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Article 9 : Libye Mission accomplie

vendredi 7 janvier 2011

Libye
Mission accomplie

Patrice Jorland

« Des salles de Montezuma
Aux rivages de Tripoli
Nous menons les batailles de notre pays
Dans les airs, sur terre et sur mer… »
Hymne du corps des Marines

Voulant prendre de vitesse le premier ministre turc Rexep Tahip Erdogan dont la venue était proche, ceux que des esprits mal intentionnés surnomment Napoléon le minime et David d’Arabie, à savoir Nicolas Sarkozy et David Cameron, ont effectué, le 15 septembre 2011, une visite-éclair à Tripoli qui s’est prolongée à Benghazi où les attendait Bernard-Henri Lévy, le paladin des temps modernes. La guerre n’était pas encore terminée, mais le président français a eu ces paroles viriles : « Kadhafi est un danger, il y a un travail à terminer ! » ce qui en américain se dit : « We have to finish the job », phrase qu’aimait à prononcer Bush le jeune.
Et il faut reconnaître que place nette a été faite : Mouammar Kadhafi exécuté le 20 octobre ainsi que son fils Moatassem après que deux de ses autres fils, Saïf al-Arab et Khamis eurent été tués, respectivement le 30 avril, sous les bombes de l’OTAN, et à la fin d’août, cependant que le préféré, Saïf al-Islam, a été arrêté le 19 novembre, que sa fille Aïcha et ses fils Mohamed, Hannibal et Saadi sont réfugiés à l’étranger et hors d’état de nuire.
Mission accomplie et le silence des médias, comme des dirigeants du monde libre, est retombé sur la Libye.

Questions de détail

Cela ne laisse de surprendre car, le feu de l’action étant passé, il serait temps de faire la clarté sur les questions de fond et sur quelques points de détail. Par exemple, sur le départ de la protestation. On ne peut douter que par leur soudaineté, leur spontanéité et leur détermination, les mouvements en cours dans la Tunisie et l’Égypte voisines qui venaient d’aboutir à la fuite de Zine El Abidine Ben Ali le 14 janvier puis à la démission contrainte de Hosni Moubarak, le 11 février, étaient de nature à inciter de jeunes libyens à se mobiliser, notamment par le truchement des réseaux sociaux, et l’étranger qui en était informé par séquences successives à y voir un continuum.
Pourtant, ce qui s’est produit en Libye détonne quelque peu. Des premières protestations se sont déroulées à Bayda, Derna, Benghazi et Beni Walid entre le 13 et le 16 janvier autour de la grave crise du logement et les autorités pensèrent pouvoir y répondre en annonçant l’ouverture d’un fonds de financement équivalant à 20 milliards d’euros. Le 15 février une manifestation regroupant de 500 à 600 personnes eut lieu à Benghazi pour protester contre l’arrestation de l’avocat Fathi Terbil qui défendait les familles de prisonniers islamistes1. Il paraît excessif de voir en elle l’étincelle qui mit le feu à la plaine bien que Fatih Terbil ait joué un rôle actif par la suite. Plus général fut l’appel à participer à une « journée de la rage » le 17 du même mois en commémoration des manifestations qui avaient éclaté ce même jour de 2006 contre la publication de caricatures du Prophète dans le quotidien danois Jyllands Posten et qui avaient été brutalement dispersées par le pouvoir après qu’elles eurent tourné en émeutes contre le régime. L’appel à la journée du 17 février avait été lancé par l’ « Alliance nationale de l’opposition libyenne » fondée le 26 juin 2005 à Londres par plusieurs organisations dont la Ligue libyenne des droits de l’homme et le Front national de salut de la Libye. Ce parti dont l’existence avait été rendue publique en octobre 1981 par d’anciens militaires et diplomates regroupés à Khartoum, avait créé une « Armée de libération nationale », mais semblait avoir perdu de son activisme. La référence était en tout état de cause ambiguë et, dès ce moment, à la différence des manifestations civiques de Tunisie et d’Égypte, l’agitation prit un tour violent avec incendies de bâtiments publics et répression brutale par les forces de l’ordre tant à Tripoli qu’à Benghazi ou à Bayda, puis un caractère armé avec l’entrée en lice de révolutionnaires auto désignés (thuwar) et de transfuges de l’armée légale2.
Le ministre de la justice qui avait été envoyé à Benghazi afin de calmer le jeu, se rallia au mouvement et prit la tête d’un Conseil national de transition constitué dès le 27 février. Celui-ci se proclama représentant légitime de la population, changea le nom de l’État, appela au renversement du régime établi, demanda le soutien de l’étranger et fut reconnu par le gouvernement français le 10 mars. Le drapeau le plus fréquemment brandi par les insurgés était celui de la monarchie qui avait régné sur le pays de 1951 à 1969. Un des points de détail à éclaircir serait donc de savoir quels fils avaient été tissés, par qui et de quelle manière, fils que les médias occidentaux n’ont pas véritablement cherché à remonter.
Cela conduit à une deuxième série de détails. Le 21 février, la chaîne qatarie Al Jazeera annonça que le régime utilisait son aviation pour massacrer des civils désarmés. L’information sera reprise par l’ensemble des médias de la planète et suivie d’autres annonçant la démission d’une pléiade de diplomates et de personnalités, le soulèvement des Warfallah, la tribu la plus importante du pays, la fuite au Venezuela du colonel Kadhafi et celle, à Malte, de deux pilotes libyens opposés aux bombardements des manifestants.
Si certaines étaient exactes, par exemple à propos des démissions, d’autres ont été ensuite démenties telles celles portant sur la révolte des Warfallah, sur la distribution massive de viagra aux soldats légalistes pour qu’ils mènent à bien la guerre du viol et, comme le reconnaîtra Robert Gates, le secrétaire à la Défense des États-Unis, sur le mitraillage des civils par l’aviation.
La diabolisation du régime et de son « guide » était déjà si avancée que tout paraissait probable. Bien plus Ibrahim Dabbashi, l’ambassadeur adjoint de la Libye auprès de l’ONU, qui avait annoncé sa défection le 21 février, affirma que le régime s’engageait sur la voie du génocide et, pour ce faire, faisait venir des mercenaires africains et / ou slaves par avions entiers. L’impact fut d’autant plus grand que le colonel Kadhafi avait proclamé qu’il balaierait sans pitié les insurgés décrits comme des agents d’Al-Qaïda et qu’après s’être replié de l’est du pays, les forces légalistes contre-attaquaient à partir du 6 mars jusqu’à parvenir aux portes de Benghazi le 17 du même mois. Le spectre de Srebrenica, voire du Rwanda, ressurgissait et cela influencera considérablement les décisions du Conseil de sécurité de l’ONU3.
Pour le pouvoir libyen et le colonel Mouammar Kadhafi en particulier, le mouvement n’était qu’une énième tentative de déstabilisation. Cela avait commencé dès après la prise du pouvoir le 1er septembre 1969 avec les trois opérations conduites par le colonel britannique David Sterling et quelques « chiens de guerre » pour le compte de la monarchie et avait été suivi par diverses tentatives d’assassinat – telle celle de février 1996 perpétrée par des éléments du Groupe islamique combattant en Libye formé par d’anciens du djihâd antisoviétique en Afghanistan – ainsi que par des coups d’État avortés.
En 1984 par exemple, l’ « Armée de libération nationale » avait essayé d’abattre le « guide » en attaquant le complexe de Bab al-Azizia où il résidait. Par ailleurs, le fait même que le Conseil national de transition en appelait à une intervention étrangère pouvait être considéré comme un retour à la décennie 1980 qui avait été celle d’une longue confrontation avec l’administration Reagan marquée notamment par un bref combat aérien entre appareils américains et libyens le 19 août 1981, puis par une bataille navale dans le golfe de Syrte les 23 et 24 mars 1986 que prolongèrent, le 15 avril suivant, des bombardements (opération El Dorado Canyon) sur le complexe de Bab al-Azizia4. Du fait de l’intervention étrangère, la guerre changeait de nature et l’affrontement se ferait au finish avec, du côté légaliste, tous les moyens disponibles qui, en définitive, se révélèrent limités.
On ne devrait donc pas s’étonner du nombre élevés de victimes. Mais, et c’est la troisième question de détail, les estimations varient considérablement à ce propos, entre les 30 000 morts et 50 000 blessés dont 20 000 grièvement annoncés par le Conseil national de transition et les 13 à 17 000 victimes et 4 000 disparus recensés par diverses sources internationales, sans compter les centaines de milliers de travailleurs étrangers qui durent fuir en Tunisie et en Égypte ou être rapatriés à la hâte par leurs gouvernements respectifs. À notre connaissance, aucun d’entre eux n’est retourné.

