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Article 4 : La puissance culturelle douce de la Chine

mercredi 5 novembre 2014

La puissance culturelle douce
de la Chine

Yu Cheng Feng

Dans le présent article, nous soumettons au lecteur une lecture sélectionnée des textes officiels et des articles de journaux afin de mieux rendre compte, de l’intérieur, de l’ambition de la Chine de se positionner en tant que puissance culturelle douce du monde, et son cheminement en cours.
Le président chinois Hu Jintao a appelé à redoubler d’efforts pour approfondir la réforme du système culturel du pays afin de renforcer sa puissance culturelle douce et le dévelopement de son industrie culturelle, lors d’un groupe d’études du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois le vendredi 23 juillet 20102.
Le premier ministre chinois Wen Jiabao dans son rapport d’activité du gouvernement3 en date du 5 mars 2010 a précisé l’importance de la culture :

« Le développement de notre État et le renouveau de notre nation exigent non seulement que nous disposions d’une économie puissante, mais aussi que nous nous appuyions sur une culture florissante. Etant donné que la culture constitue l’âme et l’essence spirituelle d’une nation ainsi qu’un facteur décisif du renforcement de son potentiel réel, elle exerce une influence profonde sur le développement d’un pays, et peut même changer radicalement le destin d’une Nation… ».

Dans le même rapport, la culture constitue l’un des 8 axes pour lequel le gouvernement chinois se doit de veiller à leur bon fonctionnement : « renforcer les infrastructures relatives à la culture ».
Par ailleurs, nous contatons dans le monde entier l’émergence de l’engouement pour la langue et la culture chinoise. L’apprentissage de la langue chinoise et l’intérêt porté à la culture chinoise connaissent un accroissement constant depuis quelques temps. L’expansion de la langue et de la culture chinoise est plus que visible à travers les différentes missions lancées par le Bureau de la Direction de l’enseignement du chinois langue étrangère (Hanban) de la Chine, notamment à travers l’implantation dans le monde entier des Instituts de Confucius (plus de 300 à nos jours partout dans le monde dont le premier a été créé en Corée du Sud en avril 2004), l’envoi des enseignants (assistants volontaires chinois), la publication d’ouvrages pour la langue et la culture de différents niveaux (enfant et adulte), et la mise en service des cours à distance et bien d’autres actions, y compris la certification de la maîtrise de la langue chinoise.

Plan de Promotion pour l’Industrie culturelle

L’expansion de la langue et de la culture chinoise, soutenue fortement par le gouvernement chinois, fait partie intégrante de l’ambition de la Chine d’accroître sa puissance culturelle douce en même temps que son expansion économique (puissance coécitive). Le Plan de Promotion de l’Industrie culturelle4 publié en septembre 2009 en témoigne. Ce Plan succède au plan portant sur l’industrie du textile et de l’industrie légère, tous deux (et d’autres) faisant partie de la réforme d’ensemble du mode de fonctionnement économique chinois.

Redressement de l’industrie culturelle

Le « Plan de Promotion pour l’Industrie culturelle » dont le texte intégral5 est publié le 26 septembre 2009 fait suite au 17ème Congrès national du Parti communiste chinois en octobre 2007 dont les directives concernant la culture sont les suivantes : « développer activement l’œuvre culturelle d’intérêt public ; étendre massivement l’industrie culturelle ; éveiller la vitalité créatrice culturelle du peuple tout entier ; prendre l’initiative pour promouvoir d’une manière encore plus consciente le grand développement et la grande prospérité du secteur culturel ».
Dans le but de mettre en œuvre les directives citées précédemment, le Plan de Promotion pour l’Industrie culturelle a été conçu. De plus, « en même temps que d’insister sur le développement des œuvres culturelles, il convient d’accélérer le redressement de l’industrie culturelle afin de faire valoir pleinement l’effet de cette dernière sur la régulation structurelle, l’augmentation des besoins internes, l’accroissement d’offres d’emploi et la promotion du développement ». Le Plan fait suite également à « la nouvelle situation survenue suite à la crise financière internationale et la nécessité impérative de la réforme dans le secteur culturel ».

