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Article 1 : Interview de René Orellana

vendredi 7 novembre 2014

Interview de René Orellana,
Ministre bolivien
de l’environnement et de l’eau

Santiago Daroca Oller : La victoire du MAS et l’élection d’Evo Morales à la présidence en décembre 2005 constitue sans aucun doute une révolution politique pour la Bolivie : le pouvoir politique n’est plus maintenant aux mains de là minorité qui le détenait de manière exclusive auparavant. La question qui se pose porte sur le contenu de ce pouvoir. L’idée de construire un « socialisme du XXIème siècle » germé au sein des pouvoirs et les secteurs progressistes latino-américains. Quel est l’horizon de ce socialisme du XXIème siècle pour la Bolivie ? Quelles sont les particularités qu’il présente dans le contexte latino américain ?
René Orellana : Le socialisme que nous promouvons, que nous proclamons, n’est pas le socialisme du passé que nous avons été accoutumés à lire dans des textes académiques qui reflétaient surtout l’expérience européenne. Le socialisme que nous proclamons est un socialisme qui doit jaillir des racines propres de notre réalité, de notre culture, de notre diversité. Il ne peut être un socialisme d’ordre, construit suivant un schéma politique et idéologique. Le socialisme que proclame ce processus de changement est le socialisme qui reconnaît la diversité, la pluralité des acteurs sociaux, des acteurs culturels, des acteurs ethniques, en somme la diversité des acteurs de la Nation dans tout ce qui s’appelle la Bolivie.
C’est reconnaître autant la diversité normative, institutionnelle que la capacité de contrôle de leur territoire par les peuples indigènes autochtones qui constituent ce grand pays, ainsi que la pluralité des autres acteurs. Cette coexistence devrait conduire à la reconnaissance des systèmes de contrôle des ressources naturelles et des systèmes de propriété de la terre par les nations indigènes, systèmes qui ne sont pas de caractère privé au sens où l’entend le capitalisme moderne. En ce sens, le socialisme qui est envisagé allie la coexistence du communautaire, du collectif, des intérêts privés domestiques, des intérêts privés entrepreneuriaux, de la vie communautaire, non seulement dans le monde rural mais également dans le monde urbain. Cette vie communautaire urbaine se constitue comme une sorte de reflet de la vie communautaire rurale qui se déplace vers le monde urbain à partir des migrations et qui se rapporte à la constitution de fortes enclaves de pouvoir local en zone urbaine à partir du renforcement politique des comités de quartier et des organisations communautaires. Cette diversité du social s’exprime, je le répète, dans différentes formes de contrôle des ressources naturelles, de contrôle du territoire et de l’organisation politique pour gérer non seulement les ressources mais également pour gérer la vie quotidienne et pour interpeller de ce point de vue l’État, le vieil État ! Lequel sera un État séparé du champ social communautaire : cette diversité est reconnue dans ce projet socialiste.
Ensuite, c’est un socialisme qui jaillit des racines de sa propre diversité, de sa propre complexité. C’est un socialisme qui jaillit de la reconnaissance de la diversité bolivienne, à la fois culturelle et sociale. Pour cette raison, nous parlons de l’État Plurinational de Bolivie.
D’un point de vue économique, il s’agit d’un socialisme qui promeut la coexistence par la coopération et la solidarité avec les entreprises privées, comme c’était déjà le cas entre les intérêts privés domestiques et les intérêts entrepreneuriaux). En ce sens la Nouvelle Constitution Politique de l’État promeut non seulement ces entreprises mais également la propriété privée, l’économie entrepreneuriale, l’organisation entrepreneuriale, à des fins commerciales, productives, industrielles, etc. Il s’ajoute également un schéma de relations et de coopération mutuelle et de solidarité à partir duquel les intérêts privés entrepreneuriaux ne peuvent pas se situer au dessus des intérêts communautaires. Au contraire, nous cherchons à enrichir l’entreprenariat privé en partant du communautaire et des droits sociaux collectifs. Un exemple clair d’un socialisme qui reconnaît la pluralité socioculturelle et économique du pays est celui qui concerne les ressources naturelles. La législation nationale établit qu’à l’intérieur des territoires indigènes, des accords se rapportant aux couloirs forestiers extérieurs à ces territoires indigènes peuvent être conclus avec le secteur entrepreneurial et qu’ils apporteront un avantage mutuel. C’est-à-dire que, dans le cadre des plans de mise en œuvre, ces accords permettent aux uns d’apporter la forêt et aux autres d’apporter les investissements, le capital, la technologie ; alors le bénéfice sera partagé. Il ne s’agit plus alors du vieux système dans lequel l’intérêt entrepreneurial privé doit croître aux dépens des intérêts collectifs, au détriment du collectif, en l’expropriant ou en limitant la propriété et l’régénération des terres qui profitent au collectif pour ne profiter qu’aux intérêts du privé. Dans ce nouveau contexte, nous avons besoin aujourd’hui de trouver un accord entre les intérêts privés et les intérêts collectifs, entre le communautaire et l’entreprenariat individuel, entre ce qui est plus lié au marché et aux profits et ce qui est lié à l’avantage collectif et social des communautés.
Cette image, si expressive, de l’union entre le collectif et le privé s’exprime également dans l’union entre l’État et les firmes privées pour l’exploitation des ressources stratégiques. Le Président Morales répète tout le temps : Nous ne pouvons pas avoir de patron, nous devons avoir des associés, nous ne voulons pas de patron, et je crois que cette phrase exprime pleinement la politique de l’État.