De menues choses à propos de la Libye

L’internationalisation fut décidée par la résolution 1973 du 17 mars 2011 sans veto ni opposition, mais avec l’abstention de l’Allemagne, du Brésil, de la Chine, de l’Inde et de la Russie. Cette apparente acceptation découlait des informations alors disponibles et surtout de la remarquable conjonction établie entre les puissances occidentales d’une part et la Ligue arabe d’autre part dont l’opposition au régime libyen était animée par l’Arabie séoudite, les Émirats arabes unis et le très actif Qatar. On pourrait s’interroger à ce propos et se demander comment cette connivence s’est nouée, autre point laissé aux historiens du temps présent. En tout cas, elle aura été suffisante pour influer sur la position des États de l’Afrique subsaharienne, l’Afrique du sud en premier lieu et sur les pays qui choisirent de s’abstenir plutôt que de s’opposer.
Cela n’interdisait cependant pas de s’interroger sur les motivations des uns et des autres. Ainsi les médias indiens, pour ne prendre que cet exemple, posaient trois questions de fond, indissociablement liées les unes aux autres : pourquoi vouloir renverser le régime libyen alors que des relations normales avaient été rétablies avec lui depuis près d’une décennie ? Quelles formes prendrait l’engagement international ? Enfin, que savait-on de ceux que l’on entendait défendre ?
De fait, les relations de la Libye avec les puissances occidentales avaient été normalisées après l’abandon par Tripoli de son programme nucléaire et avec le règlement de l’affaire du vol 103 de la TWA qui s’était écrasé le 21 décembre 1988 sur la bourgade de Lockerbie en Écosse. Les sanctions internationales avaient été levées et on parla même de « modèle libyen » pour démontrer que, par la fermeté et la coordination, il était possible d’amener à résipiscence des dirigeants « voyous ». L’administration du jeune Bush alla jusqu’à y voir la justification de l’aventure irakienne au sens où le sort réservé à Saddam Hussein avait, selon elle, incité le colonel Kadhafi à s’acheter une vertu. On épargnera donc au lecteur le rappel des invitations adressées à ce dernier par les gouvernements français et italien, les amabilités manifestées à son égard par Tony Blair, l’excellence des rapports établis entre le « guide » et Condoleezza Rice.
Il n’en reste pas moins que la fermeté manifestée le 17 mars contrastait avec le silence qui avait accompagné, trois jours avant, l’entrée au Bahreïn de troupes séoudiennes et émiraties pour y mater un mouvement pacifique. Deux poids et deux mesures, ce qui est banal, mais qu’il convient d’éclairer en remontant dans le temps.