« L’industrie culturelle constitue un support clé pour développer et rendre prospère la culture du socialisme dans un environnement d’économie de marché. Elle constitue également une voie clé pour satisfaire les demandes culturelles et spirituelles du peuple ; lesquelles demandes sont de diverses formes, de diverses natures, de différents niveaux et à multiples facettes. Elle constitue aussi un point d’appui clé permettant de faire avancer la régulation du système économique et de transformer le mode du développement économique ».

Depuis le 16ème Congrès national du Parti communiste chinois en novembre 2002, « le gouvernement attache de l’importance à l’industrie culturelle, a adopté toute une série de mesures politiques afin d’approfondir la réforme du système culturel et d’accélérer le développement de ce secteur. Suite à la transformation massive des unités culturelles publiques vers une exploitation privée, sont apparus des sociétés et des groupements de sociétés culturelles dotés d’une puissance effective et d’une compétitivité certaine. L’envergure de l’industrie culturelle augmente au fur et à mesure. Les différentes compositions d’entreprises, de différentes tailles prennent forme, en combinant principalement la propriété publique et la propriété privée. La culture « en route vers l’étranger » est en phase d’accélération ; le déficit commercial en matière culturelle s’amenuise d’une année sur l’autre6. Le secteur culturel de la Chine s’avère de plus en plus compétitif sur le plan international… ».

Réforme du système culturel chinois et accélération de la prospérité du marché culturel chinois

Le Quotidien du peuple publie le 26 août 2010 l’article intitulé « La réforme du système culturel chinois conduit à accélerer la prospérité constante du marché culturel chinois7 ». Il s’agit d’une communication conjointe du Département de Publicité du Parti, du Ministère de la Culture, du Bureau national de Radio-diffusion, Cinéma et Télévision et de l’Administration générale de la presse et des publications du 26 août 2010. Selon ce communiqué, avant la fin de l’année courante, les unités d’édition en exploitations chinoises auront achevé leurs conversions en sociétés par actions et les productions annuelles chinoises en matière de série-télé, cinéma, dessins animés occuperont les premières places mondiales. … L’exportation des produits culturels essentiels augmente : 5,6 milliards de dollars en 2003 ; 10,4 milliards de dollars en 2009. La somme pour l’exploitation négociée en mai 2010 lors du Salon international de l’industrie culturelle à Shenzhen a atteint le chiffre de 11,4 millards de yuans. … Les publications chinoises se sont répandues dans plus de 190 pays et régions du monde ; la publication des journaux recouvre plus de 80 pays et régions. Le volume total d’exportation des livres, journaux et périodiques a atteint le chiffre de 8,85 millions. Le déficit du commerce en droit d’auteur diminue d’année en année ; la proportion entre l’importation et l’exportation en termes de variétés évolue de 15 pour 1 en 2002 à 3,3 pour 1 en 2009.
Selon le communiqué de presse du Responsable du Département de la publicité du Parti Sun Zhijun8 le 19 août 2010, suite à la réforme du système culturel ayant débuté en 2003, sont apparues bon nombre d’entreprises pilotes dont les capitaux et les chiffres d’affaires dépassent ou avoisinent les 10 milliards de yuans. Et les statistiques montrent que de 2004 à 2008 la valeur ajoutée de l’industrie culturelle a augmenté annuellement de 22 % et que la somme de la valeur ajoutée en 2008 du secteur s’élève à 7 630 milliards de yuans, soit 2,43 % du PIB.

