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Éditorial G 8, G 20 ou G 192 ? L’aggravation de...

vendredi 7 novembre 2014

Éditorial
G 8, G 20 ou G 192 ?

L’aggravation de la crise économique et financière, en ce premier semestre de l’année 2009, a conduit à une mobilisation de la communauté internationale. Le calendrier des différentes rencontres et conférences internationales s’en est trouvé singulièrement chargé surtout au cours du printemps.
Ce fut d’abord le rapport de la commission d’experts dirigée par Joseph Stiglitz1, préparatoire à la Conférence des Nations Unies sur la crise économique et financière mondiale et ses incidences sur le développement, qui fut présenté et discuté les 25, 26 et 27 mars par l’Assemblée générale des Nations Unies. Peu de temps après, le 2 avril, le G 202 tenait, à Londres, sa seconde réunion, cependant que, les 16 et 17 du même mois, les sept pays membres de l’ALBA3 se réunissaient pour leur cinquième rencontre au sommet, à Cumana. (Venezuela). Le mois de juin ne manque pas d’être également bien occupé avec, le 16 juin, la première réunion des “BRIC” (Brésil, Russie, Inde et Chine) à Ekaterinbourg (Russie), du 24 au 26, la Conférence des Nations Unies sur la crise économique et financière mondiale et son incidence sur le développement et, au début du mois de juillet, la réunion du G 84 en Italie.
La multiplication de ces conférences n’est pas seulement le signe d’une inquiétude partagée par tous, elle témoigne également de la recherche d’une instance appropriée pour faire face à la situation présente. La crise actuelle met à nu les trop nombreux échecs économiques, sociaux, environnementaux d’une mondialisation néo-libérale. Les réponses qui peuvent lui être apportées sont nécessairement globales puisque tous les pays sont concernés et que les problèmes posés sont imbriqués : l’assainissement de la finance ou le retour d’une croissance ne serait qu’éphémère si le développement, le progrès social ou la prise en compte des aspects environnementaux sont laissés de côté.
La Conférence du 24 au 26 juin, au siège des Nations Unies à New York a fait se rencontrer les diverses positions, a permis de les voir exposées en un même cénacle, sans, toutefois, aboutir à un règlement des vastes questions de partage du pouvoir économique qui se sont posées.
Le G 8 est la vieille instance de décision. Son pouvoir tenait dans la puissance économique des 7 pays les plus riches du monde (le G 7), dans l’importance de leur représentation dans les organes dirigeants des institutions financières internationales, dans la similitude de certains de leurs intérêts et leur savoir faire complice en matière de négociation. C’est aussi une instance discréditée tant le modèle de gouvernance économique voulu par ses membres et imposé au monde entier a failli.
Le G 20 est un produit de la crise. En s’élargissant à 20 membres par l’accueil de 10 pays émergents, les 7 pays les plus riches acceptent le partage de leurs prérogatives sans abandonner le dogme essentiel : la gestion efficace d’un monde complexe n’est réalisable qu’à partir d’un nombre réduit de décideurs capables de se concerter et disposant de la plus grande part des moyens d’action. La mise en place récente de ce groupe n’apporte pas de réponses claires au statut des 11 pays émergents devant les 8 membres anciens du vieux G 8, pas plus qu’à la question de la durabilité de ce groupe. La prochaine réunion du G 8 en Italie, trois mois après le second sommet du G 20 est révélateur du souci des plus riches de conserver les deux instances, avec un certain mépris pour les 11 nouveaux qui ne seraient que les participants à une instance élargie risquant de devenir la simple chambre d’enregistrement de décisions envisagées, si ce n’est arrêtées ailleurs. La constitution d’un nouveau groupe (peut-être un G 4) réunissant les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) n’est pas étrangère à cette coexistence et affirme clairement la volonté de ces 4 pays de faire du G 20 l’unique instance représentative des plus puissants. Ainsi, avant la réunion d’Ekaterinbourg, Celso Amorim, le ministre brésilien des affaires étrangères, affirmait-il : « Le G 8 est mort »5.
Le G 192 trouve sa dénomination dans le chiffre : il y a en effet 192 pays membres de l’Organisation des Nations Unies. Parler de G 192 revient donc à évoquer l’actuelle initiative de l’Organisation de retrouver un rôle de premier plan sur la scène internationale, initiative d’autant plus importante que l’ONU était sortie bien affaiblie de la crise irakienne de 2003. Les arguments ne manquent pas pour justifier cette aspiration. Puisque la crise est mondiale et trouve son origine dans les pays riches (ceux du G 8, par exemple), pourquoi écarter le plus grand nombre des pays, qui la subissent, des lieux où se préparent et s’arrêtent les décisions ? Puisqu’elle agit sur des champs multiples et imbriqués, l’ONU est la seule institution internationale dont le domaine d’action peut les englober6. Cette initiative apporte une rupture dans l’ordre mondial en vigueur : les questions économiques et financières mondiales ne devraient plus constituer une « chasse gardée » des 7 pays économiquement les plus puissants et des institutions financières internationales (où la voix de ces 7 est prédominante), mais devraient devenir l’affaire de tous les pays.