Pour Hérodote, la Libye était le continent africain dans son ensemble dont elle était la seule partie véritablement connue du monde antique. Peuplée de tribus berbères, elle avait vu dès le VIIème siècle avant l’ère chrétienne, les Grecs y créer des cités dans sa partie orientale dont Cyrène qui donne aujourd’hui encore son nom à cette région et les Phéniciens en faire autant à l’ouest avec les « trois villes » (tripolis) d’Ola, l’actuelle Tripoli, de Leptis Magna et de Sabratha. Alexandre le Grand l’inclura dans son empire puis viendront les épigones lagides, les Romains, les Vandales, les Byzantins un bref instant et enfin les Arabes. Leurs vagues successives modifieront le peuplement sans en faire totalement disparaître le fond berbère et implanteront l’islam sans pour autant unifier le pays.
Intégrée à l’empire ottoman, elle en restera, jusqu’en 1912, l’ultime position en Afrique du nord et d’autant plus aisément que la tutelle était légère : elle s’exerçait à travers des pachas autonomes.
Ce n’est qu’à partir du milieu du XIXème siècle que la Sublime Porte tenta d’organiser cet immense espace, trois fois celui de la France, faiblement peuplé, aux ressources agropastorales limitées par l’étendue des zones arides et l’absence de cours d’eau pérennes, à l’unité incertaine, partagé qu’il était en trois unités, la Tripolitaine à l’ouest et la Cyrénaïque à l’est que sépare le vaste désert de Syrte et le Fezzan au sud-ouest qui relève du Sahara, monts du Tibesti, ergs et de rares oasis.
Une complémentarité économique existait cependant entre les activités agricoles, commerciales et corsaires du liseré côtier, l’élevage de l’intérieur semi-aride et, à travers le désert, les échanges caravaniers avec l’Afrique subsaharienne. Cette complémentarité souffrit de l’expansion européenne en Méditerranée et de la réduction des échanges caravaniers qui suivit la « curée » sur l’Afrique.
L’entrée dans la « modernité » ne viendra pas de la colonisation italienne imposée en 1912 au terme d’une guerre incertaine contre l’empire Ottoman au cours de laquelle s’illustra le jeune Mustapha Kemal dit Atatürk et de surcroît interrompue par le premier conflit mondial. Elle reprendra en grand avec le régime fasciste qui recourut à tous les moyens — gaz moutarde, politique de la terre brûlée, exécutions sommaires, camps de concentration, longue barrière de fils barbelés surveillée par les chars et l’aviation — dont il disposait pour mater une résistance animée, jusqu’à sa capture et son exécution en 1931, par Omar al-Mokhtar5. Un tiers des habitants de la Cyrénaïque payèrent de leur vie cette conquête. L’implantation de plus de 100 000 colons italiens, de vastes travaux publics, sous la forme de routes et de voies ferrées, le développement urbain et portuaire avaient pour but d’intégrer le pays à la mère patrie dont il devait former le quatrième rivage (quarta sponda) avec l’Adriatique, la mer Tyrrhénienne et la mer Ionique. Las, il fut le théâtre de la « guerre du désert » que remportèrent les troupes britanniques et, au Fezzan, les troupes africaines du général Leclerc. Les Alliés hésitèrent sur la marche à suivre et il fut même envisagé de faire de la Libye un refuge pour les juifs d’Europe, mais en définitive la décision fut prise, sans consultation aucune des intéressés, de créer un royaume indépendant regroupant l’ensemble du territoire colonial italien au grand regret des dirigeants français désireux de conserver le Fezzan.
Idris 1er, le souverain installé par les puissances occidentales, présentait plusieurs avantages. Sa légitimité n’était pas discutable, du moins en Cyrénaïque puisqu’il était le chef de la confrérie Sanusi qui avait été fondée par son grand père. Celle-ci avait fourni la trame de la longue résistance à la conquête italienne qu’Idris avait suivie depuis l’Égypte où il s’était réfugié et où il avait établi d’excellentes relations avec les Britanniques. Des traités furent conclus avec le Royaume-Uni en 1953 et, l’année suivante, avec les États-Unis qui accordaient deux bases aériennes d’importance stratégique celle d’El Adem, à Tobrouk, pour la RAF et Wheelus Air Base, dans les faubourgs de Tripoli, à l’USAF. Jusqu’à 4 600 hommes stationnaient dans cette dernière. Le soutien apporté à ses protecteurs par la monarchie fut indéfectible y compris pendant la crise de Suez en 1956 et la guerre des six jours de 1967, soutien que renforcèrent la découverte et l’exploitation de gisements de pétrole. La manne qui en découlait permit au régime d’étendre son réseau clientéliste et si l’on peut dire que l’or noir a contribué à construire une identité libyenne, la monarchie ne s’est que tardivement et très partiellement engagée sur cette voie. C’est en 1963 seulement qu’elle abandonne la structure fédérale adoptée à l’origine et la vie politique, les partis étant interdits, se bornait aux notables. Aussi le coup d’État du 1er septembre 1969 se déroula-t-il sans la moindre effusion de sang et il fut accueilli avec enthousiasme par la jeunesse6.
Le groupe de jeunes officiers qui prit le pouvoir sous l’impulsion du capitaine Mouammar Kadhafi, était étranger à cette mince élite. À bien des égards, leur révolution était celle de « bédouins », disons de ploucs, politisés par les luttes engagées au Machrek et au Maghreb dont ils reprochaient à la monarchie de s’être tenue à l’écart ou plutôt qu’ils l’accusaient d’avoir trahies en s’alignant sur les puissances occidentales. La référence était l’Égypte du colonel Nasser et, quand bien même on peut distinguer des phases successives, tant en politique intérieure que sur le plan international, c’est la continuité qui a prédominé, avec une triade de termes emblématiques.
« Liberté » signifiait primo en finir avec la présence des bases étrangères, ce qui fut fait en en 1970, et secundo renégocier les conditions de l’exploitation du pétrole. C’est la Libye qui en prit l’initiative au sein de l’OPEP avec les conséquences que l’on sait. Cela n’entraînait pas la rupture avec l’Occident où nombre de jeunes allaient se former et où des armes furent achetées, des « Mirage » en particulier. Les compagnies étrangères restaient présentes et les exportations d’or noir approvisionnaient l’Europe.
« Unité » du monde arabe et, par extension, du Tiers-Monde et, par une nouvelle extension, de toutes les forces considérées comme révolution-naires.
Il a été reproché au régime libyen d’avoir aidé l’ETA basque, l’IRA irlandaise, des groupes musulmans du sud des Philippines, des mouvements indépendantistes du Pacifique ce qui n’était pas nécessairement et toujours irresponsable. On tend à oublier qu’après sa libération Nelson Mandela a tenu à se rendre à Tripoli afin de remercier la Libye de l’aide accordée à la lutte de l’ANC contre l’apartheid7.
