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Article 3 : l’épargne populaire et l’institution monétaire en Argentine, dans la crise financière mondiale

vendredi 7 novembre 2014

Le développement
depuis ses impensés :
l’épargne populaire
et l’institution monétaire
en Argentine,
dans la crise financière mondiale

Alexandre Roig

Il y a des crises qui mettent à nu les processus les plus complexes, elles révèlent dans leur quasi-complétude les liens profonds qui tissent la vie sociale. Ce fut le cas de la crise de 2001 que traversèrent les Argentins : deux gouvernements tombèrent, le régime monétaire fut modifié profondément, le pays définit une nouvelle inser­tion internationale. Il y eut une subversion profonde de l’ordre de justification de l’action publique passant de la recherche absolue de la “stabilité”, caractéristique des années 90 post-hyperinflation, à la défense de la “dignité”, carac­téristique des années 20001. Ce n’est pas le cas de la situation actuelle. Malgré un certain “malaise” dans l’opinion publique2, la continuité du régime d’accumulation n’est pas véritablement remise en cause par la crise internationale. La déconnexion des marchés financiers internationaux, des années de croissance élevées, un contexte mondial de prix des matières premières élevées et un taux de change favorable à l’exportation de ces biens est présenté comme possibles explications d’un impact réduit de la crise dans le pays austral et comme garantie de la continuité de l’enrichissement3. Cette lecture conjoncturelle limite l’analyse au simple objectif de croissance4 et ne permet pas de révéler ce que la crise actuelle ne dévoile pas : les logiques qui structurent la vie sociale et la possibilité de leurs transformations. Pourtant cette réflexion semble urgente et néces­saire. La pauvreté et l’inégalité n’ont cessé de croître malgré des années de croissance5.
Dans ce contexte, le rôle des sciences sociales dans la structuration des problématiques sociales devient particulièrement nécessaire. Ce n’est pas une problématisation complète et définitive sur le mode développement actuel que nous poursuivons mais l’élaboration d’hypothèses provisoires qui nous permettent de proposer quelques pistes pour penser la question sociale contemporaine, le développement de l’Argentine.
Pour cela, nous voudrions préalablement revenir sur la distinction entre mode et modèle de développement qu’il est nécessaire d’éclaircir pour préciser notre position.
L’histoire du développement a 60 ans6, mais depuis la chute du mur de Berlin elle se caractérise par une négation cognitive et politique du conflit. La “gouvernance” ou encore la “lutte contre la pauvreté” sont imprégnées d’un consensualisme qui positionne toute agnostique à l’index des pathologies. Elle postule ainsi la convergence inévitable de toute société vers le même apex : la démocratie libérale et l’économie de marché. Cette ambition de déconflictualisation et d’homogé-néisation de la vie sociale sous prétexte de « fin de l’histoire » rentre en contradiction avec toute société réelle, où l’immanence du conflit est consubstantielle à son hétérogénéité. Ainsi nous n’observons pas historiquement une convergence des capitalismes, mais leur pluralité, nous n’observons pas une diminution des conflits sociaux mais leurs transformations. Chaque capi­talisme se caractérise par une configuration spéci­fique de formes institutionnelles qui répondent aux processus historiques de négociation qui en sont à l’origine. Les institutions qui régulent les sociétés peuvent être ainsi pensées comme des conflits stabilisés. Comme ensemble de règles, elles se forment et se transforment selon les relations de forces en présence, elles-mêmes expressions des conflits structurels (d’accumulation économique, politique ou symbolique7).
La trame institutionnelle qui configure les capitalismes est la résultante de l’ensemble de ces processus. L’action politique ne consiste donc pas « simplement » à gérer et résoudre les problèmes qui apparaissent, mais à intervenir sur la base de l’entendement des dynamiques sociales qui surgis­sent des processus de régulation des conflits structurels. Ces derniers, dans le cadre des capita­lismes, ne se résolvent pas : ils sont contenus sous la clef de voute des intérêts radicalement contradictoires.
