Le développement en questions

Accueil > Nos archives > N° 156 : A propos du printemps arabe > DOSSIER > Article 8 : Ouvrages et publications reçus Comptes-rendus rapides

Article 8 : Ouvrages et publications reçus Comptes-rendus rapides

dimanche 17 octobre 2010

Ouvrages et publications reçus
Comptes-rendus rapides

Ouvrages

Nils Anderson, Jacqueline Balvet, Lucile Daumas, Constant Kaïmakis, Elisabeth Longuenesse, Horiya Mekrelouf, Marc Ollivier, Pascal Pavie, Henri Saint-Jean, Marcel Siguret, Véronique Vilmont, La Méditerranée, entre rives et dérives, éd. Le bord de l’eau, Paris, 2011.

Voilà un essai que nous pouvons ranger dans la catégorie des textes « militants » puisqu’il a été rédigé par quelques membres de la commission « Méditerranée » de l’association ATTAC-France, mais qu’il faut aussi faire figurer en bonne place parmi les références indispensables pour comprendre l’histoire et le contexte des profonds mouvements sociaux qui se manifestent tout autour de la Méditerranée. Si l’on néglige le caractère peu attractif de sa couverture et de son titre, on trouve en effet dans cet ouvrage une approche originale (par son caractère global) de la région méditerranéenne au sens large, et un grand nombre d’informations nécessaires à la compréhension des racines historiques et des contradictions de toute nature qui déterminent son dynamisme actuel.
Un rappel historique bienvenu donne la mesure du rôle de trait d’union entre les hommes et les civilisations joué par cette mer depuis l’expansion de la révolution néolithique à partir du Moyen-orient et la longue période (quatre à cinq siècles) de centralisation politique et d’épanouissement culturel de l’antiquité romaine, dont l’héritage archéologique marque encore les paysages de tous les pays riverains. De grands empires (arabes, berbères, ottoman, chrétien d’orient, vénitien et génois, espagnol, etc…) se sont ensuite affrontés (entre le VIème et le XIXème siècle) pour contrôler les richesses de l’espace méditerranéen produites par les paysans, les éleveurs, les artisans et les commerçants. Ils ont implanté dans les consciences des divers peuples méditerranéens les héritages culturels les plus présents aujourd’hui, sous forme de langages, de croyances, de visions du monde et de conceptions de la vie sociale. Ces héritages culturels fournissent à ces peuples les moyens d’expression et d’organisation avec lesquels ils réagissent aux bouleversements de la période contemporaine. Celle-ci est essentiellement marquée par trois ruptures structurelles : l’expansion du capitalisme européen sous sa forme coloniale au XIXème et XXème siècle, l’effondrement des empires coloniaux et l’émergence des nationalismes du Tiers Monde après la seconde guerre mondiale et enfin, l’affirmation d’une domination des marchés financiers avec la mondialisation et la dérégulation du capitalisme. L’ouvrage d’ATTAC montre que ces trois ruptures structurelles sont les principaux moteurs qui façonnent le monde méditerranéen actuel.
Ayant rappelé ces bases historiques fondamentales, l’ouvrage met en lumière avec beaucoup de soin les stratégies des grandes puissances mondiales dans la Méditerranée et le « Grand Moyen-orient », que leurs gisements de gaz et de pétrole mettent au cœur des tensions internationales. En particulier, il présente une étude bien documentée sur la politique de l’Union européenne (UE) à l’égard des pays du sud et de l’est méditerranéen : il montre que l’UE, alors que toute la région est désormais sous le contrôle stratégique des États-Unis et de l’OTAN, s’efforce de maintenir ses intérêts en cherchant à imposer une zone de libre-échange au profit de ses firmes multinationales par le biais du PEM (Partenariat Euro Méditerranéen) et d’accords d’association bilatéraux. Mais il montre aussi comment de multiples formes de résistance luttent contre cette politique néolibérale, en particulier comment les mobilisations populaires dans les pays arabes ont contraint les gouvernements compradores à mettre en échec le projet sarkozien de « l’Union pour la Méditerranée ».
L’ouvrage d’ATTAC analyse ensuite les conséquences de ces politiques néolibérales dans de grands secteurs comme celui de l’agriculture et des paysans, victimes du développement de l’agrobusiness ; des transports maritimes, source de pollutions dangereuses ; de la gestion des ressources en eau, menacées par les investissements inadaptés aux contraintes des milieux naturels ; des problèmes sociaux tels que la santé, l’éducation, le travail, la situation des femmes ; des politiques migratoires. On peut regretter qu’un chapitre spécial n’ait pas été consacré aux problèmes de l’énergie et de l’industrie, notamment du gaz et du pétrole, dont le rôle capital est pourtant souligné dans les analyses géostratégiques.
Finalement l’ouvrage montre le développement des mouvements sociaux de résistance à ces politiques néolibérales, en particulier depuis décembre 2010. Il esquisse les principes qui pourraient inspirer une véritable politique de coopération et de paix en Méditerranée : « Nous devons construire une Méditerranée solidaire des peuples, une Méditerranée de coopération et non de compétition ; d’échanges réels entre les cultures et les gens, hors de tout relent colonial ; de solidarités dans les luttes pour entrecroiser les alternatives contre le libéralisme dévastateur et les appétits du grand capital, responsables de la crise financière, économique, sociale et écologique qui nous atteint tous ».
Ce livre de 165 pages s’achève sur une postface qui essaie de mettre en lumière les dynamismes les plus importants pour l’avenir des peuples méditerranéens, dans le contexte de la crise financière mondiale et des révoltes dans les pays de la région, tant au sud et à l’est dans les pays arabes que sur la rive nord en Grèce, en Espagne, en Italie, etc… On y trouvera également une solide bibliographie sur tous les thèmes abordés, qui facilitera le travail des étudiants et même des chercheurs.