La recherche de l’unité arabe a conduit la Libye à tenter de fusionner avec l’Égypte (à deux reprises), avec la Syrie, le Soudan, la Tunisie, le Maroc, le Tchad, en pure perte. Centrale dans cette démarche était la cause palestinienne pour laquelle le colonel Kadhafi — il s’était hissé à ce grade après le coup d’État, mais n’avait pas voulu monter plus haut que Gamal Abdel Nasser — appelait à mener le djihâd conçu comme un effort et un devoir collectifs.
Après la conclusion, en 1978, des accords de Camp David, la Libye participa au front de la fermeté aux côtés de l’Algérie, de la Syrie, du Yémen et de l’OLP, front dont il ne reste plus grand chose aujourd’hui. Cela peut être une des raisons pour lesquelles la direction politique du groupe d’Abou Nidal fut accueillie en Libye qui lui accorda également des centres d’entraînement. Sans que la Palestine en fût l’unique raison, les relations avec les pays du Machrek se détériorèrent — un bref conflit armé opposa même la Libye à l’Égypte en juillet 1977 auquel la médiation algérienne mit un terme — et devinrent exécrables avec les monarchies du Golfe que le colonel Kadhafi accusait de manger dans la main des Américains, de n’avoir rien fait pour empêcher l’invasion de l’Irak et d’avoir trahi la cause palestinienne ce qui ne paraît pas totalement erroné8.
L’anti-impérialisme dont se réclamait le régime libyen n’impliquait toutefois aucune adhésion aux thèses léninistes, ni ne s’accompagnait de la moindre tendresse pour le communisme comme les rares marxistes libyens eurent à le comprendre. En août 1971, le colonel Kadhafi livra trois dirigeants communistes soudanais — l’un d’entre eux se trouvait à bord d’un avion de ligne britannique qui fut détourné pour les besoins de la cause — au général Nimeiry qui les fit exécuter séance tenante. Ce n’est qu’après le retournement de l’Égypte dans la question palestinienne que les relations se resserrèrent avec l’Union soviétique sans cependant que l’on puisse parler d’alliance ni de rapprochement idéologique.
Les échecs essuyés au Proche-Orient sont souvent invoqués pour expliquer le redéploiement de l’action extérieure de la Libye vers l’Afrique subsaharienne, encore que la question palestinienne n’ait jamais perdu de son importance, le colonel Kadhafi en étant arrivé à prôner la constitution d’un État unique regroupant tous les habitants de l’ancienne Palestine mandataire.
L’explication reste cependant insuffisante dans la mesure où, par la géographie et l’histoire, la Libye participe de trois mondes, celui de la Méditerranée qui la baigne, celui du Proche-Orient dont elle est proche et vers lequel la Cyrénaïque est traditionnellement tournée, celui de l’Afrique subsaharienne auquel elle était reliée par les échanges caravaniers et auquel elle doit une partie de son peuplement. À cet égard, le désert n’est pas un océan séparant deux rives lointaines. Tous les pays de l’Afrique du nord, de l’Égypte au Maroc, intègrent des éléments de cet immense espace sec et l’UMA (Union du Maghreb arabe) qui a été créée en février 1989, englobe la Mauritanie.
Dans un premier temps, l’objectif prioritaire de l’action libyenne fut de contrer l’influence et la présence d’Israël, notamment en Afrique orientale et australe, raison souvent donnée à l’indéfectible soutien accordé à Amin Dada, y compris lors de sa confrontation avec la Tanzanie. La décennie 1980 fut compliquée par la rivalité qui l’opposait à la France à propos du Tchad et par l’affrontement avec les États-Unis. De manière paradoxale, la normalisation des relations avec les puissances occidentales permit au colonel Kadhafi de relancer sa politique africaine, mais sur le thème de l’unité comme gage de la souveraineté et du développement. Non sans contradictions, du fait de ses ingérences dans les affaires du Liberia, du Sierra Leone et des États sahéliens, il parvint à organiser en 2008 un rassemblement des rois, chefs tribaux et traditionnels qui le couronnèrent « roi des rois » et, l’année suivante, à se faire élire président de l’Union africaine.
De façon plus fondamentale, le thème lancinant de la dernière décennie était de donner un sens à l’unité africaine : organisation de deux sommets à Syrte, en 1999 et 2001, pour que l’OUA cède la place à l’Union africaine, insistance pour aller vers la formation d’une fédération avec sa banque centrale, son fonds monétaire, sa banque d’investissement. Dans le même temps, les fonds souverains libyens investissaient dans une série de pays et de branches, essentiellement le tertiaire (hôtellerie, télécommunications, banques) et l’agriculture (au Liberia, au Mali, au Nigeria), le pays prenant par ailleurs 61 % du financement du programme spatial africain (RASCOM). Surtout, le colonel Kadhafi s’était fermement opposé à la création de l’Africom, le dernier en date des commandements régionaux du Pentagone, et avait contribué à ce que celui-ci ne puisse pas s’implanter sur le continent.
Nous avons là l’une des clefs de la question. D’une part, cette politique ne recueillait pas l’adhésion enthousiaste de la population libyenne, trop d’argent dépensé sans retour pour le pays et présence de travailleurs immigrés venus d’outre-Sahara dont le nombre a, semble-t-il, atteint le million en 2000, année qui vit se dérouler de véritables pogroms contraignant certains gouvernements africains à rapatrier d’urgence leurs nationaux. On le sait, les rumeurs les plus folles circuleront pendant la guerre de 2011 à propos de « mercenaires noirs », rumeurs qui motiveront le Conseil de sécurité et conduiront à des opérations de nettoyage ethnique. D’autre part, quand bien même elle avait soldé les comptes des vols 103 de la TWA et 772 d’UTA qui avait explosé en vol le 19 septembre 1989 après une escale à Ndjamena, quand bien même elle coopérait avec les services occidentaux dans la traque d’Al-Qaïda et, comme nous l’avons indiqué plus haut, avait mis un terme à son programme nucléaire, quand bien même elle épaulait la politique migratoire de l’Union européenne en arrêtant les flux susceptibles de traverser la Méditerranée, la Libye restait un « État récalcitrant », trop indocile et prenant trop souvent des initiatives incongrues ce qui n’était le cas ni de la Tunisie, ni de l’Égypte et encore moins du Bahreïn9.
Les conditions semblant réunies pour se débarrasser de ce régime au moindre coût politique, financier et militaire, aucune réticence n’était plus de mise.