Si nous pensons le “développement” en ces termes, il devient a-moral : il n’est ni positif, ni négatif, ni bon, ni mauvais. Nous adoptons ici une conception intransitive du développement dans laquelle chaque pays suit une trajectoire singulière appelée mode de développement. Dans la tradition structuraliste et institutionnaliste, nous pourrons définir un mode de développement comme un processus de transformation des institutions, résultat des dynamiques de conflits structurels. À l’opposée, un modèle de développement est une forme idéalisée d’un désir orienté vers le futur. Le mode de développement est un processus historique, le modèle est un projet historique. Sa charge morale est immédiate et explicite. C’est le développement dans sa dimension transitive. Tout modèle de développement peut être ainsi compris comme une forme spécifique d’organisation du conflit social, dont le résultat historique, en grande partie incontrôlé, est un mode de développement. Toute réflexion sur un modèle de développement implique une analyse des modes qui peut éclairer les discussions mais certainement pas se substituer à la décision et à la responsabilité des politiques.
Parmi les processus institutionnels, la monnaie occupe une place centrale. Non seulement à cause de la dimension monétaire du fait financier mais également car la monnaie est l’un des opérateurs de la totalité sociale8. Nous allons ainsi défendre l’idée que l’étude des usages sociaux de l’argent et de l’institution monétaire est méthodologiquement et théoriquement pertinente pour analyser le processus actuel et pouvoir penser les alternatives de développement en Argentine.
Pour ce faire, nous allons partir d’une recher­che qualitative sur les pratiques d’épargne dans les secteurs populaires urbains argentins menée entre 2006 et 20089. Travailler autour de la catégorie de l’épargne implique d’aller au-delà de la théorie dominante dans la science économique. En tant que catégorie du savoir sur l’économie, sa défini­tion est préétablie à l’observation et oscille entre deux conceptions. La première, selon laquelle l’épargne est ce qui reste, le résidu, l’excédent qui apparaît après la satisfaction des besoins par la consommation, implique qu’il ne peut y avoir d’épargne chez les plus pauvres qui sont définis depuis une carence. Dans une « économie de la survie », telle qu’elle est conceptualisée, il n’y a pas de place pour l’excédent. Une deuxième conception considère que l’épargne est une accu­mulation préalable et volontaire, qui implique un renoncement présent pour une consommation future. Cette logique n’est guère plus compatible que la précédente avec cette représentation de la pauvreté.
Ces conceptions limitent la réflexion sur « l’épargne » dans les secteurs populaires en essentialisant l’économie des “pauvres” à une économie de la survie où la seule logique écono­mique possible est celle de la reproduction. Les pratiques économiques perdent alors leur sens pratique et deviennent homogènes sous les effets d’une catégorie du savoir. Mais pourtant, penser les pratiques d’épargne peut non seulement révéler les rapports à l’argent mais également les règles monétaires et les conceptions cognitives domi­nantes sur “le devoir être” du développement. Les étudier, c’est partir de la conviction que les “impensés” d’une société sont justement ceux qui nous la révèlent.

1 – L’épargne impensée
Roberta me reçoit chez elle pour la première fois. Militante locale dans un parti politique d’un quartier populaire de la Ville de Buenos Aires, elle avait demandé à un camarade de l’accompagner lors de cet entretien. Je lui présente oralement le projet : « Nous voudrions étudier les pratiques d’épargne dans votre quartier ». Ils se regardent tous les deux puis me sourient gentiment mettant presque fin à notre entretien. Elle me sert un maté et m’explique patiemment. « Ici nous sommes tous pauvres, on ne peut pas épargner. Tu devrais étudier ça dans un autre quartier, mais pas ici » (note de terrain, décembre 2006).
La catégorie “épargne” se présentait à priori exclue du territoire et de la population où je prétendais l’étudier, sous prétexte de pauvreté. Je me retrouvais face à une condition d’impossibilité de réalisation de la recherche. Ce n’était cependant pas la première fois que j’entendais formuler cette antinomie entre “pauvreté” et “épargne”. Différents responsables du secteur bancaire revendiquaient l’impossibilité de cette relation. « S’ils épargnent c’est qu’ils ne sont pas pauvres » me répétait un chef économiste d’une banque coopérative lors d’un entretien préalable.
