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Article 1 : Ondes de choc, les crises alimentaire, énergétique, financière et économique et leur impact sur les pays en développement

vendredi 7 novembre 2014

Ondes de choc : les crises alimentaire, énergétique, financière et économique
et leur impact sur les pays en développement

Wim Naudé

Introduction
La dernière décennie a été généralement bonne pour les pays en développement. La diminution du nombre des conflits, le prix élevé des produits bruts, l’accélération de la croissance économique, les améliorations en matière de gouvernance et de gestion macroéconomique ont engendré un opti­misme selon lequel la pauvreté était partout en train de diminuer. Mais au milieu de l’année 2007 cet optimisme s’est changé en pessimisme lorsque des signes menaçants apparurent dans la plus grande économie mondiale. Le marché financier américain, affecté par l’augmentation des défauts de paiement sur les prêts hypothécaires (sub-pri­mes), était en détresse. L’éclatement de la “bulle spéculative” dans l’immobilier et, en conséquence, un manque de confiance dans le dollar, ont entrainé la hausse des prix de l’énergie et des pro­duits alimentaires. Les prix du pétrole et du maïs ont atteint des niveaux record en juillet 2008, plaçant les pays en développement importateurs d’énergie et de produits alimentaires sous une énorme pression économique.
Des crises financières, telle que celle qui s’est produite dans le marché américain des sub-primes, ne sont pas des événements rares ou uniques dans l’économie globalisée. Elles ne sont pas limitées aux seuls pays occidentaux “capitalistes” : elles ont également éclaté dans les États providences du Nord en 1992-1993 et dans les États en dévelop­pement rapide de l’Asie du Sud-est en 1997-1998. Même aux États-Unis, pays d’origine de la toute dernière d’entre elles, ce n’est pas un événement unique. En effet, les principales caractéristiques de la crise actuelle sont très semblables à ceux des crises précédentes, incluant des bulles spéculatives sur le prix des actifs, des explosions du crédit, une régulation pauvre et de piètres contrôles.
Alors que les crises financières n’ont rien d’original, et que la crise actuelle a beaucoup d’aspects communs avec les précédentes, celle-ci, par deux aspects, a quelque chose d’unique, dans la perspective des pays en développement. Le premier aspect consiste en ce qu’elle a frappé les pays en développement sous la forme de vagues successives de chocs externes. Le second concerne les réponses sans précédent apportées à cette crise par le monde développé. Ainsi, pour comprendre comment la crise actuelle frappe les pays en développement, nous devons d’abord comprendre que cette crise s’est déployée à travers un certain nombre de vagues successives de chocs externes, hausse des prix alimentaires et de l’énergie, dimi­nution de la richesse, accroissement du coût des emprunts, réduction des octrois de crédit et chute de la demande globale. Ensuite nous devons com­prendre que les réponses sans précédent du monde occidental auront des effets sur les pays en déve­loppement, sur le court comme le long terme, et que ces effets pourraient aussi être négatifs. Sous cet angle, le but de cet article est de fournir un bilan anticipé des effets de la crise sur les pays en développement à partir des conséquences des dif­férentes vagues de chocs externes mentionnés précédemment, et des réactions du monde déve­loppé au cours de la dernière année.