L’État des masses

Le troisième terme des officiers libres était le « socialisme » dans sa conception égyptienne de l’époque avec, aux débuts, une note plus religieuse que souligna l’interdiction immédiate de la consommation d’alcool. Quelles que puissent avoir été les rumeurs qui, plus tard, circuleront à propos des mœurs du « guide », sur la présence à ses côtés d’une « voluptueuse infirmière » ukrainienne, sur sa garde rapprochée de quarante « amazones » entraînées et charnues ou sur la complicité qui le liait à Silvio Berlusconi, sa piété semble avoir été réelle, mais les décisions qu’il a prises, l’abolition de la polygamie notamment et les conceptions qu’il a défendues, lui ont valu de vives oppositions. Elles peuvent expliquer avec le caractère conservateur de l’islam libyen et la diffusion de l’islamisme politique dans le monde arabe pourquoi la Libye a été, par rapport à sa population, le premier fournisseur de combattants djihâdistes en Irak et pourquoi le régime a été attaqué, les armes à la main, par le Groupe islamique combattant en Libye. De fait, le colonel imposait aux oulémas de se limiter aux affaires strictement religieuses et de ne pas interférer dans les questions politiques ou sociales. Bien plus, il a défendu une conception de l’islam mettant de côté la « tradition » établie sur la base des hadiths, collection tardive des faits et paroles du Prophète, pour se centrer sur le Coran qui est l’unique parole divine. Par là-même, il pouvait être taxé de renier le sunnisme très largement majoritaire en Libye.
Le socialisme signifiait la redistribution des terres cultivables, la nationalisation des entreprises, la planification et le bien-être. Les revenus pétroliers ont été utilisés à cette fin dans un pays dont la population était en 1965 l’une des plus pauvres d’Afrique. Selon le rapport publié par l’UNICEF en novembre 2010, la Libye enregistrait à cette date le meilleur indicateur de développement humain du continent, avec un revenu par habitant de 16 430 dollars, un taux d’alphabétisation de 95 % pour les hommes et de 78 % pour les femmes, une espérance de vie à la naissance de 74 ans (77 pour les femmes et 72 pour les hommes), et, à suivre la Banque mondiale, le PIB avait bondi de 27,3 milliards de dollars en 1998 à 93,2 milliards l’année suivante. On sait par ailleurs que Dominique Strauss-Kahn, alors directeur général du FMI, avait donné un satisfecit au gouvernement libyen pour sa conduite de l’économie nationale. Celle-ci n’était cependant pas sans connaître de graves problèmes — celui déjà évoqué du logement en est un puisqu’on estime que 540 000 nouvelles unités d’habitation devraient être construites dans les meilleurs délais — et de sérieuses difficultés.
Ainsi, les salaires du secteur public n’ont pas sensiblement augmenté depuis 1981, ce qui contraint nombre de fonctionnaires et de travailleurs de l’État à chercher un complément de revenus dans le privé, aussi réduit celui-ci soit-il, ou dans le secteur informel.
De surcroît, les premières privatisations et déréglementations liées au retour dans la « communauté internationale » ont creusé les inégalités ce qui paraît avoir été vivement ressenti par la population, en particulier quand celle-ci prenait en même temps connaissance du train de vie de certains membres de la famille Kadhafi.
Sur le plan structurel, l’économie reste complètement dépendante des hydrocarbures, aux exportations comme pour les revenus de l’État. L’agriculture se heurte à de fortes contraintes climatiques, hydrauliques et pédologiques que la construction de la Grande rivière artificielle est censée réduire en puisant dans les nappes aquifères du désert de Nubie afin d’alimenter en eau les villes de la côte (la population libyenne est urbanisée à 80 % et concentrée sur les rives de la Méditerranée) et créer des oasis et des zones de culture irriguée. Les réserves en eaux fossiles devraient répondre aux besoins pendant 900 ans, mais le programme qui a déjà permis de construire 3 000 km de canalisations souterraines, absorbe la moitié du budget national.
Pour l’heure, la Libye importe les 3/4 de son alimentation. L’industrialisation a été engagée à partir des ressources en hydrocarbures vers le raffinage et les produits dérivés. Une sidérurgie est née, mais sans parvenir à aller beaucoup plus loin du fait de l’exiguïté du marché intérieur, de l’absence d’intégration régionale et du manque de techniciens. Cet embryon d’industrie était de plus à forte intensité de capital et n’employait que peu de travailleurs.
D’autres données ont compté dans le freinage du processus, le contrecoup pétrolier de la décennie 1980 qui a considérablement réduit les recettes et les déboursements de l’État, les mouvements erratiques des cours de l’or noir, les pressions américaines et les sanctions internationales qui ont frappé le pays. Celles-ci n’ont été pleinement levées qu’en 2003, date à laquelle Washington a retiré la Libye de la liste des États encourageant le terrorisme tandis que, par sa résolution 1506, le Conseil de sécurité enregistrait le règlement des affaires de la TWA et de l’UTA pour abandonner ses sanctions.
En 2010, les autorités envisageaient, à terme, la privatisation complète de l’économie dont la moitié devait être accomplie dans les dix ans, orientation qui se heurtait cependant à de vives résistances à l’intérieur même du régime.
On ne peut traiter de la politique intérieure de la Libye sans en souligner la dimension idéologique, constamment entretenue par le « guide ». Encore une fois, le modèle nassérien fut suivi au début avec la fondation d’un parti-État, l’Union socialiste arabe, et d’organisations de masse affiliées. Cette copie ne correspondait guère aux réalités du pays dont la population était encore fort peu politisée et structurée par les relations intra et inter-tribales.
De plus, cette formation était soumise à la verticalité du pouvoir exercé par le Conseil de Commandement Révolutionnaire qui regroupait le quarteron d’officiers libres. Des divergences apparurent en son sein et le colonel Kadhafi présenta à la fin de 1972 ce qu’il appelait la troisième théorie universelle non pas entre mais contre les deux autres théories universelles, le capitalisme et le communisme. Ses fondements étaient le nationalisme et la religion sur lesquels les peuples arabes pourraient construire. Il développa ses conceptions dans trois minces ouvrages parus en 1976, 1977 et 1979 qui, ensemble, forment le « Livre vert » et constituaient l’idéologie officielle du régime.
Selon les principes de base, « la représentation est une falsification » de la volonté populaire, la propriété privée, du sol en particulier, est un vol commis à l’encontre de la société et le salariat la marque de la dépendance. Dans le troisième volume, la place de l’islam n’est plus mise en avant, chaque peuple ayant le droit de pratiquer la religion de son choix, condition pour que cette troisième théorie soit pleinement universelle. Par contre, la famille et la tribu y sont présentées comme les unités essentielles de la société qu’il importe de préserver.
C’est dans ce cadre théorique que le pays a été réorganisé le 2 mars 1977 : de République Arabe de Libye il devient la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste au sein de laquelle le pouvoir des « masses », sens-même du terme « Jamahiriya », s’exerce sans intermédiaire par le truchement de congrès populaires à tous les échelons et culminant en un Congrès populaire national d’une part et de comités populaires d’autre part, censés conscientiser et mobiliser les citoyens.
Le parti officiel avait été dissout et aucune formation politique, aucune organisation de quelque sorte que ce soit, syndicale ou autre, n’aura désormais de raison d’exister puisque le pouvoir était dévolu aux masses dont chaque élément pouvait s’exprimer à égalité avec les autres et puisque les travailleurs étaient les maîtres collectifs de leurs unités de production.
On peut gloser sur les sources de cette idéologie et d’aucuns ont voulu y voir la permanence de la tradition bédouine qui veut que chacun puisse s’exprimer lors des réunions ou palabres. Quant au colonel lui-même, il ne disposait d’aucune fonction officielle, si ce n’est celle, non écrite, de murshid ou guide, terme que l’on retrouve avec d’autres connotations dans le soufisme, chez les Frères musulmans — c’était le titre d’Hasan al-Bannâ — et dans les principes du régime khomeyniste.
Bien qu’elles aient connu des retouches et des remaniements, ces institutions ont fourni le cadre des transformations sociales que le pays a connues au cours de ces trois dernières décennies ce qui veut dire qu’elles ont fonctionné, mais de manière moins efficace avec le temps. Dans la mesure où le pays continuait à vivre de la rente pétrolière, le cours des choses était lié à celui du brut et les années 1990 ont donc été sensiblement plus difficiles.
Mais aussi, le parallélisme des structures entre conseils et comités n’empêchait pas ces derniers d’intervenir dans les affaires des premiers et, de manière plus générale, il était difficile d’avoir une véritable participation des masses sans débats authentiques ce que n’autorisait ni l’idéologie officielle, ni la censure, ni l’absence d’organisations autonomes.
Les comités populaires servirent d’instrument de propagande, de contrôle et de maintien de l’ordre, cependant que la participation pourtant obligatoire aux réunions des congrès populaires se réduisait avec le temps. La désignation des membres de l’échelon supérieur par les congrès du niveau inférieur ne faisait que valider le choix du groupe entourant le murshid. Celui-ci se reposait sur un groupe restreint de fidèles et de proches puis de plus en plus sur ses fils et dans la réalité était conduit à s’appuyer sur les tribus et à jouer d’elles.
Le fait qu’il n’avait aucune fonction officielle lui permettait de n’assumer aucune erreur, de remettre en cause telle ou telle décision quand il s’avérait qu’elle avait échoué ou qu’elle ne lui convenait plus et en réalité de se substituer aux instances légales. Comme le fondement du régime était idéologique, le murshid, entouré d’un culte de la personnalité, cherchait à maintenir l’« esprit révolutionnaire » par la parole et des campagnes de mobilisation décidées d’en haut.
Il semble que le colonel ait pris conscience dès le milieu des années 1980 que le système se grippait, mais les tensions internationales et les sanctions ont empêché que des réformes ne fussent engagées. Elles le seront une décennie plus tard sous l’impulsion de Saïf el-Islam dont aujourd’hui les médias occidentaux disent pis que pendre
Cela n’a pas toujours été le cas et ils avaient salué en leur temps la libération de prisonniers politiques, en l’occurrence des islamistes, le dialogue engagé avec des opposants de la diaspora et un certain nombre de personnalités à l’intérieur du pays. On remarquera d’ailleurs que la plupart des cadres dirigeants qui se sont ralliés aux « révolutionnaires », avaient travaillé avec lui que ce soit l’ancien ministre de la justice, Moustafa Abdel Jalil devenu président du CNT ou Mahmoud Jibril qui avait lancé les privatisations et fut le premier ministre du gouvernement de transition.
Ici, il n’est pas indispensable d’adhérer aux idées d’Alexis de Tocqueville pour estimer qu’en voulant se réformer, un système politique entre dans une période délicate durant laquelle il lui faut avoir les idées claires et une base sociale solide.
Or, et c’est là le paradoxe de la Jamahiriya, elle s’appuyait sur des « masses » dont la fonction réelle revenait à suivre et à applaudir le « guide » et ne disposait pas d’un appareil d’État en mesure de résister à une offensive puissante et organisée. Le meilleur exemple, et à juste titre souvent cité, est celui des forces armées qui, en dépit des commandes d’armements, n’étaient ni une structure véritablement nationale ni un instrument militaire digne de ce nom.
Inversement, son identification à un homme et à son régime faisait que l’État dépendait des capacités du « guide » à affronter l’épreuve et qu’il ne disposait d’aucune solution de rechange. La Jamahiriya, c’était Mouammar Kadhafi ou rien. Par ailleurs, aussi actif avait-il été, et sans doute à cause de cela, le guide se retrouva sans allié régional en mesure de l’épauler politiquement et militairement le moment de vérité venu. Cela étant dit, huit mois auront été nécessaires pour en administrer la preuve.