Elargissement de l’exportation et marques de renommée internationale

Parmi les 5 déclinaisons9 de l’objectif du Plan, la dernière mérite d’être soulignée. Elle préconise d’« Élargir l’exportation des produits et des services culturels. Former des entreprises pilotes orientées vers l’exportation et des marques de renommée mondiale. Exploiter des canaux et des réseaux du commerce culturel vers l’extérieur. Accroître l’exportation des produits et des services culturels. Réduire le déficit du commerce culturel. Devenir le pôle de croissance en matière d’exportation des services ». 
Voici un exemple illustrant parfaitement l’application de l’objectif cité ci-dessus. Le Chinadaily10 publie le 8 octobre 2010 un article portant sur la réussite d’un atelier de peinture sous le titre suivant : « Atelier de peinture Lüze à Qingdao, province du Shandong, entreprise d’avant-garde dans la campagne de la réforme du système culturel et du développement de l’industrie culturelle ».
Il s’agit d’une entreprise à capitaux privés, spécialisée dans la peinture à l’huile, la peinture acrylique et la reproduction de tableaux. Toute la production de cette entreprise est destinée à être vendue en Amérique et en Europe ; les recettes en devises de la société s’élèvent à plus de 3 millions de dollars. En 2006, l’Atelier Lüze a été nommé conjointement par le Ministère de la Culture et l’Association chinoise des peintres comme une des bases de démonstration des beaux-arts. En 2008, l’Atelier Lüze a figuré sur la première liste des « marques de l’industrie culturelle chinoise » comme l’une des 7 marques culturelles chinoises. Et en 2010, l’Atelier Lüze a été sélectionné comme étant l’une des entreprises pilotes pour l’exportation culturelle chinoise. Actuellement, l’Atelier Lüze, situé sur un espace de 120 000 m², comprend des ateliers, des bâtiments d’enseignement, des dortoirs, 38 villas pour maîtres peintres et emploie plus de 700 peintres et ouvriers. Ses œuvres s’exportent vers plus de 20 pays d’Amérique et d’Europe. Son Centre d’exposition international de 3 000 m² de surface ouvrira ses portes en octobre 2010.

Secteurs culturels de première importance et leurs objectifs

Plus en détails, parmi les 8 tâches primordiales11 du Plan, la première et la dernière méritent d’étre soulignées. La première tâche consiste à :

« Développer les secteurs culturels de première importance tels que la créativité culturelle, la production cinématographique et télévisée, l’édition et la distribution, l’impression et l’archivage, la publicité, le spectacle et le divertissement, les salons et les expositions culturels, les contenus numériques et les dessins animés. … Dans le domaine de la créativité culturelle, il convient de mettre l’accent sur des entreprises ayant pour objectif le développement de la technologie culturelle, de la réalisation musicale, de la création artistique, des jeux et dessins animés, de manière à accroître l’influence et l’effet d’impulsion, contribuant ainsi au développement des secteurs de service et de production concernés. La production du cinéma et de la télévision se doit d’accroître la capacité productive des films, séries et programmes télévisés, d’élargir la gamme de production cinématographique et télévisée, la distribution, la diffusion et l’exploitation ultérieure et de répondre aux exigences en termes de contenu numérique des multi-médias, multi-terminaux. Le métier de l’édition se doit de faire avancer le réajustement et la promotion de la structure sectorielle, d’accélerer le transfert de la production de l’unique et traditionnel support papier vers la production numérique de multi-supports. La distribution des publications se doit de se centraliser en quelques grands groupes de distribution, caractérisés par les relations inter-région, inter-profession et inter-système d’exploitation publique et privée de manière à accroître la puissance effective et la compétitivité. La profession d’impression et d’archivage se doit de développer le type d’impression de haute technologie et d’originalité afin de construire quelques grandes bases de données de haut niveau. La profession du spectacle se doit de former quelques grands groupes de spectacles, de renforcer l’établissement de réseaux de production. L’industrie du dessin animé se doit de forger des images et des marques prisées du public au niveau international et de se constituer en tant qu’important pôle de croissance dans l’industrie culturelle ».

Exportation des produits à l’étranger

Après la présentation des secteurs culturels de première importance et de leurs objectifs, nous verrons comment le Plan préconise l’exportation à l’étranger. La dernière tâche primordiale du Plan consiste à :