1 – Vagues de chocs externes
1.1 — Les aspects divers de la crise
Bon nombre des précédentes crises financières s’inscrivaient dans une causalité bien plus réduite et éclataient en un seul choc discernable qui, bien qu’affectant de nombreux indicateurs, s’atténuait au fil du temps, autorisant le retour de la croissance. La crise économique mondiale actuelle est quelque peu différente car elle se caractérise par des vagues de chocs externes successifs subis par les pays en développement, dans une courte période de trois ans. Elle a commencé par la baisse des prix immobiliers et des cours des actions en 2007, des sommets en matière de hausse de prix pour l’énergie et les aliments, atteints au milieu de 2008, de nouveaux effondrements dans les marchés boursiers et des contractions dans les marchés du crédit à la fin de 2008, et une baisse subite de la demande mondiale en 2009. Aujourd’hui, au moment où nous écrivons, les prix des aliments et de l’énergie sont sur le point de remonter à nouveau, de nombreux marchés bour­siers connaissent des mouvements de hausse. Par exemple, en octobre 2009, le prix de l’or a atteint des sommets.
Chacune de ces vagues mentionnées a eu un effet négatif sur les pays en développement. Un fait souvent regretté est que, lorsque la crise s’est généralisée entre mars et juin 2007, un bon nombre de pays en développement avaient bénéficié d’une décennie ou presque d’une bonne croissance. Pres­que toutes les régions en développement ont obtenu une croissance moyenne plus élevée au cours de la période commencée en 2000 que celle constatée durant la précédente décennie. L’Afrique subsaharienne, en particulier, fut en bonne voie de se remettre de la “décennie perdue” des années 1980 et des ajustements des années 1990. De la même manière, les pays d’Europe orientale et d’Asie centrale ont connu un retour de la crois­sance au cours des huit dernières années après la douloureuse période de la transition dans les années 1990.
Un des premiers dégâts de la crise est que la croissance des pays en développement a ralenti dans toutes les régions. Une croissance plus faible, avec en conséquence un plus haut niveau de chômage et une pauvreté accrue, est considérée par beaucoup comme devant avoir des effets à long terme plus sévères dans le cas des pays en développement que dans celui des pays riches.
Le graphique 1 ci-dessous aide à relever et à expliquer les principaux effets de la crise finan­cière sur les pays en développement. Il illustre la diversité de cette crise, à la fois crise alimentaire, énergétique, financière et économique. À partir de ce schéma, je présenterais d’abord les crises alimentaire, énergétique et financière, après quoi j’analyserai la baisse de la croissance.

L’OIT s’attend à une augmentation du chô­mage global de 30 millions en 2009 et les projections de la Banque mondiale pré­voient qu’un million de personnes supplémen­taires tomberont dans l’extrême pauvreté en 2009.