Au risque d’influencer la réponse, je pris la décision de décrire la pratique telle que je l’envisageais à ces débuts de la recherche : « J’imagine cependant que certaines personnes gardent des choses ou de l’argent. Par exemple, dans un travail à la Matanza, nous avons pu observer que certains cartoneros10 gardent du plastique pour une vente postérieure ». « Ici aussi » me répond immédiatement Roberta. « Un voisin a d’ailleurs perdu tout son plastique dans l’incendie de sa maison. Il nous a dit qu’il séparait ce plastique au cas où, un jour, il en aurait besoin ». « C’est ce genre de pratiques que je voudrais étudier » lui dis-je immédiatement. « Si ça c’est de l’épargne alors moi aussi j’épargne » affirma-t-elle avant de me décrire quelques-unes de ses habitudes monétaires (note de terrain).
Dans cet échange se met en scène l’un des principaux problèmes que nous avons affrontés : cerner la catégorie “épargne”. Cela nous est apparu comme un problème méthodologique en ces débuts. En effet, comment interroger une pratique d’épargne qui n’est pas identifiée comme telle ? Mais la régularité de l’affirmation de l’absence “d’épargne” associée à la condition de “pauvreté” est devenue en soit une donnée.
Nous sommes confrontés au fait que “l’épargne” est à la fois une catégorie d’analyse de la science économique et une catégorie pratique. Le premier de ces effets est que les excédents et l’accumulation volontaire dans les secteurs populaires se dérobent aux catégories d’enten-dement scientifique de “l’épargne” pour réapparaître sous des formes verbales et pratiques différentes qu’il faut identifier. Il y a un effet de dissimulation des pratiques économiques que la propre définition d’épargne produit mais qui ne doit pas mener à conclure de son inexistence.
Le second de ces effets est la difficulté de parler alors d’un phénomène hétérogène mais qui pourtant répond à un sens pratique commun. Quelle catégorie utiliser pour faire référence à cet univers pluriel et pourtant unique ? Ce sens unificateur est apparu dans le processus de la recherche : c’est celui de la “séparation”. Séparer « au cas où », « pour acheter », « car il faut séparer », « pour les enfants », « séparer car, sinon, on dépense », etc.
Cette catégorie nous a semblé significative pour englober la pluralité de sens associés à des pratiques hétérogènes où quelque chose n’est pas dépensée, est littéralement épargnée de sa destruction, de sa dépense, où quelque chose est pratiquement mis à part. Cette catégorie native, qui se présente également sous des énonciations proches, tel que « mettre à part », « garder », nous est apparue pertinente pour englober la multitude de sens hétérogènes observés. Ainsi la catégorie de « séparation » fait référence aussi bien à un geste, à un fait corporel et matériel qu’à une signification particulière, liée à la protection de la chose.
Nous travaillerons ici l’hypothèse, qui reste préliminaire, que ce sens unificateur est lié à une négativité, à une opposition, une résistance à la dépense, à la destruction de la chose ou de l’argent. Cette hypothèse provient de la catégorie et du fait de la « séparation » mais peut être également posée depuis l’étymologie du terme « épargne ». En français, cela provient « d’esparigner, ne pas tuer, laisser vivre »11. En castillan, le terme « ahorro » correspond au fait de donner liberté à l’esclave12, une personne « horra » étant celle qui ayant été esclave est libérée. À priori, cela peut paraître contradictoire avec la notion de « séparation », sauf si on considère que cela fait référence justement à la séparation de la destruction, situation possible de la condition d’esclave. Nous allons retrouver cette idée dans les entretiens que nous avons menés et les observations réalisées que nous présenterons succinctement ci-dessous.
« Ceci, me dit Ricardo, travailleur dans une coopérative de recyclage de résidus urbains solides, en me montrant un monticule de bouteilles de verre au fond d’un hangar, nous le mettons à part au cas où. Personne ne peut le toucher, c’est pour si c’est nécessaire (…) » « et comment vous décidez quand il faut l’utiliser ? » « En assemblée, seulement en assemblée on peut décider de l’utiliser » (note de terrain , octobre 2007).