Patrick Haimzadeh, Au coeur de la Libye de Kadhafi, éd. Jean-Claude Lattès, Paris, 2011.

Pour tout lecteur désireux de s’informer sur les facteurs structurels et conjoncturels à l’œuvre dans l’insurrection qui a éclaté le 17 février 2011 en Libye, lire l’ouvrage de Patrick Haimzadeh est une démarche proprement incontournable.
Il commence comme une pièce de théâtre par la présentation des acteurs, que l’on pourrait plutôt qualifier de nœuds du filet complexe que forment les problèmes libyens : le peuple lui-même, à la fois urbanisé à 85 % et pour plus de la moitié composé de moins de vingt ans ; les gisements de pétrole, qui fournissent plus de 90 % des revenus du pays et constituent la base du système de gouvernance clientéliste du colonel Kadhafi, autoproclamé « guide de la révolution libyenne » ; les ressources en eau, qui sont un véritable enjeu dont l’équipement a consommé la moitié du budget national pendant plus de vingt ans ; le couple instable Tripolitaine-Cyrénaïque, qui fragilise l’unité du pays ; enfin le colonel Kadhafi lui-même, sa famille et sa garde prétorienne, qui monopolisent les moyens essentiels du pouvoir, d’abord économiques et financiers, ensuite militaires et de propagande intérieure et extérieure.
L’auteur consacre ensuite une vingtaine de pages à un rappel des faits géographiques et historiques qui sont en quelque sorte l’arrière-plan et le décor du drame qui se joue dans le pays.
Patrick Haimzadeh, arabisant, a été en poste diplomatique en Libye pendant plusieurs années, après avoir travaillé pour le compte de la France et des Nations Unies en tant que coopérant en Égypte, en Irak, au Yémen et dans le sultanat d’Oman. Il insiste sur l’opacité qui caractérise le fonctionnement de l’État libyen (par exemple il n’existe pas de carte des circonscriptions administratives du pays) et sur la valeur très relative des statistiques officielles. La presse a toujours été orientée vers la propagande du régime et le pays fermé aux chercheurs et aux journalistes étrangers. C’est pourquoi son ouvrage s’appuie surtout sur une exploration personnelle prolongée de toutes les provinces du pays et sur des entretiens avec des Libyens de tous horizons. Ce qui lui permet de décrire les sept millions de Libyens comme « aussi curieux et ouverts sur le monde que fiers de leur identité et de leurs traditions » et d’ajouter : « Mes pensées vont vers eux dans la période tragique qu’ils traversent ».
Dans son ouvrage, pour tenter de déchiffrer un pays « aussi complexe qu’attachant », il navigue entre quatre champs d’analyse bien distincts : la Doctrine du « guide » (c’est à dire le Livre vert), les discours du colonel Kadhafi, les institutions officielles du pays et bien sûr les réalités du terrain. Nous abordons ainsi successivement le portrait du dictateur, l’histoire des « années Kadhafi », et surtout une description détaillée des leviers institutionnels du système et des méthodes employées pour pérenniser son pouvoir pendant quarante deux ans.
L’ouvrage aborde finalement une description bien documentée des diverses régions du pays et le récit des origines et du déroulement initial de la révolte actuelle. Il se termine avec une chronologie sélective de la Libye contemporaine.
En conclusion, tout en soulignant l’attachement des Libyens à la dignité et à la liberté dont ils ont été privés, l’auteur estime que « si l’on peut attendre d’un régime post-Kadhafi qu’il soit plus distributeur et plus respectueux des droits de l’homme, les données structurelles de la rente et de l’organisation tribale (définie comme un réseau de solidarités fondées sur les liens du sang, éléments structurants et régulateurs de violence) sont en revanche étroitement liés au clientélisme, qui risque donc de demeurer encore longtemps une tendance lourde de la société libyenne ».

