Le développement en questions

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Article 3 : Le développement aujourd’hui

mercredi 6 janvier 2010


Le développement aujourd’hui

Faruk ÜLGEN

Le travail de Gilbert Blardone, Le grand jeu du développement selon François Perroux. Croissance économique, développement humain, société progressive, retrace, depuis ses origines au lendemain de la seconde guerre mondiale, la formation d’une approche spécifique du développement, portée par François Perroux au sein d’un institut de recherche, appelé aujourd’hui l’Institut de Sciences Mathématiques et Economiques Appliquées (ISMEA). Développée, entre autres, par des économistes français de renom comme Gérard Destanne de Bernis, Maurice Byé et Raymond Barre, qui ont marqué non seulement les théories du développement mais aussi toute la tradition française des sciences économiques aussi bien dans ses versions théoriques qu’appliquées, cette approche se distingue par un nombre de caractéristiques conceptuelles spécifiques sur le plan scientifique en économie et en politique.
En suivant cette tradition, Blardone souligne la complexité du phénomène de développement mais aussi l’existence de différentes conceptions et soulève plusieurs écueils des approches standard que l’on rencontre dans les études modernes sur la question. Cette complexité se révèle aussi bien sur le plan théorique qu’en ce qui concerne les mesures envisageables du phénomène selon différents critères choisis par l’analyste dans son rapport à la croissance économique et aux déséquilibres dans les relations internationales.
Ainsi, une partie de ce travail considérable est consacrée aux problèmes de mesure du développement sous ses multiples aspects et dont l’expérience récente de l’ère Lula au Brésil en ce début du XXIe siècle constitue un exemple1
La présente contribution au débat sur le développement prend appui sur le travail de Gilbert Blardone. Il ne s’agit toutefois pas de reprendre les éléments présentés par l’auteur, mais plutôt de considérer certains aspects de la problématique sous la forme de propositions qui semblent émerger à l’égard des questions qui sont toujours d’actualité tant au niveau des économies nationales qu’au niveau international, après plus de 60 ans de la fondation de la tradition de François Perroux. Pour ce faire, un travail récent, intitulé Ten Theses on New Developmentalism, effectué par un groupe d’économistes de nationalités différentes et se déclarant partager une orientation keynésienne et structuraliste sur la macroéconomie du développement, et publié en septembre 2010 par la São Paulo School of Economics of Getulio Vargas Foundation de Brésil, constituera le point de départ.
En effet, ce communiqué présente dix thèses sur le « nouveau développementalisme ». Dans le plan arrière d’une telle initiative se trouve l’échec du consensus de Washington des années 1990-2000 à promouvoir la croissance dans les pays émergents, notamment, d’Amérique latine, mais aussi la crise financière globale de 2007/08 dont les effets extrêmement négatifs sur la croissance économique et sur le développement humain sont allés en se multipliant et en se répandant à la majorité des économies de la planète. Les différents programmes de stabilisation et d’ajustement structurel (PAS), appliqués dans les économies en développement à partir des années 1980 et l’intégration (à travers l’ouverture et la libéralisation) financière de ces pays dans les circuits internationaux qui ont accompagné les PAS ont débouché, dans la plupart des cas, sur des crises récurrentes et sur l’appauvrissement des populations sans asseoir une dynamique de développement continu. Certes, dans de nombreux cas, on a observé une nette augmentation des revenus par habitant dans certains pays en développement ou émergents mais cette augmentation n’a pas entraîné trivialement une amélioration de la répartition des revenus ni une sortie du seuil de la pauvreté des populations défavorisées. Ceci a posé alors plusieurs questions du type :
– La croissance économique se traduit-elle par un développement non seulement économique mais aussi social, politique et culturel ?
– Des périodes de croissance économique relativement élevée, entrecoupées par des périodes de crises et d’appauvrissement subséquentes, peuvent-elles assurer une amélioration durable du niveau de vie dans les pays concernés ?
– L’indicateur du revenu par habitant reflète-t-il vraiment le niveau de développement d’un pays puisqu’il n’est qu’une moyenne arithmétique de la richesse monétaire produite dans une économie sur une période donnée sans indiquer le niveau de bien-être matériel, politique, social et culturel de la population concernée ?
Ces questions sont liées au contexte actuel en ceci que l’environnement (global) libéralisé se caractérise par des périodes de croissance économique forte dans de nombreuses économies émergentes, suivies régulièrement par des crises d’envergure. De surcroît, les économies nationales sont aujourd’hui très interdépendantes les unes vis-à-vis des autres sur tous les plans de la vie sociale et ne peuvent plus ignorer les effets des décisions des autres sur leur propre situation ni les conséquences de leur propre décision sur les autres pays. De fait, les crises observées dans les pays économiquement avancés produisent des effets débordant plus ou moins rapidement sur les pays en développement soit à travers les liens commerciaux, soit à travers les liens financiers, soit par la voie des stratégies économiques et politiques suivies par les pays riches sur l’échiquier international (contrôle des ressources naturelles, énergétiques, etc.). Du coup, on retrouve, dans le contexte actuel, des éléments de départ de la réflexion de François Perroux, reprise comme ligne conductrice dans le travail de Blardone en 2010. Le développement et, par extension, le sous-développement ne peuvent plus être considérés en termes des nations prises isolément les unes par rapport aux autres. Le sous-développement est lié à l’analyse du développement et il convient de penser une théorie de la croissance et du développement qui puisse répondre à l’objectif d’amélioration du bien-être des populations dans un environnement international stable. Il est alors possible d’envisager un certain nombre de conditions afin de déterminer les contours d’une trajectoire de développement.