Guerre humanitaire

À la deuxième question que posaient les médias indiens, la réponse a été donnée rapidement. Ce serait la guerre au nom de la « responsabilité de protéger », mais, avant que d’aborder cet aspect, il convient de s’interroger sur les objectifs des trois principaux acteurs, à savoir les États-Unis, la France et le Royaume-Uni. On ne peut les ramener à une équation à une seule inconnue. Les préoccupations de politique intérieure ont joué, tout comme la volonté de faire oublier le piètre comportement des uns et des autres face aux mouvements populaires en Tunisie, en Égypte, au Bahreïn ou au Yémen10.
Le pétrole ne nous paraît pas avoir été le facteur immédiat dans la mesure où le gouvernement libyen procédait à la mise aux enchères des lots d’exploitation de façon satisfaisante pour les compagnies, mais cela ne signifie aucunement que l’enjeu n’est pas de taille, tout au contraire. Par ses coûts de production, par sa qualité, par sa proximité avec les marchés européens, le pétrole libyen est particulièrement apprécié. Il fournit 25 % de la consommation irlandaise et 20 % des besoins de l’Italie (10 % pour le gaz). Ses réserves connues placent le pays au premier rang en Afrique et au 4ème dans le monde alors que 40 % de son territoire n’ont toujours pas été explorés. Comme de surcroît la Libye conserve la réputation d’être une négociatrice difficile, on peut légitimement penser qu’un régime installé sous les bombardements de l’OTAN sera plus compréhensible aux intérêts de ses parrains, écartera quelques concurrents moins habiles (russe, chinois en particulier), cherchera à ouvrir encore plus son sous-sol aux prospecteurs. D’aucuns parlent également de rivalités feutrées et de règlements de comptes entre majors11.
Les bombardements ayant beaucoup détruit, on peut s’attendre par ailleurs à de fructueux contrats de BTP que la Libye est en mesure de financer. Mais, au-delà de ces considérations mercantiles, il s’agissait avant tout d’éliminer un acteur international trop indiscipliné, un empêcheur de tourner en rond au sud du Sahara et, plus largement, de tenter d’orienter le cours du mouvement des peuples arabes.
S’agissant de la guerre elle-même, trois aspects nous paraissent devoir être soulignés. Le premier est que ce fut une guerre bien qu’officiellement l’objectif ait été limité à l’imposition d’une zone d’interdiction aérienne afin de « protéger les civils ». Mais, d’une part, comme l’avait indiqué Robert Gates, cela impliquait nécessairement la destruction des défenses antiaériennes et des centres de commandement et de communication, le contrôle de l’espace maritime d’où pouvait venir également la menace et l’élimination des « criminels ». D’autre part, la résolution 1973 autorisait les États et groupes d’États désireux d’agir à prendre, à l’exception d’une occupation militaire, « toutes les mesures nécessaires » pour accomplir leur mission.
Avec un peu de « diplomatie créative », quelques mensonges manifestes et beaucoup d’hypocrisie, la coalition avait quasiment reçu carte blanche.
Il n’y eut en effet pas de détachements armés, mais des conseillers, des membres des forces spéciales américaines, françaises, britanniques et qataries ainsi que des agents de compagnies privées de sécurité. L’interdiction d’armer les belligérants des deux camps ne fut pas respectée et, par ailleurs, si on se souciait des civils de l’un d’entre eux, ceux de l’autre ne comptaient pas qui ne pouvaient être que des mercenaires.
Nul ne peut dire combien de civils sont morts sous les bombardements alliés ni, par exemple, durant le long siège de la ville de Syrte. Certes, les armes utilisées étaient précises et les cibles privilégiées étaient connues, mais on ne pouvait par exemple pas recourir aux hélicoptères d’attaque « AH-64 Apache » dont le rôle est de balayer le terrain par leurs tirs en pensant épargner les civils. De manière plus générale, on restait dans le cadre d’une guerre « au sein des populations » où il est impossible d’établir un net partage entre civils et militaires.
La coalition regroupait 15 États de l’UE, les États-Unis, le Canada et trois États arabes (Jordanie, Qatar, Émirats arabes unis). Les opérations aériennes ont été lancées depuis 29 bases établies dans six pays européens avec toute la gamme des appareils d’observation, d’attaque et d’approvisionnement. Une armada fut réunie avec des dizaines de bâtiments et les porte-avions Charles de Gaulle et Garibaldi. Des missiles et des drones furent utilisés. En bref, la guerre a été conduite sous la forme du douhétisme cybernétique. On le sait, le stratège italien Giulio Douhet (1869-1930) a été le théoricien de la puissance aérienne et des bombardements stratégiques dont on fit grand usage pendant la deuxième guerre mondiale ou, par la suite, pendant les guerres de Corée et du Vietnam. Depuis, la cybernétique et la microélectronique ont permis d’apporter des raffinements que complètent aujourd’hui les drones, mais le principe reste le même. Il s’agit de frapper depuis les airs sans engagement physique réciproque. Pour être efficace, ce type de guerre suppose une asymétrie complète des moyens, que le « serpent » ne puisse se cacher du « vautour » et que celui-ci dispose sur le terrain d’appuis ou d’auxiliaires lui permettant d’ajuster ses frappes et de réduire l’adversaire. Autrement, cela peut être l’échec comme pendant la guerre de juillet 2006 conduite au Liban par Israël. Mais, du Kosovo à l’opération « liberté immuable » en Afghanistan, des succès ont été remportés dans un premier temps, car il y avait sur le terrain des éléments alliés, l’UCK dans le premier cas, le Front uni islamique et national pour le salut de l’Afghanistan ou Alliance du nord dans le second. Cette fois-ci, la coalition pouvait compter sur les « thuwar » qui disposaient d’ailleurs d’un arsenal conséquent, aéronefs compris.
On a beaucoup parlé de ces derniers et on les a souvent vus sur les écrans. Leur courage et leur détermination ne sont pas en cause et on commence à avoir une idée de la manière dont ils se sont organisés, encore que le rôle des forces spéciales et des conseillers étrangers reste « off record »12. Il n’en reste pas moins vrai que le rôle militaire de la coalition a été déterminant.
Si l’on prend les statistiques publiées par l’OTAN à la fin d’août, et la guerre n’était pas encore terminée, ses appareils avaient effectué 19 877 sorties depuis le 31 mars dont 7 505 avaient été offensives et celles-ci avaient permis de détruire ou d’endommager 1 130 installations militaires, 500 systèmes de radars et entrepôts, 275 sites de commandement et de contrôle, 555 chars et véhicules blindés, 610 autres véhicules militaires, 285 pièces d’artillerie et lance-roquettes, 1 115 dépôts de munitions, 10 avions et 10 navires.