Samir Amin, Le Monde arabe dans la longue durée – le printemps arabe ?, Éd. Le temps des Cerises, Paris, 2011.

On ne présente plus Samir Amin, éminent économiste franco-égyptien, professeur d’économie et politologue, directeur du Forum du Tiers-Monde de Dakar et Président du Forum mondial des Alternatives. Auteur d’un très grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques sur le terrain des politiques du développement, il ne sépare pas l’approche économique et l’approche politique des réalités sociales. C’est l’un des représentants les plus connus d’un courant de pensée marxiste très vivant à l’échelle internationale et, sur ces bases théoriques, il accorde une importance primordiale à l’analyse historique des faits économiques et des évolutions culturelles, et particulièrement aux contradictions qui les traversent.
En s’attaquant à une présentation du Monde arabe dans la longue durée, c’est en réalité une fresque des évolutions économiques, sociales et politiques de la plus grande part de l’humanité qu’il met en lumière. S’appuyant sur la démarche classique du matérialisme historique, et reprenant une conceptualisation des étapes majeures de l’évolution de l’humanité à travers son « histoire globale », qu’il caractérise comme stades « communautaires », systèmes « tributaires », ou « capitalisme mondialisé », Samir Amin cherche à situer le monde arabe dans la trajectoire historique de cette évolution. Sa documentation multidisciplinaire (démographique, archéologique, historique, etc...) le conduit à mettre en scène l’apparition des plus grandes civilisations orientales vers le troisième millénaire avant Jesus-Christ (J.-C.), d’abord isolées, puis constituant à partir du IVème siècle avant J.-C., par des rapports d’échange à la fois commerciaux, technologiques et culturels, le premier système global de l’histoire. Il est structuré autour de trois ensembles « tributaires » centraux : celui de la Chine, celui de l’Inde et celui du Moyen-Orient, une région née avec les conquêtes d’Alexandre et englobant ce qui allait devenir l’Iran et les empires byzantin, arabe, puis ottoman. Il montre l’articulation de ces systèmes centraux avec la structuration de leurs périphéries : la Corée et le Japon pour la Chine, l’Asie du sud-est pour l’Inde, la Méditerranée occidentale, l’Europe et l’Afrique subsaharienne pour le Moyen-Orient. Il nous rappelle qu’au début de l’ère chrétienne, la population de la Chine, le plus important de ces trois systèmes centraux, est évaluée à 70 millions d’habitants, soit 28 % d’une population mondiale estimée à 250 millions, celles de l’Inde et du Moyen-Orient (empire romain inclus) atteignant à cette époque 45 et 50 millions. L’Europe toute entière, Italie incluse, ne compte que 20 millions d’habitants à cette époque et jusqu’en l’an 1 000 elle reste une périphérie attardée du Moyen-Orient du fait de la faible productivité de son agriculture. Mais elle connaît un démarrage remarquable au cours des siècles suivants, avec l’intensification de ses échanges méditerranéens et le renforcement d’une bourgeoisie marchande et urbaine qui réussit à ébranler l’ordre féodal et va construire, à partir du XVIème siècle et de la conquête des Amériques, le nouveau système global à l’échelle planétaire. Il s’agit du capitalisme mondialisé dont les structures essentielles sont celles de l’économie et de la finance, et non plus, comme dans les systèmes tributaires, celles de l’administration étatique (notamment militaire) et de la domination culturelle et religieuse (même si ces instruments se perpétuent accessoirement). Et il consacre les quatre derniers chapitres de son ouvrage à l’histoire du monde arabe « dans les systèmes anciens du monde tributaire, puis dans les phases successives du déploiement du système capitaliste mondialisé ».
Cet ouvrage de Samir Amin, consacré à un gros effort de synthèse historique sur une période de plus de vingt siècles, présente en outre une forte originalité, qui provient de l’accident de l’histoire qui a fait irruption depuis le début de l’année 2011 dans les pays arabes. L’auteur, plongé dans les architectures complexes des formations sociales arabes depuis le VIIème siècle, s’est trouvé bousculé et interpellé intellectuellement par le puissant mouvement social parti de la Tunisie et qui secoue aujourd’hui toutes les sociétés arabes et même au-delà. Et en bon marxiste, il s’est appuyé sur ses analyses historiques de longue période pour décrypter les dynamismes sociaux du temps présent. Il consacre donc tout le premier chapitre de son livre à cet événement, sous un titre interrogatif « 2011 : un printemps arabe ? ».