L’interdit de toucher à ce qui a été séparé se manifeste ici par une règle accordée et incorporée par les travailleurs, selon laquelle ils ne peuvent accéder à ce stock qu’à travers la médiation d’une décision collective. L’usage social qui se fait de ce matériel, qui pourrait être transformé en argent, est soustrait du processus productif normal caractérisé par une certaine automaticité. Le fait même de la décision collective est une rupture dans un processus routinier de destruction. Cette règle, tout autant que l’isolement physique des objets sont ce qui constitue une « séparation », une pratique « d’épargne ». Dans ce cas, la rationalisation de la séparation est associée à une logique d’assurance, une façon de se préserver face à l’incertitude. Comme insistait Ricardo « nous gardons ces bouteilles pour le jour où l’on ne pourra pas travailler, pour si un compagnon tombe malade ou quoique ce soit ».
Quand il n’y a pas de processus collectif de décision possible, dans le cas de travailleurs autonomes ou dans le domaine domestique, l’usage d’un espace réservé à la séparation est encore plus marqué. Pablo, un cartonero de l’un des deux quartiers où nous avons mené notre étude de terrain, me montrait un espace à l’air libre, dans l’angle du patio de sa maison clairement différentié. « Ce que je veux garder, je le mets là-bas et j’essaye d’oublier que je l’ai jusqu’au moment où je peux en avoir besoin (…). Si je transforme ça en argent, je dépense tout » (entretien avec Pablo, décembre 2008).
Dans ce qui peut être lu comme une homologie, nous avons pu observer une séparation d’objets liés à l’amélioration de l’habitat. Cela se matérialise par l’achat de briques, de sacs de sable, ou d’autres éléments nécessaires à la construction. Julia, me racontait ainsi son expérience : « pendant des années j’achetais quand je pouvais une caisse de céramiques pour ma cuisine qui était faite de ciment. J’ai fait le sol puis les murs. Maintenant ma maison est pratiquement terminée. Cela m’a pris trois ans » (entretien avec Julio, mars 2008).
Ces quelques pratiques d’épargne non-monétaire brièvement décrites, nous permettent de considérer les objets comme de l’argent chosifié. Toutes ces choses conservent une relation consubstantielle avec l’argent. Elles peuvent être (re)-monétarisées, elles sont de l’argent potentiel. Ces pratiques sont relativement faciles à identifier du fait qu’elles sont visibles et exposées. Ce n’est pas le cas des pratiques de « séparation » de l’argent qui sont au moins discrètes et souvent secrètes. Leur publicité implique un problème de sécurité, puisqu’elles se réalisent dans la maison. Elles ne peuvent être objet d’une valorisation sociale, comme peut l’être une dépense qui s’objective, qui s’expose, ou se surexpose dans le cas de la consommation de produits de luxe13.
L’épargne en argent, telle que nous avons pu l’étudier, se réalise à travers des processus matériels mais également et, peut être, surtout moraux. D’un point de vue matériel, l’argent est « gardé » dans des lieux spécifiques. Dans des enveloppes, des tirelires discrètes, des placards, dans la cuisine, dans les chambres, etc. À chaque lieu de « séparation » est associé une théorie de la sécurité. « Plus l’endroit où tu gardes quelque chose est évident, plus c’est sûr » me raconte Claudia. Ou au contraire Roberta qui cache son argent là où « personne ne peut le trouver ». Ce qui est épargné est ici protégé d’une altérité absente, potentielle, qui n’est pas nommée. La séparation est alors associée à la crainte de la perte, à la dépense créée par un autre.
Une figure récurrente, dans les entretiens, de protection de ce qui est épargné est celle de l’oubli. Raquel synthétise cette « technique de séparation » avec cette phrase « je range tellement bien mon argent que même moi je ne me rappelle pas parfois où il est. Quand j’en ai besoin, je deviens folle ». L’oubli semble non seulement protégé de l’Autre mais également de soi, de la même façon qu’en solidifiant l’argent, il semblerait être plus éloigné.
Mais la séparation la plus forte reste celle qu’impose la morale. En ce sens, l’empreinte cognitive que laisse l’expérience du livret d’épargne populaire qu’a connu l’Argentine entre 1915 et les années 70 est importante14. La référence aux valeurs et aux traditions familiales, à l’éducation religieuse est récurrente chez ceux qui épargnent de l’argent chez eux. Dans ces cas, la séparation constitue un sacrifice qui met en jeu des valeurs sociales que les sujets défendent et consi­dèrent comme propres. Les valeurs mobilisées sont : la patience, associée au contrôle de soi, de son désir. La résignation, associée à la restriction de la consommation présente pour une consom­mation future ; la mesure dans le sens d’éviter des achats inutiles ou ostentatoires ; l’espoir enfin, comme possibilité renouvelée de pouvoir changer sa vie grâce à la discipline.
