dans leur champ propre, économique et social pour le premier, politique pour le second. Ceci ne signifie pas que les satisfactions ou insatisfactions obtenues au plan économique et social n’ait pas d’influence sur le comportement des acteurs politiques, pas plus que l’approbation populaire ou la désapprobation des décisions en matière de politique ou de choix économique ne soit sans influence sur les comportements économiques ou sociaux. Dans le contexte économique de l’actuelle mondialisation capitaliste marqué par une aggravation des inégalités économiques et sociales et d’une précarité accrue des salariés, en Tunisie ou en Egypte par exemple, les classes sociales non pas exclues des « bienfaits » de cette mondialisation mais qui en faisaient les frais, n’ont porté des revendications légitimes du terrain social à celui du politique qu’en ce que leurs gouvernants tiraient également et sans partage les bénéfices de ce nouvel ordre économique.
Ainsi l’attente d’une amélioration des conditions de vie que pourrait apporter un développement, tout comme l’exigence de dignité et d’égalité, constituent des aspirations humaines profondes. La déclaration des droits de l’homme affichée par l’Organisation des Nations unies, lorsqu’elle inclut le droit au développement, constitue une reconnaissance de ces aspirations.

1. PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2002. Approfondir la démocratie dans un monde fragmenté, Éditions De Bock Université, New York et Bruxelles, 2002.
2. On peut relever, entre autres, les arguments suivants :
ce sont les décisions prises après consultation de tous les acteurs qui ont le plus de chance d’être exécutées ;
le respect de la volonté populaire permet la prise en compte des intérêts de chacun donc de conduire au développement humain ;
un gouvernement reposant sur la participation de tous les citoyens est le plus apte à être équitable et à lutter contre la pauvreté.
De manière rapide et résumée, un régime politique démocratique devrait dégager un intérêt général par delà les intérêts particuliers. L’aspiration à une vie meilleure, à un développement économique, social et humain, de chacun constituerait alors cet intérêt général.
3. Pour notre part dans la suite de ce texte nous adopterons des conceptions très générales, acceptant donc un certain flou. Ainsi par développement, nous entendrons un accroissement durable et significatif des principales variables économiques et sociales, conduisant, nous le supposerons, à une amélioration générale des conditions de vie et un changement des mentalités. Nous envisagerons la démocratie comme l’existence d’institutions politiques qui, dans leur fonctionnement réel, permettent des consultations populaires et des droits à l’existence et à l’expression d’une (des) opposition (s), pouvant conduire à de possibles alternances.
4. Nous laissons de côté, pour certains, les phases de domination extérieure de leur appareil politique, sous forme d’une domination coloniale ou d’un Etat « fantoche », cette domination ne conduisant guère à la naissance de processus de développement.
5. On peut se reporter ici à : Ick Jin Seo, La Corée du Sud. Une analyse historique du processus de développement, L’Harmattan, Paris, 2000 ; Jacky Buffet et Philippe Régnier, « Développement économique, changement social et enjeux de la démocratisation », Informations et commentaires, n°78, janvier-mars 1992.
6. Ceci nous conduit à exclure les pays ayant connu ou connaissant un mode de développement socialiste : Chine, Corée du Nord, Viet Nam, Mongolie et Laos.


[11

[22

[33

[44

[55

[66

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.