Rappelant les flux et reflux de l’histoire égyptienne depuis le XIXème siècle, la première tentative d’un développement autocentré du pays et de ses voisins du Machrek sous la conduite de Mohamed Ali, tentative écrasée sous le khédive Ismail par l’expansion coloniale britannique, puis la révolution de 1920 et la succession de luttes populaires aboutissant à la prise de pouvoir par Gamal Abdel Nasser, il décrit les forces en présence dans l’Égypte d’aujourd’hui. Il s’agit d’un côté du mouvement démocratique qui s’est montré capable de mobiliser 12 millions d’Égyptiens pendant des jours et des nuits pour abattre la dictature vassale du néolibéralisme mondial. Toutes les composantes de ce mouvement (partis démocratiques, syndicats, mouvements de jeunes, organisations paysannes, associations diverses etc...) ont constitué le « Conseil national ». De l’autre côté apparaît un bloc réactionnaire appuyé sur la néo bourgeoisie compradore et la paysannerie riche, disposant d’instruments politiques à son service : l’armée et la police, les principales institutions de l’État, l’appareil religieux, les courants de l’Islam politique (Frères musulmans et Salafistes) et la corruption généralisée devenue un élément constitutif organique de l’accumulation sous le néolibéralisme. Samir Amin ne tranche pas sur les perspectives ouvertes par les contradictions entre ces deux ensembles antagonistes. C’est pourquoi il assortit le titre de ce chapitre d’un point d’interrogation. Pour comprendre ce mode interrogatif, le mieux est de citer quelques phrases de son introduction : « Les printemps arabes coïncident avec l’automne du capitalisme, le déclin du capitalisme des monopoles généralisés, mondialisés et financiarisés. Ces mouvements partent, comme ceux du siècle précédent, de la reconquête de l’indépendance des peuples et des États de la périphérie du système... Ils sont donc avant tout des mouvements anti-impérialistes et donc seulement potentiellement anti-capitalistes. Si ces mouvements parviennent à converger avec l’autre éveil nécessaire, celui des travailleurs des centres impérialistes, une perspective authentiquement socialiste pourrait se dessiner à l’échelle de l’humanité entière. Mais cela n’est en aucune manière inscrit à l’avance comme une nécessité de l’histoire. Le déclin du capitalisme peut ouvrir la voie à une longue transition au socialisme comme il peut engager l’humanité sur la voie de la barbarie généralisée ».
Relevons, pour terminer ce compte-rendu, comment Samir Amin voit le rôle de « l’Islam politique » dans le contexte de ce printemps arabe. Rappelant que le discours officiel du pouvoir de Sadate et Moubarak était parfaitement islamiste (avec l’introduction de la Charia dans la Constitution et la délégation de pouvoirs essentiels aux Frères musulmans), il insiste sur les énormes différences qui marquent les diverses traditions culturelles religieuses dans le monde musulman. Il relève que l’Islam dominant en Égypte est soufi, dont les confréries rassemblent 15 millions de fidèles acquis à une séparation entre la religion et le politique. Les Frères musulmans, appuyés sur la doctrine wahhabite du golfe, n’ont été introduits dans ce pays qu’au cours des années 20 et n’ont pris toute leur vigueur qu’après la Seconde Guerre mondiale, lorsque la rente pétrolière des pays du Golfe, soutenus par les États-Unis en lutte contre la vague de libération nationale populaire des années 60, en a multiplié les moyens. Selon lui, les Frères musulmans ont toujours le projet de construire un état théocratique en Égypte, avec le soutien des États-Unis, de l’Arabie Saoudite et d’Israël, qui appuient les courants de l’Islam politique dans tous les pays arabes, pour faire pièce au « danger démocratique ». Mais il observe aussi qu’il a suffi de quelques semaines de débats libres sur la place Tahrir pour voir disparaître le slogan « l’Islam est la solution » dans toutes les manifestations. Ce slogan est effacé au profit de revendications précises sur le terrain de la transformation de la société : liberté d’opinion et de formation des partis, syndicats et autres organisations sociales ; salaires et droit du travail ; accès à la terre, à l’école et à la santé ; rejet des privatisations et appel aux nationalisations, etc...
Dans sa conclusion, Samir Amin revient à sa perspective du « temps long ». Il écrit ainsi :
« Pour ce qui concerne les pays de la région, quatre d’entre eux sont des candidats possibles à l’émergence : l’Égypte, la Turquie, l’Iran et l’Algérie. Mais cette émergence ne peut acquérir la solidité nécessaire pour son inscription dans la durée que dans la mesure où les systèmes alternatifs construits par les luttes en cours dépassent l’adoption simple de postures rhétoriques anti-impérialistes, se déconnectent effectivement de la mondialisation impérialiste et se déploient en association avec le progrès social et la démocratisation de la société ».