1.2 – Les crises financière, alimentaire et énergétique
La crise financière, c’est-à-dire les conséquences directes de la crise des sub-primes aux États-Unis, n’a pas affecté les banques des pays en développement aussi sérieusement que cela avait été craint. Bien qu’un certain nombre de pays en développement ont du apporter un capital additionnel à leurs banques et, dans les faits, les refinancer (par exemple le Nigeria), les banqueroutes n’ont été nulle part aussi sérieuses dans les pays en développement qu’aux États-Unis (et dans certaines régions d’Europe) où, au moment où nous écrivons cet article, plus de 90 banques (principalement les plus petites) ont fait faillite. Les explications de ceci portent sur les plus grandes réserves en capital que possèdent les banques du Sud, une plus grande prudence en matière de crédit avec effet de levier2, et une moindre exposition aux opérations à risque. De plus, de nombreux pays en développement, particulièrement en Asie, avaient mis en place une meilleure surveillance des opérations bancaires après avoir tiré d’amères leçons de la crise asiatique de 1997-1998.
La région qui n’était pas aussi isolée des secteurs financiers américain et européen que ne l’étaient les autres régions en développement est celle des pays en transition d’Europe orientale et d’Asie centrale. Ces pays avaient ouvert de manière significative leurs marchés financiers aux capitaux étrangers au cours des dix dernières années. En septembre 2008, ces marchés étaient largement dominés par les banques étrangères, avec d’importants engagements en devises et une exposition aux “effets toxiques”. En conséquence, il n’est pas surprenant que, à la mi-2009, l’essentiel de l’aide à court terme pour assurer l’équilibre des balances des paiements accordée par le Fonds monétaire international, le FMI, (pour un montant de 55 milliards de dollars, principalement sous la forme d’accords de stand-by) ait profité aux pays d’Europe de l’est, comme la Bosnie, la Bulgarie, l’Estonie, la Géorgie, la Hongrie, la Lituanie, la Serbie et l’Ukraine.
Même si, dans leur ensemble, les pays en développement ont été moins exposés à la contagion financière, et les coûts relatifs résultant de la protection ou du sauvetage de leurs banques bien moindre que ceux supportés par les pays développés, ces coûts restent énormes en valeur absolue. Suivant les estimations du FMI, le coût total de la stabilisation des systèmes bancaires, sous la forme d’apport en capital, d’apport de provisions en liquidités, d’accords de stand-by et de garanties sur des prêts et des dépôts, s’élevait à 11 000 milliards de dollars dans les pays développés et 1 700 milliards dans les pays en développement. Ce dernier montant demeure encore une somme énorme, environ dix fois le montant annuel de l’aide publique au développement accordée par les pays de l’OCDE en 20083.
Le manque de confiance envers les banques s’est étendu aux autres institutions financières, les marchés financiers inclus, la chute des cours se répercutant de Wall Street à toutes les bourses des pays en développement. Entre août 2008 et janvier 2009 (au moment où d’importants plans de relance furent adoptés par les pays développés), de nombreux marchés financiers de pays en développement ont perdu de 30 à 60 % de leur capitalisation boursière. Les coûts des crédits accordés aux gouvernements sous forme de souscription de bons du Trésor se sont envolés. La soudaine contraction de la capitalisation boursière a eu un effet négatif sur les bilans des banques aussi bien que sur le moral des consommateurs, conduisant à une diminution des mises en place de prêts et de la consommation.
La prudente réponse des investisseurs internationaux a, de plus, provoqué une baisse des flux d’investissement en capital et en portefeuille, dirigés vers les pays en développement. En 2008, les investissements directs étrangers (IDE) ont diminué, passant de 1 900 milliards de dollars à 1 700 milliards. Par chance pour les pays en développement, ce déclin concerne surtout les pays développés : la part des IDE reçus par les premiers a augmenté jusqu’à atteindre 43 % du total. La CNUCED s’attend à ce que les flux des IDE continuent de diminuer en 2009, une diminution d’environ 500 milliards de dollars qui affecterait toutes les régions. Cette baisse pourrait atteindre 25 % pour les pays en développement et bien plus pour les pays en transition où une baisse de 40 % est envisagée1. Sur la base de la valeur des flux d’IDE de 2008, ces baisses pourraient s’élever à une diminution des flux allant vers les pays en développement et en transition estimée à 225 milliards de dollars en 20092.
Comme en 2008 la crise financière s’étendait, elle a contribué à porter à des sommets les prix de l’énergie et des produits alimentaires. Premièrement, la spéculation s’est déplacée des marchés de titres de propriété et de change (spéculation sur le dollar) vers le marché à terme du pétrole, ce qui provoqua une augmentation des prix du pétrole ; le prix du pétrole a fait un bond, passant de 90 dollars par baril en janvier 2008 à 147 dollars en juillet 2008. Presqu’en même temps, les prix alimentaires grimpèrent de manière significative, les prix internationaux des produits alimentaires ont augmenté de près de 60 % en 20083. Il est aujourd’hui assez clair que les prix alimentaires, particulièrement ceux du maïs, sont devenus liés à ceux du pétrole à travers la demande pour les biocarburants.
Alors que l’augmentation des prix des produits pétroliers profitait aux pays producteurs, elle réduisait les perspectives de croissance des pays importateurs. L’augmentation des prix alimentaires a provoqué des crises alimentaires aigues dans près de 40 pays. Elle a eu et continue d’avoir un effet destructeur sur les niveaux de vie, particulièrement dans les pays en développement. Le tableau 1 regroupe diverses estimations d’indicateurs de développement sélectionnés pour rendre compte des impacts des crises de 2007 à 2009.

 Voir le site : <http://www.unctad.org> .
2 Calculé à partir d’une réduction de 25 % des flux dirigés vers les pays en développement (180 milliards de dollars) et de 40 % de ceux dirigés vers les pays en transition (45 milliards de dollars).
3 Banque mondiale, Global Economic Propects, 2009 : Commodities at the Crossroads, Washington DC, 2008.