Santiago Daroca Oller : Quelles sont les principales difficultés que le gouvernement a rencontrées pour pouvoir mettre en œuvre cette vision, ce nouveau socialisme qui, comme vous l’indiquez, vient des racines de la réalité bolivienne ?
René Orellana : De manière générale, je crois que l’une des principales difficultés a été une forte résistance de la part de groupes de chefs d’entreprise qui ne se résignaient pas à perdre leurs privilèges et à accepter une présence active de l’État en tant que gardien de cette relation, respectueuse à la fois des intérêts privés et des intérêts collectifs, des droits sociaux et des droits et intérêts liés aux profits. Nous faisons référence aux grandes entreprises qui ont résisté au processus de nationalisation, au processus de mise en forme d’une nouvelle législation agraire, d’une nouvelle législation sur les services de base, à une nouvelle vision de l’économie.
Aujourd’hui, l’État soutient les grandes entreprises par des crédits, mais il soutient également, et avec une plus grande énergie, les petits producteurs au moyen d’une assistance technique, de subventions non remboursables, d’accès à la technologie et à la mécanisation. Nous avançons avec difficulté sur le chemin où l’État pourrait faire en sorte d’apporter de manière active son soutien à ces petits producteurs qui n’ont jamais été des acteurs de premier plan dans les projets d’un État qui privilégiait les grandes entreprises. Cet État cherchait à les attirer pour établir des relations entre valeurs boursières et grands investissements qui rapportent de grands bénéfices. Ce modèle marginalisait les petits producteurs, ceux qui étaient liés au communautaire, ceux qui étaient en relation avec les communautés, avec le local.
Ces grands acteurs entrepreneuriaux se sont opposés de manière tenace à l’impulsion d’une nouvelle Constitution, étant donné qu’ils savaient qu’avec celle-ci ce nouveau modèle socialiste où règne aussi bien le social, le populaire que les intérêts privés, se consolidait. Le social, relié à des droits sociaux et collectifs a ici un rôle majeur. Cela dit, le secteur privé non seulement doit apporter sa contribution afin que l’État puisse redistribuer les richesses mais également pour qu’il puisse, au moyen de ces grandes entreprises, exploiter et tirer profit des ressources naturelles en respectant le milieu naturel, ce qui est un autre axe très fort de l’action gouvernementale.

