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Article 2 : Un enjeu majeur débattu en Tunisie : l’annulation de la « dette odieuse »

dimanche 17 octobre 2010

Un enjeu majeur débattu en Tunisie :
l’annulation de la « dette odieuse »

Fathi Chamkhi

Le 20 mars 2011, une manifestation d’environ trois cents personnes a battu le pavé de l’avenue Mohammed V, l’avenue des banques, dans la capitale tunisienne. Une manifestation de plus dans la Tunisie révolutionnaire, oui, mais une manifestation bien particulière : il s’agit de celle organisée par l’association « RAID », c’est-à-dire Attac Tunisie.
Après onze ans de répression sous la dictature de Ben Ali, RAID peut désormais, grâce à la révolution, manifester librement. Des dizaines de drapeaux d’Attac ont coloré le ciel bleu de Tunis. Parmi les manifestants il y avait des représentants d’Attac France et d’Allemagne, mais surtout une importante délégation d’Attac Rhône, association avec laquelle RAID entretient des liens de fraternité depuis plus de dix ans, formalisés en 2000 par un jumelage. Dans le cortège se trouvait aussi une importante délégation du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM).
La manifestation a couronné une semaine d’action sous le slogan : « le peuple veut1 l’annulation de la dette ». RAID entend par là ouvrir le débat sur la mondialisation libérale et les choix économiques, sociaux, culturels et environnementaux qu’elle a imposés en Tunisie sous la dictature.
Après un parcours d’environ une heure, la « manif » s’est arrêtée devant l’entrée de la banque centrale, gardée par des soldats. Une jeune militante de RAID a lu une lettre adressée au gouverneur où il est sommé « de décréter immédiatement un moratoire unilatéral sur la dette publique de la Tunisie ».
Le choix de la dette n’est pas fortuit. C’est un legs odieux du dictateur. Quoi de plus légitime qu’un peuple, qui vient de chasser son dictateur, veuille se libérer de la dette que lui laisse celui-ci, dette qu’il a contractée auprès de financiers peu scrupuleux, que seule la maximisation des profits intéresse ?
Ce pays a besoin de mobiliser, de toute urgence, toutes ses ressources financières, afin de faire face aux nécessités de la situation actuelle, notamment à l’extrême pauvreté, à l’indemnisation des chômeurs, à l’amélioration de la situation matérielle des salariés, etc. De ce fait, se libérer de la charge financière de cette dette odieuse est une question importante dans un processus révolutionnaire qui aspire à la réalisation de la démocratie, mais aussi à la justice sociale, en agissant prioritairement sur la pauvreté, le chômage et le sous-emploi.
La dette soulève aussi une question stratégique qui concerne la souveraineté populaire et nationale, laquelle se trouve confisquée par les forces extérieures. En effet, la dette n’est pas seulement un puissant outil de transfert de richesses vers les intérêts extérieurs, elle est aussi un important levier de commande des politiques économiques et sociales en Tunisie.
En décidant de lancer la campagne sur l’annulation de la dette, RAID entend aussi introduire, dans les débats qui agitent la Tunisie sur les choix de son avenir, des questions que les forces politiques tendent à minimiser, voire à évacuer complètement. Il s’agit de la question sociale et de la question de l’indépendance et de l’autodétermination nationale. C’est le sens aussi du choix de la journée du 20 mars qui est la date anniversaire de l’indépendance en Tunisie. Il s’agit de reprendre aujourd’hui le flambeau de l’indépendance qui a été abandonné assez rapidement, peu après 1956.
En plus de contester la dette « odieuse » héritée de Ben Ali, RAID milite contre le programme d’ajustement structurel initié en 1986, contre l’accord de partenariat euro méditerranéen de 1995, mais aussi contre près de soixante accords de protection de l’investissement, notamment celui conclu en 1997 avec la France, premier investisseur étranger en Tunisie et second employeur du pays après l’État tunisien.
La révolution ouvre des perspectives nouvelles aux forces sociales afin qu’elles agissent dans ce sens. Sous la dictature de Ben Ali, mais déjà sous celle de Bourguiba, les intérêts étrangers ont toujours été un obstacle à la réalisation des aspirations populaires. Aujourd’hui, il devient possible de faire sauter cette hypothèque et de libérer l’avenir de la Tunisie. L’action de RAID intervient à un moment où le débat tend à se focaliser, de plus en plus, sur les libertés politiques et les moyens de les fortifier, ainsi que sur les moyens de répondre aux revendications sociales et de rompre avec la domination des forces étrangères sur la Tunisie,, domination qui s’est consolidée sous la dictature.
Notre message est clair : faire abstraction de la mondialisation néolibérale et des choix économiques et sociaux qu’elle impose à la Tunisie risque de conduire le processus révolutionnaire dans l’impasse. Ce processus ne peut pas marcher sur une seule jambe. C’est pourquoi il est primordial que l’on intègre dans les débats actuels toutes les questions qui relèvent des choix économiques et sociaux, et des moyens de les mettre en œuvre.

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