Les implications du non-respect de ces valeurs sont également explicitées. « Ce serait manquer de respect envers ce que nos parents nous ont ensei­gné » me raconte Raquel. Cela donne un sens particulier à la transgression de la frontière morale qui s’impose aux sujets pour séparer de l’argent. Toucher l’argent et une offense envers les ancê­tres. Un jeune garçon me racontait qu’il séparait de l’argent pour acheter une moto. Il justifiait sa pratique de la manière suivante : « Je ne le touche pas cet argent ! J’ai vraiment envie de cette moto. Ma grand-mère serait très fière de moi si elle voyait que je parviens à acheter une moto. Si je touche cet argent, je vais la décevoir » (entretien avec Gabriel, novembre 2007). La mobilisation de la mémoire et la présence symbolique de la grand-mère, qui venait de décéder, est la frontière qui construit et garantie la séparation de l’argent faisant du respect envers la défunte un obstacle à la dépense. Pour rompre cette barrière morale, il est nécessaire de parvenir à l’objectif (Gabriel a finalement acheté sa moto, un an après l’entretien) ou être confronté à une urgence : assumer les coûts d’un enterrement, des problèmes de santé ou tout ce qui pourrait mettre en jeu la vie ou la continuité du foyer, comme par exemple le paiement d’une dette.
De la même façon que l’argent se solidifie en se transformant en chose, la morale opère comme un processus d’éloignement de l’argent en le ren­dant moins liquide. L’impossibilité pratique d’épargner dans le système bancaire ou financier contribue à cette exigence d’autodiscipline qu’implique le fait d’avoir l’argent à portée de main. La proximité avec l’argent apparaît dans les entretiens comme la plus grande difficulté pour épargner, pour ne pas dépenser cet argent « qui brûle ».
Il y a effectivement une relation dialectique entre l’épargne et la dépense qui s’exprime, à son paroxysme, dans le fait que l’argent le mieux épargné est celui qu’il est impossible de dépenser, celui qui est transformé en chose, qui s’oublie, celui qui implique une offense aux morts lorsqu’il n’est pas respecté, celui qui doit être dépensé si et seulement si un collectif en décide ainsi.

2 – Penser le développement depuis l’épargne
Outre ce que cette recherche peut nous enseigner sur le rapport à l’argent dans les secteurs populaires urbains argentins, elle nous permet de façon plus générale de mener certaines réflexions sur les règles monétaires et ses implications sur le mode de développement. Mais cela implique avant tout d’aller au-delà de la conception traditionnelle de la monnaie vue comme simple moyen de l’échange.
L’un des premiers auteurs à remettre en question l’étude exclusivement économique et fonctionnelle de la monnaie révélant sa “relationnalité” (Wechselwirkung) avec la totalité sociale est Georg Simmel15. Cependant cette conception se limite à observer les effets sociaux de la monnaie qui ferait partie exclusivement de l’ordre économique, étant imperméable aux cultu­res et structures sociales dans lesquelles elle agit. D’autres analyses, tout en reprenant l’approche simmelienne des effets sociaux de la monnaie, la conçoivent en revanche comme immergée dans le social (embededness)16 ou comme une expression de la totalité sociale17. Ainsi la monnaie ne peut-elle être analysée en dehors des règles sociales qui la régissent et qu’elle produit, fondant ainsi ce que l’on peut appeler une conception institutionnaliste de la monnaie.
Toute une littérature considère la monnaie comme expression de relations d’endettement, et d’obligations présentes dans toutes les transactions économiques18. Non seulement la monnaie est traversée par des relations sociales, mais de plus ces dernières ne s’inscrivent pas uniquement sous le signe de la rationalisation, la dépersonnalisation ou l’objectivation des relations sociales, elles sont traversées par la culture dans laquelle elles surgis­sent. La monnaie est bien plus qu’un moyen d’échange, elle exprime des rapports sociaux complexes et hétérogènes19.