Moncef Marzouki (Entretien avec Vincent Geisser), Dictateurs en sursis, la revanche des peuples arabes, Éd. De l’Atelier / Éd. Ouvrières, Paris, 2011.

C’est en novembre 2009 que la première édition de ces entretiens est parue, sous-titrée « une voie démocratique pour le monde arabe ». L’auteur y dénonçait, à contre-courant des opinions dominantes dans les médias et les cercles du pouvoir en place, les horreurs de la vie sous les dictatures arabes, les clans mafieux qui prospéraient dans leurs économies, l’instrumentalisation des courants islamistes tantôt partenaires du néolibéralisme (en Arabie saoudite et dans le Golfe), tantôt alibis pour soutenir les dictateurs. Et il annonçait la chute de ces dictateurs du fait de leur illégitimité aux yeux des peuples.
Dans sa préface à cette première édition, Noël Mamère écrivait : « Les hommes politiques français ont toujours eu leurs grandes et leurs petites entrées chez Ben Ali, Mohamed VI et Bouteflika. Ils passent leurs vacances dans des villégiatures de l’autocratie protégées par la police, tandis que les entreprises françaises raflent des contrats juteux... La justification ultime de ce déni démocratique consiste à se réfugier derrière ces « derniers remparts contre l’islamisme ». Plus ces États policiers brisent les oppositions démocratiques, plus ils nous garantiraient une improbable tranquillité. Ce raisonnement absurde est d’abord dangereux. Ce livre est un avertissement, en même temps qu’un cri de colère contre ces « dictateurs en sursis » et leurs complices... ».
En fait, ce livre prémonitoire annonçait avec une grande clarté et une perspicacité aiguisée par la longue expérience de l’auteur dans l’opposition à Ben Ali, à la fois la faiblesse de ces dictatures et l’inéluctabilité des révoltes démocratiques.
Le parcours de Moncef Marzouki, neurologue et professeur de santé publique, est en effet riche d’engagements. Après avoir fait ses études en France, il a entamé sa vie professionnelle en Tunisie en 1979 et créé une association de défense des enfants handicapés. Il a ensuite adhéré à la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) dont il est devenu président en 1989. Sa volonté de préserver l’indépendance de cette Ligue, notamment pour la dénonciation des actes de torture perpétrés par le régime, a abouti à sa dissolution par Ben Ali. Constatant la nécessité des luttes pour les droits de l’Homme mais aussi leur insuffisance pour abattre la dictature, Moncef Marzouki fonde alors son parti, le Congrès pour la République (CPR) pour développer ce qu’il appelle la résistance civile. Un parti jamais reconnu par le régime, qui le révoquera de son poste de médecin hospitalier et le forcera à s’exiler en France en 2001, où ses confrères l’ont accueilli comme enseignant à la faculté de médecine de Bobigny.
La nouvelle édition de ce livre en 2011, bénéficiant d’une actualisation et de nouveaux développements, est un apport considérable pour proposer au public français des clés pour une compréhension approfondie des réalités en mouvement dans tout le monde arabe. Son nouveau sous-titre « la revanche des peuples arabes », s’il donne le sens actuel de cette nouvelle édition, n’en traduit pas toute la richesse d’analyse. Celle-ci en effet, tout en reprenant la dénonciation des tares des dictatures arabes, analyse minutieusement la nature complexe de l’islamisme — mouvement à la fois religieux, identitaire, politique, traversé de contradictions — les dérives marchandes