Santiago Daroca Oller : Cela dit, le MAS en tant que parti politique est une addition d’alliances, d’organisations et de mouvements sociaux qui, à de nombreuses reprises, avancent des revendications corporatives. Existe-t-il des tensions entre l’appareil gouvernemental et les intérêts corporatistes de certaines organisations et rendent-elles difficile, à leur tour, la consolidation de ce projet de socialisme.
René Orellana : Les pressions des organisations sociales en général ou des organisations corporatives, dans le cadre de leurs agendas de discussion, dans le cadre de leurs revendications, existent toujours. Mais le gouvernement affirme clairement qu’il doit exécuter un plan national de développement qui a besoin d’un niveau technique opérationnel avec un engagement politique et social. Il doit être clair que l’État ne peut agir en fonction de revendications concrètes que sur la base d’un plan qui inclut la satisfaction de ces revendications. Cette vision gestionnaire, les pressions corporatives la connaissent, mais cette vision doit prévaloir.

Santiago Daroca Oller : Quels sont les principaux défis de ce processus pour consolider ce projet d’un nouveau socialisme ? Quel serait l’apport du « socialisme de source bolivienne » à l’Amérique latine et, pourquoi pas, au monde ?
René Orellana : La Bolivie veut donner un bon exemple de pays qui construit sa dignité et sa souveraineté avec des difficultés mais par ses propres forces et, en outre, donne l’exemple de ce que les droits conquis dans sa nouvelle Constitution peuvent être mis en oeuvre concrètement. Quel est le message que la Bolivie veut donner au monde ? La Bolivie dit au monde, aux États, aux pays, que nous devons nous développer nous-mêmes dans la dignité et le respect. Que nous devons respecter l’identité et la volonté de chacun des pays de prendre des décisions qui engagent son propre destin. Que nous ne pouvons pas être les États-colonies de pays puissants et impériaux. Que nous ne pouvons pas être utilisés et abusés, politiquement parlant, au bénéfice de grands consortiums et entreprises transnationales qui tirent profit de nos ressources naturelles, ce que nous fûmes dans le passé.
La Bolivie était une sorte de colonie, en matière institutionnelle, financière et même mentale. Notre classe politique, de fait, faisait de grands efforts pour obtenir la sympathie des ambassadeurs nord-américains, assistant à leurs fêtes, se plaçant complaisamment sous leurs ordres. Par exemple, dans le Chapare, un hélicoptère ne pouvait pas prendre l’air sans l’autorisation de la Drug Enforcement Administration étasunienne, ce qui est une barbarie ! Si nous sommes tous bien d’accord pour admettre que doit être réalisée une dure répression du trafic des narcotiques. Mais ce pays est le nôtre. C’est nous qui devons décider des moyens nécessaire à la sécurité et au contrôle. Nous ne pouvons pas avoir à demander à une autre puissance la permission de voler dans notre propre espace aérien. Nous ne pouvons pas prendre des décisions sur la législation fiscale sans une consultation préalable du Fonds monétaire international. Il n’est pas digne d’un pays qui se vante de sa souveraineté que d’accepter la privatisation de ses raffineries en échange de l’accès à des crédits, comme cela se passa entre le gouvernement de Jorge Quiroga et le FMI. Ceci n’est pas un pays mais une colonie ! Nous ne pouvons pas accepter de nous voir imposer un traité de libre-échange qui met notre souveraineté qu’elle soit juridique, judiciaire ou économique en cause en ce qui concerne le pouvoir d’aider nos propres producteurs.
Ainsi, le grand message que nous adressons au niveau international et duquel notre président est le porteur est celui de la souveraineté et de la dignité. Le Président Morales le répète constamment : les pays qui ont réussi à prendre en main leur propre destin, vont dans la bonne direction, obtiennent de meilleurs conditions sociales et un meilleur développement. Autour de ce message s’en articulent d’autres d’une égale importance, comme le droit de chaque humain à recevoir des services de base, la protection de la Mère Terre, le rôle de premier plan de l’État dans l’exploitation des ressources stratégiques.