Ces travaux soulignent en particulier la multi­plicité de pratiques et de significations, réintrodui­sant l’hétérogénéité dans la conception de la monnaie. Viviana Zelizer20 propose un modèle interprétatif de la monnaie fondé sur ce qu’elle appelle la « différentiation sociale de l’argent ». Suivant cette perspective, les sens octroyés à toute transaction monétaire dépendent des relations entre les parties, rendant compte de pratiques sociales singulières qui se différentient selon l’origine et l’usage qui est fait de l’argent.
Les travaux sur la monnaie, dans la ligne de Michel Aglietta et André Orléan21 et de Bruno Théret22, reconnaissent la multiplicité des pratiques autour de la monnaie et de la nécessité de réincor­porer l’hétérogénéité des rapports sociaux au sein de la monnaie, mais ils soulignent également la nécessité de prendre en compte des règles de l’institution monétaire qui « s’impose » aux sujets qui font circuler la monnaie.
Selon ces conceptions que nous qualifierons ici de socio-économiques, la monnaie n’est plus alors une marchandise23 mais un rapport social spécifi­que traversée entre autres du problème de la confiance, mais également par un ensemble de valeurs morales qui conditionne son usage.
Ce que nous enseigne l’étude de l’épargne dans les secteurs populaires c’est que non seulement il y a une évidente inégalité dans les revenus par rapport aux secteurs aisés, mais de plus il y a une inégalité dans l’effort moral, la dépense d’énergie qu’implique le fait de ne pas dépenser l’argent. Si nous mettons en perspective l’acte de placer son argent dans une banque, d’accéder à un produit d’épargne qui produit un gain, avec le fait de devoir adopter des pratiques de « séparation » telles que nous les avons décrites, il y a non seulement une exclusion financière mais une véritable frontière sociale qui se définit par l’effort qu’implique la séparation, par cette impossibilité d’être restreint par une institution. Le système bancaire, en niant la possibilité de l’épargne à des parties entières de la population, augmente la violence de l’argent dans la société argentine. Les règles bancaires qui ont été définies dans notre recherche par l’absurde, c’est-à-dire par leur absence, sont consubstantielles, selon la perspec­tive institutionnaliste que nous avons présentée plus haut, à la nature de la monnaie. Elles ne sont pas extérieures à elles, elles sont une partie essen­tielle de la façon dont se construit le tissu de dettes qui caractérise une société. Si l’on observe qu’en revanche le crédit à la consommation n’a cessé d’augmenter ces dernières années24, on voit bien là cette asymétrie où les secteurs populaires sont endettés, mais où le secteur bancaire ne leur doit jamais rien. L’introversion de l’épargne dans le domaine domestique répond à une règle sociale monétaire qui exclut les secteurs subalternes du monde de la confiance qui caractérise l’univers monétaire et qui fonde une communauté scindée.
Si nous reprenons la perspective maussienne de la monnaie entendue comme le medium de la transformation des dettes entre elles, la monnaie est une institution centrale pour comprendre la forme de régulation des conflits structurels dans une société particulière, c’est-à-dire son mode de développement. La monnaie peut garantir la circulation de ces dettes et obligations si elle peut représenter cette pluralité, si elle peut recréer une communauté au-delà de la fragmentation. Or, ce que l’étude des pratiques de l’épargne nous révèle c’est qu’en excluant une partie importante de la population de la construction sociale de la confiance, la monnaie ne représente qu’un secteur de la population et qu’elle ne peut, théoriquement représenter la totalité. Le mode de développement se construit sur une négation des secteurs populai­res, la monnaie étant celle des secteurs dominants. Les usages possibles de l’argent produisent et révèlent une hiérarchie sociale institutionnalisée par la monnaie.