Sur le plan stratégique, il a contraint le régime à la défensive, réduit considérablement ses moyens et désorganisé ses mouvements. Sur le plan tactique, et en violation de la résolution 1973, il a appuyé les opérations des rebelles et de surcroît sans aucune perte du côté de la coalition ce qui était également l’un des objectifs. Ou plutôt si, un décès a été enregistré, celui d’un aviateur britannique, intervenu le 20 juillet dans un accident de la circulation alors que du matériel était convoyé vers une base au sud de la péninsule italienne.
Aussi conviendrait-il de reconnaître, par simple honnêteté intellectuelle, si du moins cela reste une préoccupation, qu’il s’est agi d’une opération étrangère, conduite en alliance avec des éléments indigènes, chose terriblement classique. Déjà, entre 1801 et 1805, pendant la présidence de Thomas Jefferson, les États-Unis avaient livré une guerre contre les corsaires barbaresques au cours de laquelle les « marines » s’étaient mis en valeur avec la prise de Derna, accomplie avec l’aide de mercenaires grecs, arabes et berbères. Ce haut fait est célébré aujourd’hui encore par l’hymne de cette arme.
Le deuxième point est connu. Dans toute guerre dite humanitaire, la décision est prise par un groupe de puissances et, qu’on le veuille ou non, toute guerre humanitaire repose sur un rapport inégal des forces.
Il est vrai que la communauté internationale, par l’instance qui la constitue, à savoir l’Organisation des Nations Unies, a adopté lors du sommet mondial de 2005, la norme appelée « responsabilité de protéger » ou R2P dans quatre cas précis ou devant quatre risques possibles : génocide, crimes de guerre, crimes contre l’humanité et nettoyages ethniques. Cette responsabilité est d’abord celle de chaque État et c’est une norme interne qui est un des prolongements de la Charte universelle des droits de l’Homme.
Un État étranger ou un groupe d’États étrangers peuvent toutefois saisir l’ONU si l’un ou plusieurs de ces risques existent dans une région du monde et que l’État souverain ou les États souverains concernés paraissent incapables d’assumer leurs responsabilités internes. Cette internationalisation ne peut s’accomplir qu’avec l’accord du Conseil de sécurité — dans le cadre du chapitre VII de la Charte, c’est-à-dire « en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression » dont la « responsabilité de protéger » constitue un approfondissement — et qu’après épuisement du processus diplomatique, échec des tentatives de médiation et des sanctions économiques.
Dans le cas qui nous occupe, il y a bien eu une première résolution, la 1970 adoptée le 26 février qui établissait des sanctions à l’encontre de la direction libyenne, saisissait la Cour pénale internationale et imposait un embargo sur les armes. Dans la mesure même où une guerre civile commençait à prendre forme, des crimes de guerre, voire contre l’humanité, étaient possibles, les informations diffusées par les médias, la chaîne qatarie en particulier, ont été déterminantes pour influencer les opinions publiques et légitimer les actes des décideurs : spectres de Srebrenica et du Rwanda.
On ne pouvait cependant affirmer qu’un processus diplomatique avait été engagé et que des tentatives de médiation avaient été entreprises. La saisine de la Cour pénale internationale dont le procureur général, José Luis Moreno Ocampo, travaillait sur la base des informations de presse et de celles transmises par les gouvernements occidentaux, revenait, dans ce contexte, à fermer la porte d’une solution politique.
De fait, le 14 mars, soit avant l’adoption de la résolution 1973, une tribune libre titrée « Kadhafi doit partir », signée par Nicolas Sarkozy, Barack Obama et David Cameron, fut publiée conjointement dans « The Times », « The International Herald Tribune » et « Al-Hayat ». Le but de guerre était clairement énoncé qui fermait le volet diplomatique et depuis la Turquie où il effectuait un bref déplacement, le président français s’était exprimé en ce sens dès le 25 février.
Par ailleurs, on n’a pas assez souligné l’habileté de la résolution 1973. L’incise « toutes les mesures nécessaires » y laissait la main libre aux acteurs, mais les articles 1 et 2 qui ont pu convaincre les cinq États précités à choisir l’abstention plutôt que l’opposition, laissaient entrevoir une autre issue13.
Or, l’Envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU, à supposer qu’il l’ait voulu, n’a pu jouer aucun rôle indépendant, toutes les tentatives de la part de l’Union africaine et de l’Afrique du sud en particulier ou propositions de médiation venant de la Turquie ou de l’Indonésie, toutes les suggestions présentées par des organisations non gouverne-mentales, l’International Crisis Group notamment, ont été balayées d’un revers de main.
Quand bien même un cessez-le-feu a été accepté à deux reprises par le régime libyen, sincèrement ou non, nul ne peut le savoir, les combats ont continué.
Des vagues négociations qui ont été ouvertes, on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’elles ne pouvaient aboutir car, avec le soutien de ses parrains, le Conseil national de transition posait une condition dirimante : non seulement Kadhafi devait partir, mais encore il devait le faire sur le champ14.
Enfin, la responsabilité internationale de protéger a été monopolisée par l’OTAN, l’organisme le moins qualifié pour l’assumer. Un, ce n’est pas sa mission fondatrice et encore moins dans une région du monde extérieure à son théâtre d’opération. Deux, c’est une alliance militaire occidentale. Trois, elle est un instrument de l’imperium américain. L’écrire n’est que transcrire un simple état de fait.
Depuis la disparition du pacte de Varsovie et l’implosion de l’Union soviétique, l’OTAN n’a cessé de s’élargir et a changé de nature pour devenir, comme l’écrit Alain Joxe, le bras armé du capitalisme financier. En dépit d’échecs patents, comme en Afghanistan, son implication dans des « guerres indiennes » conduites dans les périphéries troublées de notre monde est censée justifier son existence, la consolider et la renforcer pour un enjeu plus fondamental, à savoir la maîtrise du grand échiquier que constitue, selon les termes de Zbigniew Brzezinski, la masse eurasiatique.
Dans l’affaire libyenne, les réticences turques à voir s’engager l’OTAN ont été écartées et le commandement a été assuré par un triumvirat franco-anglo-américain. Une innovation a été introduite, au sens où la France et le Royaume-Uni ont été placés en avant, les États-Unis conservant un profil modeste. Dans la réalité, ces derniers ont financé au moins la moitié des deux milliards de dollars dépensés dans l’aventure et leurs moyens ont été indispensables au succès des opérations militaires : pas de porte-avions, mais le principal contingent de l’armada, appareils de ravitaillement en vol, fournitures d’armes de précision et de drones, aéronefs de surveillance JSTARS, ciblage des bombardements, coordination aérienne par les AWACS, renseignement électronique, moitié des sorties aériennes…
En bref, c’est ce que la maison Blanche appelle « diriger de l’arrière », to lead from behind. On ne voit guère quel honneur les armes françaises peuvent en retirer, les Britanniques y étant habituées quant à elles, qui agissent dans ce cadre depuis des lustres.