1.3 – La crise économique
L’impact du choc financier a été amplifié par celui de la crise économique qui suivit rapidement lorsque les économies avancées sont entrées en récession à la fin de 2008. De nombreux pays en développement avaient, depuis 2000, basé leur croissance sur leurs exportations vers les économies avancées. Leurs revenus d’exportation furent soutenus par l’augmentation des prix des produits bruts. Et dans de nombreux cas, ces pays étaient dépendants de revenus d’exportation obtenus sur un ou deux de ces produits bruts. Ils furent ainsi profondément touchés lorsque la demande pour leurs produits d’exportation a décliné en 2009. La Banque mondiale prévoit que les exportations des plus grandes régions en développement devraient décliner en 2009, avant que de retrouver une croissance en 2010. La contraction attendue des exportations en 2009 varie de 8,7 % dans le cas des pays dépendants de leurs exportations de l’est asiatique et du Pacifique à 2 % pour les pays pétroliers du Moyen-orient et de l’Afrique du nord. Les prévisions de contraction des exportations pour les régions en développement, établies par la Banque mondiale dans ses Global Economic Prospects de juin 2009, induisent une perte de revenu d’exportation de 397 milliards de dollars pour les pays en développement en 2009. Les plus touchés devraient être les pays de l’Est asiatique et du Pacifique, d’Europe et d’Asie centrale.
La récession des économies avancées implique également une réduction des transferts des travailleurs émigrés et de l’aide publique au développement (APD), reçus par les pays en développement, qui sont, pour beaucoup des pays les plus fragiles, des ressources vitales pour alimenter la consommation de la population et assurer un moyen de survie aux ménages. La Banque mondiale, par exemple, estime que les transferts de travailleurs émigrés devraient diminuer de 7,3 % en 2009, ce qui implique une baisse de 24 milliards de dollars5. L’IFPRI a estimé récemment que l’APD pourrait être réduite jusqu’à 22 milliards de dollars6 en 2009.
Les conséquences de ces réductions sur la croissance et le chômage sont établies dans le graphique 1. Il est à noter dans celui-ci que le FMI prévoit que la croissance dans les pays en développement devrait diminuer jusqu’à atteindre 1,7 %, soit 6,1 % de moins que prévu pour 2008. Comme le montre le tableau 1, le chômage pourrait croître dans le monde en développement de 32 millions, jusqu’à frapper un total de 172 millions de personnes, et l’extrême pauvreté augmenter de 53 millions de personnes.
Le ralentissement de la croissance et l’augmentation du chômage ont des effets bien plus négatifs dans les pays en développement que dans les pays riches, en raison de l’absence de réseau de protection sociale dans la plupart des pays en développement. Ces effets pourraient être encore aggravés par le fait que même si la croissance et le commerce pourraient être rétablis relativement rapidement, le chômage restera élevé pendant une bien plus longue période. Ainsi de nombreuses personnes se trouvent engagées dans des pratiques de survie, par exemple en retirant leurs enfants de l’école ou en arrêtant de se soigner, etc. Même si la croissance pouvait redémarrer rapidement, les effets d’une accélération de la croissance et ceux d’une chute de celle-ci restent asymétriques.
Une des conséquences attendues est l’accroissement de la mortalité infantile en raison d’une alimentation appauvrie et de la réduction des soins. Comme le montre le tableau 1, on s’attend à ce que 30 à 50 000 enfants de plus pourraient mourir en Afrique sub-saharienne en conséquence de ces crises. Ces conséquences soulèvent une panique permanente à propos des résultats de ces pays en matière de développement et renvoient à plus tard la réalisation des engagements mondiaux en faveur du développement. En particulier, cela retarde les efforts en matière d’amélioration de la sécurité globale et de lutte contre le changement climatique.
La crise financière mondiale constitue un revers significatif en matière de progrès pour atteindre les objectifs de Millénium. Bien que tous les pays n’aient pas progressé à la même vitesse vers ces objectifs, beaucoup d’entre eux, et partout dans le monde, ont accompli des progrès significatifs en matière de réduction de la pauvreté. Par exemple, jusqu’en 2005, plus de 400 millions de personnes ont pu échapper à l’extrême pauvreté, et la proportion d’habitants des pays en développement vivant sous le seuil de pauvreté a diminué, passant d’une moyenne de 42 % en 1990 à environ 25 % en 2005. Aujourd’hui, comme nous le rappelle le tableau 1, nous pouvons voir que 184 millions de personnes supplémentaires ont été précipitées dans l’extrême pauvreté par les crises alimentaire, énergétique, financière et économique, que 200 millions de personnes en plus souffrent de malnutrition et 32 millions de plus du chômage. Plus longue sera l’attente du retour à une meilleure situation, plus ces chiffres empireront.