« Accroître le commerce culturel à l’étranger. Afin de mettre en œuvre des mesures préférentielles nationales pour encourager et soutenir l’exportation de produits et de services culturels en termes d’expansion du marché, d’innovation technologique et de dédouanement. Le Catalogue des entreprises clés pour l’exportation culturelle du pays 2009-2010112 a été établi afin d’encourager et soutenir le mécanisme de manière prolongée pour l’exportation des produits et des services culturels ; … établir le réseau de vente international ; soutenir l’entrée dans le marché international des produits des dessins animés, des jeux en réseaux et des publications électroniques ; encourager les entreprises du secteur culturel à créer des filiales à l’étranger par le biais de la propriété individuelle, de la co-entreprise, des holdings ou des prises de participation afin de mettre en œuvre l’exploitation à l’étranger grâce aux points de vente. Assurer la réussite des salons et des expositions soutenus par le gouvernement afin de promouvoir l’exportation des produits et des services culturels, tels que le Salon de l’industrie culturelle à Shenzhe, le Salon international de radio-diffusion, cinéma et télévision chinois, le Salon international du livre de Pékin ; soutenir les entreprises culturelles pour participer aux grands salons et aux activités artistiques internationaux, tels que les salons du livre, du cinéma et de la télévision et les festivals. »213

Fonds d’aide à l’industrie culturelle

Après la présentation des tâches considérées comme primordiales, le Plan précise les 5 mesures politico-financières14 parmi lesquelles la dernière : édifier des fonds d’investissement pour l’industrie culturelle, a été illustrée par l’annonce suivante : le projet d’un fonds pour l’industrie culturelle de 20 milliards de yuans (2,364 milliards d’euros) a été approuvé15 par la Commission nationale pour le Développement et la Réforme, annonce faite par le Sous-Directeur du Département de la Publicité du Parti de Shenzhen, Wu Zhong, lors de la clôture du Salon de l’Industrie culturelle à Shenzhen le 17 mai 2010. Un objectif de 6 milliards de yuans (709 millions d’euros) a été fixé pour les premières tranches de levées de fonds, avec notamment 500 millions de yuan (59 millions d’euros) provenant du Ministère des Finances, BOC International Holdings Limited (également gestionnaire du fonds), China International Television Corporation, International Cultural Industry Fair Co. Ltd de Shenzhen, et compte sur la souscription des industriels culturels pilotes, des grandes entreprises d’état et des organismes financiers. Les 6 milliards de yuans seraient cogérés par la bourse des biens culturels de Shenzen et de Shanghai selon le Ministère de la Culture. En 2010, le Ministère des Finances prévoit une somme totale de 2 milliards de yuans pour soutenir l’industrie culturelle.

Nous venons de constater que la tâche pour établir la puissance culturelle douce est loin d’être « molle »16. Comme la lecture des quelques passages du Plan le démontre bien, cette édification s’appuie fortement sur le pouvoir central décrétant des mesures politiques et financières à tous les échelons administratifs, financiers et industriels. La culture fait partie de l’ensemble de la construction socialiste du pays au même titre que l’économie, la politique et la société, contribuant ainsi à l’édification de la puissance globale d’un pays. Mais plus qu’une contre-partie de la puissance coercitive, tel qu’il est indiqué terminologiquement « soft power » / « hard power », la culture, dotée de la particularité spécifique de « non contrainte17 », constitue un facteur clé reliant les éléments constitués de la puissance globale. Consciente du rôle crucial de la culture, la Chine met en oeuvre tous les moyens pour l’édification de la puissance culturelle douce. Selon le premier ministre chinois Wen Jiabao, la culture pourrait « changer radicalement le destin d’une nation ». La construction de la puissance culturelle douce se fait aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays et se traduit en termes de produits et de services répondant d’un côté aux besoins internes diversifiés, en évolution au contact croissant de l’Occident, et de l’autre, aux valeurs représentatives de la Chine aux yeux des Occidentaux. Ainsi, la créativité et l’innovation culturelles sont mises en avant et les produits et les services à caractéristiques chinoises sont l’objectif premier de l’exportation. Dans la lutte pour contrer l’hégémonie américaine, le gouvernement chinois attache une importance particulière à l’édification morale et idéologique du socialisme à caractéristiques chinoises en stipulant le renforcement des recherches novatrices du marxisme, le développement des sciences sociales et philosophiques et dirige fermement l’expansion économique et culturelle selon le principe de « saisir d’une main la prospérité et de l’autre, la gestion »2.

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