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Article 8 : Les « printemps arabes » et le désenchantement démocratique

vendredi 7 janvier 2011

Les « printemps arabes »
et
le désenchantement démocratique

Hakim Ben Hammouda

La problématique du désenchantent démocratique n’est pas nouvelle dans le débat politique et beaucoup de penseurs politiques y ont fait référence depuis plusieurs siècles. Le désenchantement signifie l’affaiblissement de la conviction des citoyens dans la démocratie et le détournement de ses manifestations. L’histoire des sociétés démocratiques contient plusieurs exemples de moments historiques qui ont été marqués par ce manque d’intérêt du citoyen pour la chose publique et un certain malaise dans la démocratie. La littérature radicale a toujours mis l’accent sur les limites de ce qu’on a appelé les démocraties formelles et qui ne font que perpétuer les régimes en place. Mais, la thèse du malaise dans la démocratie n’est pas propre à la littérature radicale et les théoriciens libéraux lui ont fait une large place. Le grand penseur français Alexis de Toqueville a souligné cette désaffection des citoyens pour la démocratie dans son œuvre majeure « De la démocratie en Amérique » publiée en 1840. Il souligne notamment dans cet essai prémonitoire que « la vie privée est si active dans les temps démocratiques, si agitée, si remplie de désirs, de travaux, qu’il ne reste presque plus d’énergie ni de loisir à chaque homme pour la vie politique ». Il en vient plus loin à indiquer que « l’amour de la tranquillité publique est souvent la seule passion politique que conservent ces peuples, et devient chez eux plus active et plus puissante, à mesure que toutes les autres s’affaissent et meurent ».

Les chercheurs en sciences politiques ont cherché depuis de longues années à comprendre les origines de ce malaise dans la démocratie et de cette désaffection de la chose publique. A ce niveau, il est possible de souligner trois arguments essentiels. Le premier qui a été souligné par de Toqueville et qui concerne la richesse de la vie sociale et culturelle dans les sociétés démocratiques qui laissent finalement peu de temps à l’engagement politique et citoyen. Une autre série raison qui explique la désaffection des citoyens vis-à-vis de l’ordre politique et qui est relative à l’inefficacité des systèmes démocratiques et à leur incapacité à assurer une véritable représentation de la diversité des forces politiques et sociales. C’est ce qui explique cet incessant mouvement de réforme notamment en matière de décentralisation pour rapprocher les institutions politiques des citoyens. La troisième raison qui peut expliquer cette désaffection du politique est plutôt d’ordre social et concerne l’incapacité des systèmes démocratiques, particulièrement dans les périodes de crise, à faire face aux problèmes de marginalisation sociale, de chômage et de précarité.

Cette désaffection par rapport au politique s’exprime par différentes moyens et à différents niveaux. On peut trouver des formes de désaffection passive à travers notamment l’abstention lors des élections ou le rejet des partis politiques ou de l’action syndicale. Mais, elle peut aussi prendre des formes plus actives avec notamment les manifestations, les occupations ou les sit-in comme c’est le cas aujourd’hui dans les pays développés avec les mouvements des indignés dans leurs luttes contre les programmes d’austérité.

Quel rapport me dirait-on entre nos pays et le désenchantement démocratique ? Quel rapport entre des pays qui ont joui de la démocratie depuis des siècles au point de la critiquer et nos pays qui ont soif de liberté et qui se sont battus pour retrouver cette valeur ?

Certes, il est difficile de parler d’un dépit amoureux avec la démocratie sous nos cieux. Il faut rappeler que la révolution du jasmin a été à l’origine d’une bouffée d’air inimaginable et qui a été à l’origine d’une explosion de la parole et de l’expression publique. La démocratie naissante a libéré des talents jusque-là réduit au silence. Par ailleurs, ce nouvel ordre politique nous a permis de redécouvrir le politique et ses expressions multiples et plurielles. Désormais, la chose publique est devenue le centre d’intérêt des citoyens et les débats politiques leur occupation quotidienne. Ainsi, en peu de temps, notre printemps a enchanté notre monde et nous a sorti du froid glacial de l’autoritarisme.

N’empêche ici et là on peut rencontrer et voir s’exprimer quelques critiques et quelques signes d’un malaise vis-à-vis de cette nouvelle temporalité démocratique. Le premier est lié à une civilité déclinante et à l’expression parfois violente du manque de respect des règles et des normes du vivre en commun. Comme ils sont lointains les premiers jours et les premières semaines post-révolutionnaires qui ont vu l’explosion de signes de civilité et de solidarité que l’on croyait inexistants. Rappelez-vous ces bandes de jeunes en train de nettoyer les artères des grandes villes ou ces marques d’amitié et de courtoisie que les uns et les autres s’échangeaient avec le sourire ! Ces temps semblent bien lointains aujourd’hui et les formes d’incivilité reprennent de plus belle, dans la circulation, dans les administrations, ou dans les lieux publics, profitant des tergiversations de l’autorité publique et des forces de l’ordre.

Une autre source de ce malaise auprès des élites est liée aux résultats des élections dans la plupart des pays arabes et l’arrivée en force de l’islamisme politique et particulièrement des salafistes en Egypte qui ont toujours rejeté le système démocratique et ont exprimé leur rattachement à l’âge d’or de l’Islam politique et au retour du califat. Si les printemps arabes ont ouvert une large espérance sur la fin de l’exception arabe et de l’orientalisme politique, il est évident que les résultats des élections et les parades de l’islamisme radical ne feront que renouveler les doutes sur la capacité et la volonté de nos contrées d’entrer dans le temps du monde comme l’ont fait avant nous d’autres peuples en Asie, en Amérique Latine et en Afrique.

Une troisième source de ce malaise dans la démocratie arabe au niveau populaire est liée à la dimension sociale. Il y avait une croyance forte dans certains milieux que la révolution devait apporter des solutions radicales aux nombreux problèmes sociaux comme le chômage, les inégalités régionales, la précarité et l’exclusion. Il faut dire que cette conviction a été nourri par de nombreux discours politiques populistes et des vendeurs d’illusions qui ont fait les promesses les plus folles lors des campagnes électorales et ont fait naître un espoir qui s’est rapidement transformé en un grand désenchantement. C’est ce désespoir qui est à l’origine de ces grèves sauvages, des occupations d’usine et même de couper les routes.

Les printemps arabes ont été à l’origine d’une grande espérance démocratique. Mais, la ferveur révolutionnaire est en train de se transformer en un désenchantement démocratique. C’est à nous de prévenir ce malaise en retrouvant une nouvelle civilité, en consacrant notre engagement dans l’universel de la modernité et de la démocratie et dans la définition de nouveaux modèles de développement afin de répondre aux larges attentes sociales.

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