Cette initiative des Nations Unies n’est peut-être pas étrangère à la multiplication des rencontres internationales de ce printemps. Il est vrai que le Rapport de la Commission Stiglitz et sa suite, le Rapport préliminaire du Secrétaire général, Miguel D’Escoto, peuvent être perçus par les pays des Périphéries come apportant des avancées. Tout d’abord, ces deux textes, en liant la lutte contre la crise et les objectifs du Millénaire, réaffirment la place centrale du développement dans les préoccupations les plus urgentes de la communauté internationale. Ensuite parce que ces deux textes remettent en cause le dogme néolibéral, en faisant explicitement référence à des politiques de relance budgétaires, tout comme en proposant une définition nouvelle de la « bonne gouvernance » assez éloignée de la conception orthodoxe : « des systèmes adéquats de contre-pouvoirs, la transparence dans l’action publique et un dialogue constructif avec la société civile »7. De même, la situation particulière des pays des Périphéries courant le risque d’être les principales victimes de « la pire récession qu’il [le monde] ait connue depuis les années 1930 »8 et ne disposant pas des mêmes capacités d’action que les pays des Centres pour y faire face9, est reconnue et affirmée. Enfin, en revendiquant la place de décideur suprême en matière de lutte contre la crise et pour le développement, l’Organisation implicitement pose la supériorité juridique des décisions qui pourraient y être arrêtées sur toutes les autres, invitant donc les autres organisations internationales, comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale du commerce, à s’y soumettre.
G 20 ou G 192 (et sans doute également G 8), les points d’accord ne manquent pas. Ils concernent notamment l’appréciation de la gravité de la crise et de ses effets sur les pays des Périphéries, le besoin urgent d’un rétablissement et d’une amplification des flux financiers qu’ils reçoivent, ainsi que la nécessité de renflouer mais aussi de transformer le système financier international10. Cependant un consensus est loin d’être acquis. Ainsi, concernant le financement des Périphéries, nombreux sont les pays du Sud qui, comme le Soudan, reconnaissent que l’augmentation des flux ne serait qu’un piètre remède tant que subsisteront les conditionnalités qui les accompagnent.
Autre sujet brûlant : la transformation du système financier qui implique une révision du système et des institutions de Bretton Woods. Les questions soulevées ne portent pas seulement sur la répartition des quotas, des voix et des représentations nationales au sein du Fonds monétaire international (FMI) ou sur le rôle international du dollar mais également sur le choix éventuel d’une nouvelle monnaie de réserve. À Ekaterinbourg, les 4 pays émergents (les BRIC) semblaient s’accorder sur une utilisation plus importante des Droits de Tirage Spéciaux (DTS, monnaie interne du FMI) comme monnaie de réserve et sur l’entrée du rouble russe, du yuan chinois et de l’or dans le panier de monnaies qui fixe la valeur de ces DTS. Mais la remise en cause du dollar peut aussi devenir plus directe : la Banque centrale de Chine, pays présent à Ekaterinbourg, ne vient-elle pas de signer des accords bilatéraux avec 6 autres banques centrales de partenaires voisins ou périphériques11 permettant l’utilisation du yuan ou des autres monnaies nationales concernées comme monnaie de transaction. Plus marquant encore est le projet d’un système unique de compensation, le SUCRE (Sistema Unico de Compensacion Regional), arrêté à Cumana par les 7 pays membres de l’ALBA et l’Équateur, pour les échanges qu’ils pourraient entretenir dans le cadre du Traité de Commerce entre les Peuples. Par cette décision, ces pays confirment leur intention de rompre avec le FMI et le dollar.
La proposition de la Commission Stiglitz de créer, au sein de l’ONU, une instance appropriée à l’approche des questions soulevées par la crise, un Conseil de coordination économique mondial constitue un point tout aussi sensible. Ce Conseil, « plus inclusif que le G 20, mais assez pour ne pas compromettre le processus de décision »12, serait en concurrence directe avec le G 20, dont il partagerait à peu près les compétences. Dans l’idée de la commission, un tel conseil devrait se substituer au G 8 et au G 20, dont Joseph Stiglitz lui-même condamne l’impuissance13. Un tel projet, qui, pour être adopté, devrait obtenir un consensus, ne soulève pas seulement les questions de sa composition, du mode de désignation de ses membres et de son fonctionnement, mais surtout celle de son pouvoir. Donner à ce conseil le pouvoir de coordonner les politiques économiques des États adhérant au projet reviendrait à mettre en place une gouvernance économique mondiale. Si les justifications d’une telle proposition ne manquent pas, reposant sur la plus grande équité qui résulterait d’une gouvernance exercée par la communauté des Nations plutôt que sur la seule volonté des pays les plus riches et sur la nécessité de voir se mettre en place une fonction de coordination des politiques économiques dans un monde où les économies nationales sont devenues interdépendantes, elle suscite également des oppositions, sous la forme d’un refus de toute gouvernance mondiale. Ainsi, pour l’ancien gouverneur de la Banque de réserves de l’Inde, Monsieur Yaga Venugopal, « il est impératif que chaque pays ait le droit d’élaborer un plan de redressement conforme à ses spécificités. Il faut un effort de coordination, certes, mais coordonner ne doit pas signifier unifié ou unique. »14. D’autres adoptent des positions plus critiques. C’est le cas des représentants de l’ALBA. Ainsi en est-il de la représentante du Nicaragua pour qui « chaque pays a le droit souverain de gérer son destin »15.
Cette dernière critique ne manque pas de valeur. Le plein exercice de la démocratie n’implique-t-elle pas le pouvoir d’un peuple de décider librement et collectivement de son destin, du mode d’organisation économique qu’il souhaite ou du modèle de société auquel il aspire ? Cela semble être le type de démocratie vers laquelle se tournent certains peuples latino-américains, réunis aujourd’hui dans l’ALBA. Pour ceux-ci, comme pour le reste du monde, l’enjeu des décisions qui seront prises, ou ne seront pas prises dans les semaines à venir, est donc essentiel. Le remède à la première crise d’un monde global passe-t-il par l’établissement de structures dont l’objectif restera, à un degré élevé ou moindre, l’unification des modèles de politiques économiques et de choix de société ? Ou bien ce remède ne pourrait-il pas reposer sur un monde que des structures pourraient rendre mieux coordonné mais également plus respectueux aussi des choix des peuples ?
Patrice Allard