Santiago Daroca Oller : Le message sur la protection de la Mère Terre semblerait avoir un caractère particulier. Non seulement il s’agit d’un thème sur la protection du milieu naturel qui prend en compte spécialement les dangers pour la planète causés par le changement climatique, mais encore qui fonde une forme différente de relation entre l’être humain et la nature, qui a à voir avec la vision cosmogonique andine.
René Orellana : Elle est andine et de l’Amazone. Dans la vision cosmogonique de l’Amazone, la forêt, la nature, sont reliées à la terre. Les peuples indigènes ont eu une vision mythique et idéale de la nature parce qu’ils vivent d’elle. Ici sont les animaux qu’ils chassent, c’est là qu’ils font leurs récoltes etc.

Santiago Daroca Oller : Ainsi en considérant cette vision cosmogonique andine et amazonienne, quel est le message particulier qu’adresse la Bolivie à propos de la protection du milieu naturel ?
René Orellana : Comme proposition internationale, personnellement j’adhère à la proposition qu’a faite le Président à l’occasion de la journée mondiale de la Mère Terre. Il a déclaré : La terre aussi a des droits parce que nous venons d’elle, qu’elle nous donne la vie et que, sans elle nous ne pourrions pas vivre. Il propose ainsi, aux Nations Unies, une Charte mondiale des Droits de la Terre, laquelle mettrait l’accent sur le droit de la terre à un équilibre. Il faut que nous puissions vivre avec elle en tirant profit des ressources qu’elle nous donne. C’est le droit de la régénération de la terre après que nous avons tiré profit de ses ressources naturelles. Si nous transgressions ce droit à la régénération de la nature, celle-ci ne pourrait plus reconstituer les conditions nécessaires à la génération de la vie. On parle ainsi du droit de la nature à la vie. Sur la base de ces droits, à partir desquels la terre apparaît non pas comme un objet mais comme un sujet de droit, devraient vivre ensemble ceux qui promeuvent et développent des activités productives et ceux qui vivent quotidiennement avec cette nature, tour à tour la polluant ou l’abîmant. Nous devrions promouvoir des habitudes, des cultures de la vie, des pratiques, des régulations étatiques, des pratiques productives, etc. qui permettent que les droits de la terre soient respectés. La terre est plus qu’un objet, là se trouve la composante andino-amazonienne : la terre contient la vie, la terre nous donne la vie et, comme à la mère qui nous donne la vie, nous devons avoir du respect pour la terre. En Bolivie la terre est adorée et cela n’est pas seulement là un fait du monde rural. Dans certaines fêtes en ville nous la célébrons, comme à l’occasion de carnavals ou autres où nous “koamons”. La “koa” est une coutume selon laquelle nous donnons à manger à la Mère Terre, parce que nous apportons une offrande qui est consumée dans le feu puis enterrée sous la terre. C’est une sorte de demande pour avoir de la chance et du bien-être, la santé, une économie prospère et de bonnes affaires, etc.