et les faiblesses politiques des ONG et des oppositions « magiques » (dites aussi oppositions de Sa Majesté), les rapports schizophréniques de l’establishment français et des Arabes. Enfin, il souligne la nécessité absolue des luttes civiques pour la démocratie, appuyées sur les principes de non exclusion et de défense des droits économiques et sociaux, pour avancer vers des relations égalitaires de partenariat avec l’Union européenne, la Turquie, l’Iran, et même Israël débarrassé de ses mythes sionistes et de ses lois d’apartheid.
Le docteur Marzouki, rentré dans son pays avec l’explosion de la révolte du peuple tunisien, a pu officiellement y faire vivre le parti du Congrès pour la République, qui a recueilli un nombre de suffrages non prévu par les sondages lors des élections pour la nouvelle assemblée constituante (13,8 %, arrivé second parti dans l’ordre des suffrages). Il ne fait aucun doute qu’il est appelé à jouer un rôle éminent dans les institutions politiques du nouveau régime démocratique tunisien. Pour apprécier toute la modernité de sa démarche, laissons-le en rappeler lui-même les références profondes : « Je suis à la fois un bédouin du sud profond de la Tunisie, je suis un Tunisien « pur jus », un Arabe appartenant à une nation unie par la culture et déchirée par la politique... mais par dessus tout je me sens citoyen de ce vaste monde et donc responsable vis-à-vis de lui comme je me sens responsable envers ma région, mon pays ou ma nation ».
Ce compte-rendu ne serait pas complet sans relever la contribution de Vincent Geisser, chercheur du CNRS à l’Institut Français du Proche Orient de Damas, spécialiste de la Tunisie et du monde arabe, qui tient le rôle du questionneur dans ce livre présenté formellement comme un entretien entre Moncef Marzouki et lui. Ce formalisme est ici un savant arrangement entre le chercheur scientifique et l’homme politique pour conduire le lecteur à travers les principaux aspects des multiples thèmes sur lesquels ils ont souhaité apporter des analyses et des appréciations. Le chercheur décortique aussi par ses questions le spectre des idées reçues sur le monde arabe en occident pour faciliter l’exposé des opinions de son interlocuteur. Cette technique de questions / réponses se retrouve dans la conception d’autres essais, mais elle atteint dans ce livre une efficacité qui résulte de la grande qualité des auteurs et de leur complicité manifeste. Vincent Geisser signe également une introduction à cet ouvrage commun, sous le titre « un antidote à la myopie politique », où il s’efforce d’abord d’expliquer ce qu’il appelle « la presbytie occidentale à l’égard du monde arabe, qui prend ses racines dans une idéologie du mépris et une arrogance bien ancrées sur des présupposés et des préjugés culturalistes profondément enracinés dans notre histoire ». Ensuite, il trace un portrait de l’itinéraire du docteur Marzouki, qu’il qualifie de « résistant » plutôt que d’« opposant » en insistant sur « sa volonté acharnée de travailler au contact des petites gens, ce qui explique sa sensibilité aux effets pathogènes de l’autoritarisme ainsi que sa perspicacité quant à la fin programmée des dictateurs arabes ».
L’ouvrage se termine sur une bibliographie et une sitographie sélectives couvrant tous les pays arabes sous le titre « Démocratie, dictature et mouvements sociaux dans le monde arabe », les sites internet référencés étant pour leur part surtout dédiés à la politique dans le monde arabe.