Dans son numéro 134 (janvier – mars 2006), Informations et Commentaires avait consacré le dossier de ce numéro à l’expérience de changement introduite au Venezuela par Hugo Chavez (Le bolivarime et le Venezuela). Deux raisons principales avaient justifié ce choix : l’originalité du projet vénézuélien et de son ambition (fonder une alternative aux modèles de développement labélisés par l’ordre mondial libéral) pour une part, rompre avec la partialité dont les médias occidentaux faisaient preuve pour tout ce qui concernait ce pays et son Président, pour l’autre. Ce dossier avait ainsi été conçu en donnant la parole aux acteurs engagés dans le processus de changement.
C’est dans un esprit analogue que nous proposons à nos lecteurs ce dossier consacré à la Bolivie et aux transformations qu’elle connaît depuis la victoire électorale du MAS (Mouvement vers le socialisme) et l’arrivée à la présidence de son leader, Evo Morales. Plus que le parti pris et les silences des médias, c’est l’originalité du projet politique, des choix sociaux et de la voie de développement qui retiennent l’attention.
La question n’est pas nouvelle. Dans son numéro 145 (octobre décembre 2008), la revue a publié l’article « La Bolivie d’Evo Morales », dans lequel l’auteur, Charles Lancha, soulignait l’imbrication des résistances conservatrices internes et des intérêts étrangers dans le cours des événements qu’a connu ce pays. Ce dossier approfondit la question en portant le regard sur les dynamiques sociales internes qui ont été à l’origine du changement politique et qui, aujourd’hui, en sont les moteurs.
Le cas bolivien peut être perçu comme exemplaire. Le projet du Président Morales et du MAS cherche avant tout à libérer la société et ses institutions politiques de l’héritage néocolonial autant que du poids des effets de domination que produit l’ordre néo-libéral mondial. En participant activement à l’ALBA et à l’UNASUR, la Bolivie inscrit résolument sa voie de développement à l’échelle d’un continent et s’oriente vers un soutien aux courants politiques progressistes dans les pays latino-américains comme dans ceux des Périphéries.
La dynamique de changement social revêt, en Bolivie, une telle importance que, dans tous les articles du dossier, chaque auteur considère qu’il est indispensable de la rappeler. Ce n’est qu’une fois cet exposé mené à bien qu’ils développent chacun une analyse originale.
Dans les articles du dossier, la rédaction a pris le parti de traduire le terme originario dans l’expression naciones y pueblos indigena, originario campesinas par “autochtone”, et non par “originaire”, ce qui est une des traductions habituellement retenues.

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