Santiago Daroca Oller : La crise économique qui débute a affecté la Bolivie par la chute des prix des minerais ainsi que des transferts des Boliviens expatriés (remesas). De plus, les grandes variations de prix sur les marchés des hydrocarbures et des matières premières réduisent les recettes en devises depuis le milieu de l’année 2008. Dans ce contexte comment doit être considérée la poursuite de la mise en œuvre du programme social ? Comment poursuivre, en une période de crise économique, le programme social ambitieux qu’a élaboré le gouvernement ? Comment gérer une politique publique soutenable dans un moment de crise ?
René Orellana : Je crois que la Bolivie est un des pays qui a été le moins touché par la crise, en comparaison avec les autres. Effectivement les remesas ont diminué, mais la demande de gaz et d’énergie est sans cesse plus forte. Elle se redresse grâce au pétrole. Nous avons une demande de gaz plus forte de la part de l’Argentine et du Brésil. Selon mon opinion, l’indicateur de la bonne santé de l’économie est d’abord que les programmes sociaux n’ont pas eu à supporter un grand choc. Ce pays est en train d’investir, cette année, 1 800 millions de dollars dans l’éducation, la santé et il est en train d’exécuter un programme d’environ 1 500 millions de dollars dans la réalisation de routes et de chemins. Nous n’avons pas de problème de liquidités mais plutôt de manquements dans l’exécution de nos programmes. Le Président nous pousse à mettre en œuvre des recours juridiques et nous buttons contre des limites de type normatives et bureaucratiques. Les programmes sociaux sont en train d’avancer. Entre autres, nous avons le Revenu de dignité qui s’adresse aux personnes de plus de 60 ans. Il faut noter également le bon Juan Azurduy qui cherche à réduire les taux de mortalité infantile et le bon Juancito Pinto qui s’occupe de réduire la déscolarisation. Ces conditions favorables trouvent leur origine dans les hydrocarbures.
Du côté de l’investissement public, l’effet de la crise n’a pas été aussi sévère que nous l’attendions. Du côté de l’emploi, dans le secteur minier par exemple, bien que les exportations payées en devises aient diminué, les volumes produits ont augmenté, ce qui a permis de conserver l’emploi de travailleurs constituant un groupe de base de professionnels de la mine. D’un autre côté, les travailleurs temporaires des activités minières vont être réemployés grâce aux processus d’investissements dans les infrastructures publiques, l’aménagement routier, le logement, les adductions d’eau, l’assainissement, etc. Ceci est le plan du gouvernement. Cela dit, un des grands défis auquel nous nous préparons de façon structurelle, sera le retour des émigrants. Beaucoup de migrants s’apprêtent à revenir ou sont en train de le faire. La préparation de leur accueil implique des programmes de crédit, leur donnant accès à de l’argent frais pour l’investissement, des plans d’emploi, etc. C’est dans ce but que nous sommes en train de travailler.

Santiago Daroca Oller : Les marges de manœuvre sont également en rapport avec la conjoncture politique interne. En considérant que la résistance des secteurs durs de l’opposition et leurs ambitions intransigeantes opposées à celle du gouvernement constituent un obstacle au changement, comment est-il possible, dans ce contexte, d’affronter le futur pour consolider le processus de changement ? Un accord est-il possible ?
René Orellana : La consolidation du processus de changement est en marche et se rapporte à la mise en œuvre de la Nouvelle Constitution Politique de l’État. La construction de la nouvelle législation à partir de la nouvelle Constitution, la création de nouvelles institutions et du nouvel État, doivent commencer à se faire. Le vice-président, Alvaro Garcia Linera, disait que la lettre de la nouvelle Constitution est aujourd’hui seulement une norme ; ce n’est pas encore un État, pas plus que des institutions. Il faut convertir cette norme en institutions solides, qui ne peuvent être abattues, étant donné l’appropriation sociale avec laquelle il faut compter. Nous sommes en train de commencer à avancer sur le chemin de la construction d’un nouvel État, en démantelant l’ancien. Dans cette direction, une des questions centrales est celle de l’autonomie qui délègue des compétences, transfère de nouvelles attributions à des niveaux de responsabilité sous-nationale, renforce les communes, institue les régions, les territoires indigènes, promeut les assemblées départementales autonomes, donne des capacités aux mouvements sociaux pour qu’ils puissent accéder à ces niveaux de pouvoir. Ce n’est pas seulement la question du pouvoir central qui est en jeu, il faut que les pouvoirs régionaux et locaux travaillent. C’est cela le chemin de la consolidation et tout accord doit être un accord constitutionnel, il doit être basé sur la nouvelle Constitution.
Cela dit, les forces politiques opposées à ce processus de changement ont tenté d’utiliser la voie de la subversion contre la nouvelle Constitution. Cette tentative a échoué étant donné que l’action aventureuse de visant à obtenir l’indépendance de Santa Cruz tentée par certaines forces politiques a eu un coût élevé qui a conduit à une perte de légitimité, de crédibilité et de capacités de mobilisation, puisqu’ils en sont arrivés à des coups de force et de violence, ce qui est le propre du désespoir.
Dans ce contexte, il est nécessaire de construire un pouvoir local et, pour cela le meilleur procédé est le dialogue. Le pouvoir régional doit être construit par le dialogue et la mise en œuvre de la nouvelle Constitution. En ce sens, la construction de tout projet alternatif de “pays”2, diffère de ce que propose le gouvernement et doit être construit et fondé sur la base de la nouvelle Constitution : c’est cela la seule voie pour un accord.
Il est nécessaire, par ailleurs, de passer à d’autres types d’accords. Un de ceux-ci est l’élaboration d’un accord institutionnel et législatif, qui porte sur la nature de la chose publique, sur la conception du nouvel État. Un autre accord est nécessaire, il doit porter sur le productif dans le but d’engendrer une économie forte. Un tel accord est lié à l’investissement dans la production, dans l’irrigation, dans l’agriculture, dans le crédit, dans la mécanisation, dans l’aide aux petits producteurs, aux moyens producteurs, dans l’investissement dans la terre et sa régénération, dans les services, dans une nouvelle génération de construction de logements, etc.