Revues

Aujourd’hui l’Afrique, Revue de l’AFASPA, n° 121, septembre 2011.

L’actualité, les « printemps arabes » et leurs suites, constituent une première partie, forte, de ce numéro de la revue. Le parti pris évident et les omissions dont ont fait preuve les médias occidentaux dans leurs analyses constituent une première dénonciation.
Pour cela, l’éditorial de Francis Arzalier, « Révolution arabes ? Guerre humanitaire ? », est complété par la reprise de deux article de la revue algérienne El Watan, Ahmed Ancer, « Les Américains envoient leurs engins en Libye », 20 avril 2011 et Salima Tlemçami, « L’insécurité et les grandes chaleurs font craindre le pire », 19 avril 2011, d’un article de la revue belge Solidaire, « La voie du militarisme », 19 mai 2011 et de l’interview de Donatella Rovera, qui a enquêté sur les exactions commises en Libye pour Amnesty International, publié par le journal Libération, le 22 juin 2011.
À travers ces différentes contributions, ce ne sont pas seulement les oublis d’une certaine presse occidentale qui sont corrigés mais surtout la main de fer que l’occident utilise pour imposer ses propres choix. L’argument humanitaire, avancé contre la « barbarie » du camp opposé montre là tout son caractère spécieux. La même démarche est employée à propos de la Côte d’Ivoire. L’article du politologue Michel Galy, « Côte d’Ivoire, l’état des massacres », est complété par l’extrait d’un reportage de J. P. Mari, publié dans son numéro 2427 par le Nouvel Observateur, « Enquête sur un massacre », mai 2011. Les conclusions reste les mêmes : des massacres ont été perpétrés par les deux camps ; l’action de la France et de l’ONU n’a eu pour effet que de précipiter la victoire des forces d’Alhassane Ouattara et le remplacement du régime de Laurent Gbagbo par un leader politique plus en phase avec les intérêts des pays des Centres et non de protéger les civils ivoiriens.
L’actualité africaine concerne également la Corne de l’Afrique où, là encore dans le silence des médias, se joue l’avenir de Djibouti. Pierre Sidy nous livre une analyse détaillée de l’impasse politique dans laquelle se trouve aujourd’hui le régime du Président Guelleh, « Quel scénario de sortie de crise ? Chaos ou alternance démocratique ? ». De même, la situation économique de la Tunisie, au lendemain de la « révolution de jasmin » mais aussi confrontée aux exigences de ses créanciers, est l’objet de l’étude de Bernard Couret, « Le tourisme, talon d’Achille de l’économie tunisienne ». Cette situation, exploitée par le pouvoir intérimaire en place, pose la question de la place laissées aux aspirations sociales des Tunisiens, qui étaient pourtant à la base du déclenchement de ce puissant mouvement populaire. Cette question est l’objet de l’article de Nizar Baraket, « A quand la question sociale ? », publié par la revue tunisienne Attariq Aljadid, en mai 2011.
Ce numéro comprend également trois dossiers consacrés, pour le premier aux nostalgies coloniales françaises, Henri Pouillot, « Le sarkozisme et la réhabilitation de l’idée coloniale ». Dans le second, Monique Houssin, « Grandeur et décadence ou second souffle » et Georges Gastaud, « Ni « tout-français » imposé dans les mosquées, ni « tout-anglais » imposé partout ailleurs ! » et « Billet francophone » font le point sur l’état actuel de la francophonie. Enfin, dans un troisième dossier, Christine Heuraux et Norbert Lewald, « Desertec : un éléphant blanc solaire » font une analyse du projet pharaonique (400 milliards d’Euros en 40 ans) d’établissement de capacités de production d’électricité « solaire » au Maghreb, dans le Sahara.
Dans ce numéro, Aujourd’hui l’Afrique apporte des analyses précieuses pour comprendre les nombreuses questions et débats que soulèvent les changements politiques et la montée des revendications sociales dans le nord du continent africain et au Moyen-Orient. Il est ainsi indispensable.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.