En premier lieu, il apparaît que le développement est un processus structurel d’utilisation des ressources disponibles en vue de procurer un taux maximal d’accumulation du capital, soutenable du point de vue environnemental et fondé sur l’incorporation du progrès technique. Le premier objectif est d’assurer le plein emploi des ressources disponibles en main-d’œuvre non seulement en vue de donner aux populations les moyens économiques d’un niveau de vie décent mais aussi en vue de minimiser les gaspillages collectifs de ressources épuisables et d’augmenter la création de richesses renouvelables. Ceci fait appel à une productivité croissante dans chaque secteur productif (industrie, agriculture, etc.) nécessitant aussi des mécanismes de financement adaptés des activités et le transfert de la main-d’œuvre vers des secteurs qui produisent des biens et services à forte valeur ajoutée et capables de supporter des revenus salariaux élevés.
L’Etat et/ou les pouvoirs publics ont un rôle fondamental à jouer dans le processus de développement en assurant notamment une infrastructure institutionnelle appropriée. L’émergence et la continuité d’institutions capables de constituer le cadre législatif, juridique, économique et technique dans lequel la structure financière pourrait accompagner et/ou canaliser les ressources nationales vers le développement des innovations sont une condition sine qua non afin que les différents secteurs de l’économie soient à même de porter une croissance de la valeur ajoutée non seulement économique mais aussi sociale.
Dans un contexte de globalisation, le développement requiert une stratégie de développement national en fonction des caractéristiques — capacités, atouts, mais aussi limites et faiblesses — des économies dans tous les domaines de la vie sociale. Il ne s’agit donc pas de se contenter d’annoncer qu’il faut créer des incitations adéquates pour permettre aux entreprises de s’engager dans des projets porteurs de croissance économique. Il s’agit de déterminer avant tout dans quelle mesure et par quels moyens les capacités de l’économie peuvent être accrues ou améliorées pour permettre et soutenir « une croissance qui développe ».
Dans cette lignée, deux aspects de la dynamique d’évolution doivent être pris en compte. D’une part, dans la lignée schumpétérienne, une politique industrielle, visant à créer et à promouvoir les conditions d’un renforcement des structures productives innovantes doit être mise en place en vue d’améliorer le côté offre de l’économie. D’autre part, dans une optique keynésienne, une amélioration du niveau des revenus, susceptible de supporter une progression d’une demande financièrement et économiquement soutenable dans le temps, constitue une prérogative pour enclencher « un processus de développement qui dure dans le temps ».
Il est évident que la tendance des revenus salariaux à croître moins vite que la productivité et qui est aussi liée en partie à une surabondance de la main-d’œuvre et à des politiques économiques conservatrices et régressives suivies depuis plusieurs décennies, crée plusieurs déséquilibres. D’une part, la concentration des richesses dans les mains d’un petit groupe d’individus débouche sur l’apparition d’une classe de rentiers dont les excédents accumulés ne servent pas vraiment les besoins de l’économie. D’autre part, une éventuelle croissance ne débouche pas sur une amélioration notable des revenus et donc sur une hausse de la qualité de vie des populations, en entérinant ainsi le divorce entre la croissance économique et le développement. Une des conséquences en est une baisse de la productivité à long terme par détérioration des conditions de vie et d’entretien des populations salariées. Les politiques d’amélioration salariale et un meilleur système distributif semblent alors plus que souhaitables pour répondre aux besoins d’un développement durable.
Les occasions temporaires de rente sur les ressources naturelles (matières premières, ressources énergétiques) déstructurent les économies en créant des incitations pour les acteurs économiques à se détacher des projets sociétaux de transformation productive au profit des opportunités spéculatives et de court terme sur les marchés internationaux. Elles peuvent ainsi provoquer des « maladies » comme le syndrome hollandais qui provient des conséquences néfastes de l’exploitation de ressources naturelles aux dépens des industries manufacturières. Suite à l’accroissement des recettes d’exportation, la monnaie nationale peut s’apprécier et réduire alors la compétitivité-prix des produits nationaux exportables. Les secteurs productifs et progressifs se retirent alors du champ d’action des acteurs privés et sont remplacés par des secteurs exportateurs à faible valeur ajoutée. Ici, apparaît, entre autres, le rôle de la politique de change qui doit éviter toute surévaluation de la monnaie nationale afin de réduire l’ampleur des facteurs de sous-compétitivité qui met souvent les économies dans une trappe à dépréciation suite à l’accumulation des déficits extérieurs.
Par ailleurs, la faiblesse de l’épargne nationale constitue l’un des facteurs qui contribuent à l’accroissement des besoins de financement externe de l’économie nationale. Cet accroissement rend l’économie de plus en plus fragile financièrement et la soumet aux caprices des mouvements de capitaux. Une fois entrés dans ce cercle, vicieux, les gouvernements suivent souvent des politiques monétaires et budgétaires restrictives par peur de provoquer des crises de change ou des crises bancaires et financières en raison de la détérioration de leur balance de paiements. La politique restrictive récessive se renforce alors et maintient un niveau des revenus et des dépenses publiques en dessous de ce qui serait souhaitable pour assurer une amélioration minimale du bien-être des citoyens.
Les politiques économiques suivies constituent la trame des changements envisageables dans les différentes économies qui se trouvent prises en tenaille entre les besoins d’un développement qui devient de plus en plus urgent au regard de la détérioration des conditions de vie de milliards d’individus et les contraintes d’une accumulation de leurs dettes dont la continuité dépend souvent de la seule volonté spéculative des marchés internationaux et des stratégies géopolitiques des puissances économiques et politiques.

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