2 – La médecine n’est-elle pas trop forte ?
La réponse prédominante apportée par les pays occidentaux pour vaincre la crise actuelle à consister à injecter de la monnaie pour faire face au problème. Ainsi des sommes d’un montant sans précédent ont été dépensées pour stabiliser le secteur financier (incluant le refinancement des banques) et pour relancer l’économie à travers des stimulants fiscaux, particulièrement dans les pays développés. Sans oublier de mentionner que les taux d’intérêt avaient été réduits à des niveaux historiquement bas.
En plus des coûts supportés pour stabiliser leurs systèmes financiers vus dans la précédente section, les pays développés se sont également engagés dans d’énormes dépenses publiques. Par exemple, les prévisions budgétaires pour 2010 du gouvernement des États-Unis font apparaître des déficits budgétaires compris entre 9 000 et 14 000 milliards de dollars pour la prochaine décennie. Il existe également des estimations qui fixent à 14 000 milliards de dollars le coût que supporteront les contribuables américains.
De bonne heure des demandes ont été formulées pour que les pays en développement prennent la suite en pratiquant de leur côté des mesures de relance. Le FMI appela ainsi à des plans de relance portant sur une norme de 2 % du PIB. Ces demandes étaient également motivées par les différentes expériences menées par les pays en développement pendant la crise asiatique de 1998. À l’époque, de nombreux pays directement touchés par cette crise, sous la pression du FMI, mirent en place des politiques budgétaires pro cycliques qui ne firent que faire empirer la situation. À l’opposé, la Chine, sans l’influence du FMI, a mis en place en 1997-1998, un budget en expansion de 1 000 milliards de dollars (comportant d’importants investissements dans des infrastructures économiques stratégiques) et maîtrisa cette crise asiatique, au seul prix d’un sévère plongeon de son revenu par tète.
Il y a cependant une forte justification pour que les pays en développement augmentent leurs dépenses publiques, particulièrement pour assurer une couverture sociale et créer des emplois, par exemple par des investissements développant les capacités de production. Mais dans quelles perspectives le feraient-ils ? Et, en outre, quels seraient les pièges qui les menaceraient ? Si nous considérons cela, nous devons conclure que de nombreux, si ce n’est la plupart, des pays en développement n’ont malheureusement pas les moyens d’accroître leurs dépenses publiques.
De plus, les importantes mesures de relance et de refinancement des pays développés peuvent être involontairement sources d’effets pervers dans les pays en développement. Nous allons brièvement examiner ceci.

2.1 – Les pays en développement ont-ils les moyens de pratiquer des relances budgétaires ?
De nombreux pays en développement ont aujourd’hui mis en place ou annoncé des plans de relance budgétaire. Il est important de noter que beaucoup de pays en développement disposent de marges de manœuvre budgétaires plus grandes aujourd’hui qu’ils n’en avaient lors des précédentes crises, en raison de l’amélioration de leurs positions macroéconomiques au cours de la dernière décennie. Le tableau 2 regroupe les initiatives de relance budgétaire des pays en développement, jusqu’à aujourd’hui, en comparaison de celles des pays développés. Ce tableau montre que, pays en développement ou pays développés paraissent, en moyenne, lancer des programmes de relance budgétaire dépassant les 2 % de leur PIB.