Par ailleurs, la construction sociale de la mon­naie n’est pas que le fruit de lutte de pouvoir dans le champ des intérêts économiques. Elle est aussi le produit les luttes cognitives dans le champ du savoir expert. Il est clair que les agents qui domi­nent ce champ méconnaissent les secteurs populai­res et construisent des catégories de connaissance qui justifient des politiques publiques. Les obser­vations que nous avons présentées sont cohérentes avec le fait qu’en Argentine, à la différence du reste de l’Amérique latine, la micro-finance se limite au micro-crédit et qu’aucun produit de micro-épargne n’est pensé et encore moins projeté. Les secteurs populaires ne font pas partie des « modèles de développement » élaborées.
Il y a donc une nécessité de produire une subversion cognitive qui permette de penser les secteurs populaires comme partie prenante du mode de développement non seulement à travers l’incorporation au monde du travail formel, mais également à travers l’incorporation à la règle monétaire. Cela n’est possible que si ceux qui sont « autorisés » à penser et à produire les formes monétaires acceptent, entre autres, que les “pauvres” épargnent et qu’il soit possible de les libérer de l’effort qu’implique la séparation.
C’est une condition sine qua non pour penser, au moins, la possibilité de reconstruction d’un État de Protection Sociale. En effet c’est une forme de création d’une communauté où les dettes circulent aussi bien dans le monde du travail que dans le monde de la monnaie. Dans le monde du travail tel que l’exprimait Marcel Mauss dans la conclusion de l’Essai sur le don, cela est garanti par un principe de dette liée à l’exploitation « Toute notre législation d’assurance sociale, ce socialisme d’État déjà réalisé, s’inspire du principe suivant : le travailleur a donné sa vie et son labeur à la collectivité d’une part, à ses patrons d’autre part, et, s’il doit collaborer à l’œuvre d’assurance, ceux qui ont bénéficié de ses services ne sont pas quittes envers lui avec le paiement du salaire, et l’État lui-même, représentant de la communauté, lui doit, avec ses patrons et avec son concours, une certaine sécurité, dans la vie, contre le chômage, contre la maladie, contre la vieillesse, la mort ». L’exploitation est une dette qui n’est pas définitivement compensable. La vie dépensée ne peut être récupérée par une rémunération monétaire.
Dans l’Argentine contemporaine où perdurent l’informalité et la précarité du travail, le chômage de longue durée et la pauvreté, où les droits sociaux ne sont pas garantis pour tous, la continuité de la valeur de l’argent est une part essentielle de la protection sociale. L’inflation est évidemment une question centrale. Maintenir le pouvoir d’achat de l’argent est une priorité. Mais elle n’est pas suffisante. De la même façon que l’exploitation est une dette éternelle ; protéger ce qui est séparé est garantir socialement la continuité de soi. Cela passe par un principe de dette liée à un régime de confiance différent de celui qui existe actuellement. Pour les secteurs populaires, cela implique être objet de crédit mais également sujet de dépôt. Être inclus dans les circuits de financement de l’infrastructure, de l’activité productive, faire partie de l’histoire financière non pas depuis les marges mais dans son cœur. Recentrer ainsi l’économie dans ses frontières c’est modifier le régime de confiance non plus en essayant de séduire uniquement les évaluateurs externes et les marchés financiers internationaux, mais également garantir aux secteurs populaires la continuité de ce qu’ils ont séparé, attribut de leur souveraineté.
Certes, une crise financière qui détruirait l’épargne populaire laisserait des millions de personnes sans ressource. Mais justement n’est-ce pas ce risque qu’il faut politiquement créer : celui de lancer des millions de personnes dans les rues si les droits des plus démunis ne sont pas respectés par le monde de la finance. N’est-ce pas une façon de penser le développement de façon alternative que d’organiser socialement la conflictualité ? Ne serait-ce pas une façon plus efficace de garantir la protection sociale, la continuité de la vie, que de laisser la responsabilité de la « séparation » à chacun, et une finance qui puisse produire du risque sans menace pour elle.
Incorporer les secteurs populaires à l’univers de la confiance, c’est penser un modèle de développement où les secteurs populaires ne sont plus cette altérité du savoir expert, mais sont part entière de leur cognition. C’est peut-être l’un des chemins pour sortir différemment de la crise actuelle, pour éviter des crises futures mais surtout pour penser une communauté structurée autour de deux sources de la dette sociale : l’éternelle négativité de l’exploitation et la protection de l’argent des secteurs populaires comme contradiction nécessaire à la spéculation financière.

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