Et maintenant

À la troisième question posée par les médias indiens, nul ne peut répondre avec pertinence. Les équipes libyennes qui se sont hissées au pouvoir sont constituées pour l’essentiel d’anciens hauts fonctionnaires et responsables du régime déchu, de cadres supérieurs de l’armée, de membres des professions libérales, de personnalités islamiques et de représentants de la diaspora installée dans l’anglosphère, Royaume-Uni, États-Unis et, détail inattendu, Irlande. On ne saurait dire qu’elles sont le reflet fidèle des « thuwar », eux-mêmes constitués en unités locales et autonomes.
On estime à 120 000 le nombre de Libyens armés et rien ne dit qu’ils accepteront d’abandonner leurs outils, ni qu’ils reconnaissent l’autorité du gouvernement provisoire, ni même qu’ils sont d’accord entre eux. Des heurts ont déjà eu lieu.
Par contre, de multiples indices conduisent à penser que les islamistes, en particulier les anciens djihâdistes, sont les mieux organisés : le Groupe islamique combattant libyen se fait appeler aujourd’hui « Mouvement islamique libyen » pour le changement avec le surnom de « combattants » (al-muqatala). Il faudrait également prendre en compte l’activité des réseaux plus ou moins anciens constitués par les différents parrains de la « révolution libyenne », par le Qatar par exemple, qui paraît affectionner les islamistes15.
Outre cette fragmentation du pays qui aggrave les différends anciens entre la Cyrénaïque et la Tripolitaine et s’entrelace aux relations intra et inter-tribales, nul ne paraît s’interroger sur les partisans du régime déchu qui étaient nécessairement plus qu’une racaille de profiteurs et de sicaires.
Des règlements de compte ont déjà eu lieu dont l’exemple le plus connu est l’épuration ethnique de Tawergha, localité de 10 000 habitants majoritairement de couleur, proche de Misrata et connue pour ses palmiers-dattiers et son élevage. C’est désormais une ville morte, vidée de sa population par la brigade de Misrata à laquelle elle se serait opposée pendant la guerre. De toute façon, ce n’étaient que des descendants d’esclaves transsahariens indûment favorisés par Kadhafi.
À la situation intérieure s’ajoutent les conséquences internationales. Pour l’heure, les Occidentaux ont pris bien soin de ne pas être présents militairement en Libye — no boots on the ground —, mais les simples faits que la guerre a été conduite par l’OTAN et que le Pentagone reste à la recherche d’un quartier général pour l’Africom plus proche du terrain que celui dont il dispose actuellement à Stuttgart, conduisent à s’interroger.
D’ailleurs, en Afghanistan comme en Irak, les choses avaient fort bien commencé et les renforts ne sont arrivés que par la suite. Si un scénario de type somalien venait à se produire en Libye, quelle serait l’attitude des puissances aujourd’hui victorieuses ? Mais également, quels seront les impacts du changement de régime en Libye au Maghreb et en Afrique subsaharienne ? Dans son rapport n° 180 du 21 octobre 2011, « L’Afrique sans Kadhafi : le cas du Tchad », l’ICG s’inquiète de la stabilité de ce pays à laquelle, selon elle, le « guide » avait en définitive contribué.
En préemptant un véritable débat au sein de la communauté internationale et en intervenant comme elle l’a fait en Libye, l’OTAN a signifié deux choses.
Un, le printemps arabe est sous surveillance. Deux, la « responsabilité de protéger » risque fort de ne pas s’en remettre. Il se trouve que les événements ont fait passer sous silence un centenaire dont la portée méritait pourtant d’être relevée16. Dans une lettre adressée à son père, le lieutenant italien Giulio Gavotti écrivait en effet : « J’ai décidé d’essayer aujourd’hui de larguer des bombes de l’aéroplane. Personne n’a jamais tenté une chose de ce genre et, si je réussis, je serai heureux d’être le premier ». Il a réussi au-delà de ce qu’il pouvait imaginer et a fait de très nombreux émules. La lettre date du 1er novembre 1911 et avait été adressée depuis Tripoli. C’est en effet en Libye et contre la résistance à la colonisation italienne du pays que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’aviation fut utilisée pour bombarder des terriens.

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