Santiago Daroca Oller : Au sein de cet accord sur la production, une des questions critiques est celle de la terre, laquelle a toujours été une des sources importantes de conflit dans le pays. Comment cette question de la terre est-elle comprise en Bolivie ? Quels sont les axes qui structurent au fond, ce conflit ?
René Orellana : Premièrement, l’acceptation de la propriété collective communautaire, difficile pour les groupes d’entrepreneurs, pour les groupes liés à la propriété latifundiaire, à la grande propriété foncière. C’est une blessure profonde que nous n’avons pu refermer. Ceci est inévitable puisque nous avançons inexorablement dans cette voie. Non seulement notre pays, mais de nombreux pays ont reconnu la propriété collective.
Deuxièmement, l’acceptation de la réversion de la terre, la terre est reversée lorsqu’elle ne remplit pas sa fonction économique et sociale ou lorsqu’elle n’est pas travaillée, a donné lieu à de grands conflits. L’instrument juridique, appelé “réversion”, permet à l’État de veiller à ce que la terre, mise à disposition par celui-ci, soit effectivement travaillée, dans le cas contraire, elle est reversée. Ce qui sera fait là, sera ensuite appliqué à la régénération des terres. Dans les propriétés où il sera fait la preuve qu’il n’y a eu aucun travail de régénération, il y aura réduction de la taille de la propriété. Cela est un autre aspect de la question qui a été difficile de faire accepter. Des groupes ayant des intérêts fonciers exigeaient des expropriations à la place des réversions. L’expropriation est un achat de terres et l’État ne peut acheter des terres qui ne sont pas travaillées, car ceci s’appelle de la spéculation. L’État va reverser les terres qui ne sont pas travaillées, partiellement ou totalement, ce qui est une autre plaie qui s’est ouverte.
Troisièmement, l’institution qui règle la distribution de la terre et contrôle la régénération. Cette institution, en raison de la complexité du sujet, doit être nationale et ne peut être reliée directement aux institutions autonomes départementales. La terre, ainsi que les ressources stratégiques non renouvelables, les forêts, les ressources issues de la biodiversité, les ressources génétiques sont la propriété de l’État et pour cela, sous le contrôle de la Nation. Cela a été la position du gouvernement. D’autres attributions peuvent être transférées à des niveaux autonomes sub-nationaux.
Ces questions de fond ont à voir avec :
– qui contrôle la terre institutionnellement en termes de régulation ?
– quel est le mécanisme pour reverser les terres ? Si c’est la vérification de la présence d’un travail, c’est-à-dire, la fonction économique est sociale ;
– jusqu’où les propriétaires communautaires ont-ils des droits collectifs et ces propriétés peuvent-elles être consolidées ?
Ces trois thèmes ont pris part au conflit pour la terre.

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