À partir de ce tableau, on peut remarquer que seulement quelques pays en développement ont la capacité de décider de mesures substantielles de relance budgétaire, ceux-ci comprennent peut-être la Chine, le Mexique, le Chili, la Thaïlande, etc. Même là, le problème reste que les relances bud­gétaires ne sont réalisables qu’à court terme. Au­tant de mesures de courte période, aujourd’hui mises en œuvre par plusieurs pays en développe­ment, peuvent rapidement devenir inefficaces ou contreproductives. En effet, la chute des prix des produits de base et le déclin de leur commerce dérobera des recettes significatives à de nombreux gouvernements, réduisant ainsi l’importance qu’ils peuvent donner à l’expansion budgétaire sans accumuler des dettes insoutenables.
Le danger est que, à partir des meilleurs équili­bres macroéconomiques obtenus dans de nom­breux pays en développement au début de la crise et de l’exemple des énormes plans de relance bud­gétaire mis en œuvre par les pays riches, les pays en développement pourraient sans hésitation s’embarquer, à leur tour, dans la relance budgé­taire. Réaliser que cela n’est pas cependant le cas conduirait à une approche plus limitée, essayant d’équilibrer le besoin d’une politique contra-cyclique avec celui d’éviter un certain nombre d’écueils qui peuvent miner la croissance dans le futur.
Fosu et Naubé décrivent certains de ces écueils7. Ceux-ci sont : (a) créer un autre cycle explosif et enflammer la volatilité historiquement élevée de la croissance et de l’inflation que l’on constate spécialement dans les pays les moins avancés (PMA), (b) entrainer une autre crise de la dette, (c) ne pas empêcher les ménages de s’engager dans des stratégies de survie ayant des effets durables, soit en raison d’une redistribution des revenus contrariée, soit d’erreurs dans la politique publique, (d) perdre les gains obtenus dans l’ouverture de l’économie et réintroduire des contrôles publics maladroits, dans le but d’accroître les recettes fiscales.

