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N° 158 : Inégalités et non développement

Ce dossier est établi à partir d’une étude approfondie de l’Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social (UNRISD). Il nous a semblé important d’en reproduire de larges extraits compte tenu de l’intérêt des analyses et matériaux réunis pour réaliser ce Rapport. Nous avons privilégié les aspects structurels de cette étude (la première partie du rapport : Des changements structurels pour une société inclusive), ne reproduisant pas l’intégralité des tableaux et graphiques inclus dans cette partie. Nous tenons à remercier l’UNRISD de son aimable autorisation qui a permis ce travail de traduction et de reproduction.
Ces analyses constituent une approche actuelle et concrète de mécanismes de sous-développement. Elles mettent en œuvre un appareil conceptuel qui est très proche de celui élaboré par François Perroux : avec les trois outils d’analyse que constituent la désarticulation, les effets de domination extérieure et la non couverture des coûts de l’homme. Gilbert Blardone a rappelé l’importance actuelle de ces concepts pour la compréhension du développement dans un numéro précédent de la revue .
La richesse de ce Rapport tient aussi dans l’examen de nombreux cas de différents pays, en développement ou émergents, ainsi que dans l’étude des différentes politiques sociales mises en œuvre, permettant ou ne permettant pas une atténuation des inégalités (ce dernier aspect est l’objet des parties deux et trois du Rapport non reprises ici).
La représentation libérale traditionnelle de ces questions repose sur une relation à double sens entre inégalités et croissance. Ces inégalités peuvent être à la fois cause et conséquence de la croissance. L’étude de l’UNRISD apporte un démenti à cette conception. Ces inégalités sont source d’un non développement et de pauvreté. Dans des économies désarticulées et sous domination de centres de décision étrangers, la pauvreté ne peut se corriger d’elle-même et se trouve souvent accentuée. Inégalités et pauvreté deviennent ainsi facteurs de stagnation ou de régression économique, en plus de constituer l’antithèse d’un développement humain.
Contrairement à ce que pensait Simon Kuznets, les inégalités ne sont pas temporaires, le premier temps d’un développement. Comme le montre ce Rapport, elles ne se corrigent pas spontanément. La pauvreté qu’elles engendrent constitue un obstacle au développement en ce qu’elle produit un état de précarité dans lequel des fractions de plus en plus nombreuses des populations sont appelées à survivre. Cette situation de survie ne favorise pas la création d’emplois formels, associant rémunérations décentes et protection sociale, seule remède à la pauvreté.
La création de tels emplois n’est guère possible dans une économie désarticulée. La lutte contre la pauvreté et les inégalités passe donc également par un changement structurel qui ne néglige aucun des grands secteurs, agriculture, industrie et services dont l’articulation est le gage d’une dynamique progressive.
La remise en cause de certaines des préconisations sociales des apôtres du libéralisme est ainsi le résultat de cette étude. En cela l’UNRISD ne manque pas de renouer avec une toute autre tradition. Ainsi Keynes écrivait-il en 1936 : « L’analyse qui précède nous amène donc à conclure que dans les conditions contemporaines l’abstinence de la classe aisée est plus propre à contrarier qu’à favoriser le développement de la richesse. Ainsi disparaît l’une des principales justifications sociales d’une grande inégalité des fortunes. Ce n’est pas à dire que d’autres raisons indépendantes de notre thèse ne puissent justifier un certain degré d’inégalité dans les fortunes. Mais notre thèse élimine la principale des raisons pour lesquelles on a pensé jusqu’ici qu’une grande circonspection était nécessaire dans l’accomplissement des réformes » .