2.3 – Les problèmes posés par les mesures de relance et les refinancements
Les relances budgétaires, aussi nécessaires, quelle qu’en soit la forme, doivent être essentiellement limitées lorsqu’une crise économique se manifeste par des ondes de choc successives. Dans le cas présent, les relances budgétaires ne peuvent avoir qu’un effet limité en étendue et en durée, et, par dessus tout, les pays ont besoin d’être prudents dans l’utilisation de ces relances afin d’éviter les écueils évoqués dans le précédent paragraphe. En général cependant, ces insuffisances sont contrôlées par les gouvernements des pays concernés. Et ainsi, de nombreux pays en développement font preuve d’une prudence exemplaire dans la gestion de leurs réponses à la crise.
Cependant hors du contrôle des pays en développement se trouvent l’ampleur et les conséquences des mesures prises par les pays développés, aussi bien que la manière par laquelle ces pays développés envisagent de mettre un terme à celles-ci. En particulier, c’est une idée fausse que de croire que les mesures prises par l’occident pour se rétablir bénéficieront sans la moindre équivoque aux pays en développement. Admettre que les plans occidentaux de relance sont efficaces et que cela bénéficiera aux pays en développement sans leur nuire, est risqué. Il y a déjà un débat animé autour de la question de savoir si les pays doivent adopter des stratégies d’achèvement de leurs mesures de relance et de leurs refinancements ou s’ils doivent les prolonger. La question est que de nombreux pays riches n’ont pas en réalité les moyens d’alimenter ou de poursuivre des relances budgétaires sur une plus longue durée. Au sommet du G 20 à Londres en septembre 2008, de nombreux chefs d’État ont eu du mal à défendre l’idée que les pays riches devaient poursuivre la relance et ne pas réduire les dépenses publiques. Cependant les États-Unis eux-mêmes auront un déficit budgétaire d’environ 13 % de leur PIB en 2009, avec peu de possibilité de pouvoir l’augmenter encore. De plus, de nombreux pays riches n’ont pas mené les politiques contra-cycliques appropriées (réduction des dépenses publiques) au cours des années de boum économique et, en conséquence, n’ont pas assez épargné. Le Royaume-Uni (dont le premier Ministre, Gordon Brown, défend l’idée de poursuivre les mesures de relance) est un cas exemplaire : le déficit budgétaire a atteint 3 % du PIB durant les années du boum8.
Deuxièmement, de nombreux pays riches courent le risque de connaître bientôt des crises de la dette qui, dans un avenir assez proche, conduiraient à l’échec leur sortie de crise. On peut considérer par exemple le Royaume-Uni pour lequel, aujourd’hui, la Commission européenne prévoit que la dette publique atteindrait 180 % du PIB dans la prochaine décennie, ou bien l’Irlande où elle pourrait dépasser 200 %.
En effet, les mesures prises par l’occident pour obtenir le plus rapidement possible une sortie de crise peuvent avoir des effets contraires sur la croissance et le développement sur le long terme. Il existe deux fortes menaces La première est la crainte du protectionnisme (à la fois financier et tarifaire). La seconde concerne une possible nouvelle crise bancaire, après le sauvetage par refinancement de ces banques.
Par exemple, l’effet pervers du refinancement des entreprises de construction automobile est d’interrompre le cycle de vie d’une industrie et de limiter l’investissement dans des secteurs à croissance potentielle élevée, comme l’énergie ou les technologies de l’information. Un autre danger plus immédiat repose sur le fait que les banques, qui ont été reconnues comme trop grandes pour être laissées faire faillite, qui ont, en raison de leurs intérêts, empêché toute réforme fondamentale, sont devenues encore plus concentrées après la crise et pourront bientôt reprendre le même comportement qu’elles avaient adopté avant celle-ci. Il faut prendre en considération le fait qu’un an après la banqueroute de Lehman Brothers en septembre 2008, des données statistiques montrent que les banques qui étaient déjà les plus grandes avant la crise et qui ont reçu les plus forts refinancements en liquidités, sont devenues encore plus grosses. La Bank of America, la JP Morgan Chase et la Wells Fargo ont vu leurs avoirs augmenter respectivement de 138 %, 51 % et 43 % entre juin 2007 et mars 20099.
Nombreux sont ceux pour qui il était irréaliste de penser que les banques américaines pourraient rapidement s’engager à nouveau sur des titres hypothécaires sans garantie. Mais il semble que cela se produit à nouveau. Il est à craindre que les conséquences du refinancement puissent conduire à de nouvelles “bulles” spéculatives, et que le rythme très lent de la réforme de l’architecture financière internationale ne puisse que renforcer les déséquilibres globaux et perpétuer la crise, à un moment où les pays en développement continuent de chercher à s’en protéger en accumulant des réserves de change. Ceci continuera à déprimer la demande des pays en développement, à un moment où la demande des pays développés est loin d’avoir été rétablie. En reprenant les mots de Paul Krugman, le monde économique est « au purgatoire ».

3 – Quelques remarques pour conclure
Un « désastre pour le développement » est une expression pertinente pour décrire ce qui est arrivé aux pays en développement depuis 2007. Après presqu’une décennie de croissance économique et de progrès vers la réalisation des objectifs du Millénium, les perspectives de développement sont aujourd’hui en grande partie mises en échec du fait d’ondes de choc successives, chocs du fait des prix de la nourriture et de l’énergie, du fait du système financier et du marasme de la demande globale.
Il y a tout lieu d’être inquiet car les effets négatifs sur les ressources financières, la croissance économique, le chômage et la pauvreté seront probablement significatifs. Comme Oxfam l’a dénoncé, les milliards de dollars détournés dans l’assainissement des économies après ces différents chocs représentent un montant qui aurait suffi pour éliminer la pauvreté pendant 50 ans. Ce que donneront ces effets ex post reste à voir. Il y a quelques espoirs que les pays en développement se révèlent plus résistants qu’on ne le pense. Ce qui est clair est qu’il y aura des effets significatifs et que ces effets varieront suivant les régions et les pays. De plus il serait prématuré de prétendre qu’avec les bonnes surprises du rétablissement du PIB, observées dans de nombreux pays, la crise serait finie.
Quelles que soient ces incertitudes, que de nombreux chercheurs et décideurs politiques sont en train de prendre en compte aujourd’hui, la question-clé reste la réforme du système international mondial de manière à ce que soit réduite sa capacité à produire des chocs qui frappent les pays en développement, et renforce la capacité de ces pays à résister à de tels chocs.

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